Interview – Ventre de Biche, le synthé en bandoulière

C’est de Strasbourg qu’a déboulé cette année le versant le plus sombre de la chanson française. Tout droit descendu du Haut-Rhin, ‘Viens Mourir’ est le premier album du projet synth-punk d’un lyonnais d’origine, nourri à Gainsbourg et tracassé comme il le dit lui même par ‘quelques petits dégoûts passagers’. Sorti sur le label parisien Teenage Menopause (Jessica 93), Ventre de Biche manie des armes rudimentaires, mais tranchantes: quelques notes de synthé, une voix par dessus, et des textes maniant humour à froid, détresse au milieu de la fête, et petites bulles d’asociabilité à deux doigts de la rupture. Dans la chaleur estivale de Tournan-en-Brie, à l’occasion de la sixiéme édition de la Ferme Electrique, on a intercepté l’homme derrière le cervidé pour qu’il nous parle de ses intentions.

Ma première question porte sur certains morceaux de ‘Viens Mourir’ qui existent depuis deux ou trois ans et que l’on retrouvent ici avec un son plus clair, un tempo plus rapide. Quel était ton but avec ces nouvelles versions? Tu les as réenregistrées?

Ventre de Biche: Oui, j’ai fait ça avec un très bon pote à moi qui est mon voisin de palier. Sur les démos et la cassette que j’ai sorti avant, c’était des premiers jets. A force de les jouer en concert, on s’est rendu compte qu’il y avait des longueurs, et on a éliminé certaines parties. A l’époque, pour moi, ça avait un intérêt de les sortir, mais maintenant je ne peux plus les écouter, ça me révulse. Mais je suppose que c’est normal quand tu as pris du recul sur ce que tu as fait. Tous les morceaux ne sont pas des réenregistrements, il y en a qui ne sont jamais sortis avant, mais pour ceux qui en sont, je voulais qu’ils soient proposés dans une version que je trouve satisfaisante, concise, et un tout petit peu plus affinée qu’un premier jet. Même si techniquement le disque a été enregistré avec du meilleur matos, ce sont les mêmes conditions que sur les démos. Tout sort de mon synthé, et je joue le morceau en chantant par dessus.

Est ce que le livret va dans ce sens la? Qu’est ce que tu voulais qu’il apporte?

Je partage mon temps en deux, entre le dessin et la musique. Et j’avais vraiment envie, le jour ou je sortirais un vrai album complet, qu’il soit accompagné d’un livret de dessins. Pour ceux qui ne les ont pas vus, les dessins ne racontent pas d’histoire: c’est plutôt abstrait, ils sont faits pour se perdre en écoutant le disque, pour ceux qui l’écoutent chez eux, tous seuls dans leur canapé. L’intention, c’est ça. Je pense qu’il y a une relation qui peut se faire dans l’ambiance, entre les morceaux et les dessins. J’espère que ça fonctionne un peu.

J’ai lu que ton oncle t’avait offert un synthé pour tes neuf ans. Tout est parti de là pour toi?

Plus ou moins. Mon oncle s’appelle Fabio Viscogliosi, c’est un mec qui fait aussi de la musique et du dessin, et je suis assez proche de lui. Je le vois depuis que je suis tout petit, et il n’y est pas pour rien dans mon orientation actuelle, parce qu’il m’a toujours mis de la musique dans les oreilles et des images sous les yeux. Donc, oui, tout est parti de là, même si je ne me suis pas servi de ce synthé entre le moment ou il me l’a offert et le début du projet. Je jouais dessus quand j’étais môme, je faisais de la dance avec. Après avoir déménagé sur Strasbourg, j’avais plus vraiment de potes avec qui jouer. Je connaissais encore peu de gens, et j’avais besoin de faire de la musique tout seul. C’était l’outil idéal parce qu’il est tout petit mais en même temps très riche et complet.

Tu as suivi des études pour le dessin?

J’ai tenté, mais j’ai assez vite quitté les écoles d’art, ce n’est pas du tout ma tasse de thé. J’apprends tout seul, à mon rythme. Je dis pas que c’est mieux, mais je n’arrive pas à faire autrement. C’est plus long, mais c’est beaucoup plus agréable pour moi que le circuit scolaire.

Quand tu as commencé ce projet, est ce que tu as eu une hésitation au niveau de la langue?

Quand j’ai commencé à faire de la musique, j’étais plutôt branché par des trucs de punk très lo-fi où on comprend déjà pas les paroles. Quand j’ai découvert tous ces groupes de la scène de l’Est qui chantent en français – que ce soit A.H Kraken, Plastobéton et plein d’autres – ça m’a vachement décomplexé parce que je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus agréable d’écrire des chansons dans une langue que tu maîtrises vraiment. Si j’avais été turc, j’aurais chanté en turc. Il n’y a pas de revendication par rapport au français en tant que tel: c’est la langue que je maîtrise le mieux, et c’est celle qui me permet d’être le plus précis possible. C’était pas facile de m’y mettre, c’était vraiment hyper gênant au début. Il m’a fallu du temps pour mettre moins d’effets sur la voix. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Au début, je me cachais derrière des échos et de la reverb’ puis, au fur et à mesure j’en ai enlevé. J’ai capté que ça servait à rien d’écrire des paroles si on ne les comprenait pas.

