Interview – Ulrika Spacek, génies bon marché

En février dernier, comme venu de nulle part, Ulrika Spacek faisait son entrée fracassante au sein du décor de l’indie rock avec ‘The Album Paranoia‘, un premier album sorti tout juste deux ans après que ses deux cerveaux – tous deux dénommés Rhys – se soient rencontrés lors d’une soirée berlinoise. C’est là qu’ils ont parlé musique, joué puis envisagé de monter un groupe ou, au final, noise, shoegaze et krautrock se mêlent de la plus belle des manières. Logique donc que tout ce petit monde ait été invité par les visionnaires de La Route du Rock pour prendre part à leurs festivités estivales. C’est donc après le concert du groupe, intervenu presque trop tôt dans la journée, qu’on a pu s’entretenir avec les principaux intéressés. 

Ca vous embête si je fume ? Je vois que vous êtes posés, tranquilles…

Oui, on est hyper cool là. Mais ça serait mieux avec de la weed. Y a-t-il quelqu’un qui vend de la weed ici ?

Que se passe-t-il lorsque deux Rhys se rencontrent à Berlin ?

En fait, cela fait des années qu’on se connaît. Maintenant, nous sommes basés à Londres mais nous nous sommes retrouvés à Berlin, et je crois que j’ai été le premier à parler de musique.

Oui, j’allais y venir… Comment l’idée de former un groupe vous est-elle venue à l’esprit ? Vous jouiez déjà de la musique séparément, et le projet de concrétiser les choses avec un groupe s’est imposée ?

Rhys a toujours été une sorte de musicien secret… Je l’ai vu jouer de la guitare à l’âge de quatorze ans donc je savais qu’il faisait de la musique mais, quand il est venu me voir à Berlin, j’ai découvert qu’il venait d’enregistrer et ce que j’ai entendu m’a vraiment impressionné. On ne s’était pas vus depuis un petit bout de temps, on a parlé à cœur ouvert.

Du coup, j’imagine que vous avez un socle d’influences communes… Qu’est-ce qui rentre dans votre capital musical ?

On écoute la même chose : Yo La Tengo, Sonic Youth, Television, Neil Young, Can, Neu!, du shoegaze, Radiohead, My Bloody Valentine, etc.

Le shoegaze, c’est typique du Royaume-Uni des années 1980, de l’ère Thatcher et des tensions sociales fortes qui émergent à cette époque, c’est l’une des grosses scènes musicales des dernières décennies…

Nous sommes nés et avons grandi à Reading, et c’est plus ou moins là que tout le courant shoegaze est apparu avec des groupes comme Chapterhouse, Slowdive, Ride… Tous faisaient partie de cet endroit de l’Angleterre qui a vu éclore cette scène.

Donc on peut dire que ça a influé votre travail ?

D’une certaine manière, bien sûr, mais à notre façon. On ne voudrait absolument pas être un groupe shoegaze. On en a tellement bouffé qu’il n’y aurait rien de plus chiant pour nous… Ça ne nous intéresse pas vraiment d’aller dans cette voie.

Revenons à la genèse d’Ulrika Spacek qui s’est faite à Berlin, haut lieu de la création selon les nombreux artistes qui y ont élu domicile depuis ces dernières années. Estimez-vous qu’il y a un caractère propre à cette ville qui exacerbe la créativité ? Est-ce quelque chose que vous étiez venus chercher ?

Il est indéniable que Berlin est une ville géniale. Mais cela devient de plus en plus compliqué là-bas aussi. Pendant longtemps, je pense que c’était l’endroit parfait où s’installer pour rentrer dans une posture d’artiste, qu’on soit musicien, réalisateur ou autre, parce que c’est une grande ville dans laquelle on peut vivre en travaillant qu’une quinzaine d’heures par semaine… C’est-à-dire que ça laisse suffisamment de temps à côté pour se consacrer à autre chose et prétendre être ce qui te fait plaisir. Mais aujourd’hui, cela devient très compliqué. Comme à Londres, où tout est plus difficile.

Pourquoi ?

Parce que c’est devenu inabordable de vivre dans ce genre de grandes villes. Là, à Londres, on a de la chance parce qu’on a des loyers peu élévés, mais on voit bien que ça se gentrifie de plus en plus dans les rues à côté de chez nous… On sera les prochains à devoir quitter cet endroit, et c’était la même chose avant qu’on arrive : les anciens habitants ont été mis dehors à mesure que le quartier prenait de la valeur. Bientôt, Berlin ne sera plus rien, et Londres ne sera plus rien, à part leurs histoires.

Donc être un artiste, c’est être contraint d’évoluer dans un milieu bon marché ?

Nécessairement.

Votre album s’appelle ‘The Album Paranoia‘. De quelle paranoïa parlez-vous ? S’agit-il de celle qui précède la réalisation et la sortie de son premier album ?

À l’origine, c’est parti d’un délire entre nous qui parlait de l’idée de réaliser un album. Mais c’est vrai qu’une fois que t’as plus ou moins nommé quelque chose, c’est difficile d’en changer. En fait, c’est même impossible. Si tu le fais, c’est voué à l’échec.

Qu’était Oysterland ? Au tout début, vous avez organisé des soirées sous ce nom, entre art et lives…

Quand on a commencé à jouer, pas à faire des vraies scènes mais tout simplement à jouer, à Londres, ça se passait moins dans les galeries d’art que dans les pubs. Là, on pouvait choisir les groupes avec qui on allait partager l’affiche, ainsi que des photographes ou réalisateurs de vidéos qui pourraient être exposés dans ce cadre. C’est une façon de diffuser son art. Si tu as un groupe, tu n’as pas besoin d’être bon pour avoir un concert. À l’inverse, si tu es photographe ou peintre, à moins que tu réussisses à faire une exposition dans une grosse galerie, les gens passent totalement à côté de ton travail. Donc quelque part, Oysterland était une manière de mettre tout cela en avant.

Mais cela avait-il un rapport précis avec votre musique ? Pensez-vous que c’est important de développer un univers visuel en parallèle à sa musique ?

Cela n’avait pas vraiment de lien mais c’était diffusé pendant qu’on jouait donc c’était possible de faire autre chose que de nous regarder jouer. Après, l’univers visuel, je dirais que ça dépend : c’est le récepteur qui parle d’art… Bien sûr, les processus de création sont les mêmes… (silence, puis à Rhys Williams) Oh, tu aurais pu la dire !

Quoi ?

Nous nous sommes donnés deux lignes chacun à sortir en interview, des trucs hors contexte. Mais là ce n’est plus le moment, dommage.

Quand j’écoute Ulrika Spacek, ce que j’apprécie le plus, c’est l’expérimentation, l’improvisation certaine qui s’empare des titres de l’album. J’ai l’impression que ce n’est jamais vraiment fini : il y a une sorte d’alchimie un peu one shot.

Ça nous fait très plaisir que tu dises ça parce que c’est justement de cette façon qu’on a voulu composer notre album, dans cet esprit d’improvisation. Et tu as raison, la plupart des guitares ont été enregistrées en une prise. On a voulu laisser la magie opérer, ne pas savoir ce qu’on faisait et dérouler petit à petit quelque chose de