J’ai interviewé Guillaume Marietta il n’y a pas longtemps, et il me disait que quand il était avec ses potes, à Metz, il voulait faire un groupe pour tout, un groupe de noise, un groupe de funk. Est ce que tu étais dans le même état d’esprit quand tu as déménagé en Alsace?

J’ai eu ce même déclic, pas nécessairement par le biais de la Triple Alliance. Chez eux, c’est vraiment le chant en français qui m’a marqué. A l’époque, tout ce que je connaissais du chant en français, c’était soit la chanson sixties que j’aimais beaucoup, des trucs comme Gainsbourg, Dutronc ou alors l’extrême inverse: des chansons punk, ultra militantes, qui servent juste à déblatérer des slogans les uns à la suite des autres et qui te disent ce que tu dois faire ou ne pas faire, d’une manière ultra moralisante. Ça, ça ne m’a jamais attiré. Du coup, quand je suis tombé sur des groupes qui parlaient de sujets complètement différents tout en utilisant le français, en étant super punk dans leur manière de faire mais sans tous les apparats du punk, ça m’a bien marqué. Et ce que tu dis par rapport à Marietta qui voulait faire des trucs différents, ça fait quelques années maintenant que j’ai arrêté de me poser la question du style musical. J’en ai plus rien à foutre de toutes ces idées de scène. Je trouve ça sclérosé et déprimant. Du coup, j’ai envie de faire tout et n’importe quoi, sans me soucier de ce que c’est, et d’ou ça vient. Il faut juste que ça me plaise.

Les sixties, c’est toujours des influences quand tu écris?

Oui, à fond. Je suis ultra fan de Gainsbourg depuis toujours. Quand j’étais en caisse avec mes parents quand j’étais môme, j’ai toujours entendu Gainsbourg et, à aucune période de ma vie, j’ai arrêté d’écouter ça. J’avais huit ans et j’entendais ‘Chatterton suicidé, Cleopâtre suicidé, fou à lier’. Ça me semblait fou que ça soit aussi simple dans la forme, que ça parle de suicide, un sujet que je n’entendais chez aucun autre parolier à cette époque-là. C’était un choc esthétique à un très jeune âge.

Aujourd’hui, à travers toi ou des mecs comme Noir Boy George, on parle d’une micro-scène estampillée ‘musique française dégénérée’. Comment perçois-tu cette évolution? Cette scène, tu la trouves plausible?

On se croisent tout le temps, on joue aux mêmes endroits, on est soit des connaissances, soit des potes. Sur ce plan-là, peut être qu’on peut parler de scène. Je trouve qu’il y a de plus en plus de groupes qui redécouvrent le français dans ce cadre là. Il faut un peu payer un tribut à tous ces groupes de la Triple Alliance qui ont ouvert la voie à une époque ou ils étaient les seuls à faire ça. Moi, ça m’a décomplexé, ça m’a montré que c’était possible, et qu’il n’y avait pas de problèmes avec le fait de faire ça.

Le nihilisme revient souvent quand on évoque tes textes. Tu es d’accord avec ça?

(Il réfléchit) Hum, je ne sais pas vraiment. Le nihilisme, ça voudrait dire que rien n’a de valeur. Dans ce cas là, ça signifierait que je pourrais me comporter comme le pire des salopards avec n’importe qui, et ce n’est pas trop mon état d’esprit. C’est plutôt des petits dégoûts passagers qui peuvent passer à travers la tête de n’importe qui, à n’importe quel moment.

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Est ce qu’il y a aussi des influences littéraires qui t’ont inspiré au moment d’écrire?

Oui, les poèmes de Bukowski. C’est très beau et à la fois très fort dans ce qu’il arrive à faire ressortir de la trivialité et du quotidien. Boris Vian aussi, dans la chanson française. Il se posait pas mal dans le contexte de son époque et dans les propos qu’il tenait. San Antonio aussi de Frédéric Dard, une de mes idoles au niveau de la gouaille et de la malaxation de la langue. On le prend souvent pour une espèce de franchouillard, un anar’ de droite, mais pour moi c’était un mec qui était capable d’en mettre plein la gueule à absolument n’importe qui. Regarde comment il traite les policiers français dans tous ses romans: ils passent vraiment pour les derniers des abrutis. Je pense qu’on peut difficilement le taxer de chauviniste.

Avec d’autres, tu chantes un malaise social qui prendrait racine à l’intérieur d’une France un peu délaissée, avec des faits divers un peu sordides. Ce sont des thèmes qui collent à l’époque selon toi?

Je pense que toutes mes chansons parlent de trucs très simples, et je suis tout à fait conscient que ce sont des choses qui peuvent traverser l’esprit de n’importe quelle personne sur Terre. Du coup, je dirais entre les deux. J’ai grandi en banlieue lyonnaise, mais du mauvais coté de la banlieue, du coté de celle qui n’était pas desservie par les transports en commun. Du coup, mon adolescence, c’était un ennui absolu, il n’y avait rien. Si j’avais vécu à la même distance de Lyon, mais au nord, j’aurais été en ville en dix minutes, dans les disquaires et les librairies. Là ou j’étais, il y avait trois bus par jour, avec des mecs qui buvaient de l’alcool à brûler parce qu’ils ne savaient pas quoi foutre de leurs journées. M’être autant ennuyé si longtemps dans un endroit qui me faisait chier, ça a bien du m’influencer quelque part.
Et puis aussi le fait de se sentir comme un con dans certains contextes, de sociabilité, la fête à tout prix, des trucs comme ça. Si je parle principalement de trucs négatifs c’est que, quand tout va bien, j’ai juste envie de profiter et pas nécessairement de passer du temps à faire une chanson. Ce sont des moments, ça reflète une démarche qui consiste à se sortir la merde de la tête, et ça marche assez bien de la casser avec des trucs potaches casés en plein milieu. Y a quand même des chansons ou je cite Vegastar ou Patrick Coutin, tout en parlant de faire une dépression. Je pense que ça contrebalance, au moment même ou je l’écris, parce que ça me fait marrer. Je peux parler de ce truc de merde tout en rigolant, ça désamorce pas mal la chose.

Il y a beaucoup d’humour dans tes textes, on sent un peu de misérabilisme forcé…

Oui, mais c’est aussi très drôle. J’aime bien en rajouter.

Quand tu en rajoutes comme ça, je trouve que ça rend le côté ‘entre premier et second degré’ insaisissable, et c’est quelque chose dont tu as conscience quand tu relis le texte après. Quelque part, tu es déjà gagnant par rapport à l’auditeur qui ne sait pas comment se placer par rapport à ça…

Ca me fait plaisir que ça soit perçu comme ça. C’est un peu ce que j’essaye de faire. Je ne veux pas faire dans la grivoiserie parodique, ni faire dans le pompeux ultra premier degré: ‘comment c’est trop dur la vie, dans ma tour d’ivoire‘. Aucun de ces deux trucs me tentent. Du coup, que ce soit une zone floue entre les deux, ça me convient tout à fait, ça permet de donner une troisième lecture.

Qu’est ce que ça t’a apporté de déménager à Strasbourg?

C’est une ville ou j’ai rencontré des gens qui faisaient de la musique, et qui étaient dans le même état d’esprit que moi. A Lyon, les scènes sont très très clivées entre les punks, les mecs plus électro, les garageux. A Strasbourg, qui est une ville plus petite, il y a beaucoup plus de perméabilité entre les milieux. Du coup, ça élargit tes horizons de voir que, musicalement, rien n’est interdit tant que les choix sont judicieux. C’est une ville où il y a le bon ratio entre plein de choses qui se passent et des moments d’ennui où tu peux te retrouver tout seul, prendre le temps de faire des choses, tranquillement dans ton coin. Ça se regarde moins de haut, c’est vachement plus naturel. Au bout de trois concerts, il y a quelqu’un qui est venu me parler parce que j’étais tout seul dans mon coin, et qui m’avait jamais vu avant. Ça m’a fait beaucoup de bien de partir là-bas.

Quels sont tes projets pour l’année en cours?

Avec Ventre de Biche, je vais sortir un 45 tours avec un groupe de hip-hop stéphanois qui s’appelle Tête de Cerf et qui est super bien. J’ai eu l’occasion de jouer avec eux, et le courant est bien passé.

C’est quoi comme style de hip hop?

C’est du hip hop lo-fi. Ils font leurs boucles sur un quatre-pistes à cassette, c’est assez nihiliste, ils sont bien dans la formule qui tape, ils en mettent plein la gueule à tout le monde tout en restant très drôles, ils jouent pas aux grand méchants. C’est le mélange qui me plait complètement. J’aime bien quand c’est bourrin et agressif dans les propos, mais avec du recul par rapport à ça. J’écoute énormément de hip hop, mais je ne suis pas du tout impressionné par tout le délire Kalachnikov/grosse couilles: je trouve ça ridicule, ça ne me parle pas du tout. Et eux, ils manient une forme d’agressivité et de méchanceté avec beaucoup d’humour et de finesse, et ça marche vraiment bien.

Crédits photos: Fred Kihn, Pierre Faedi

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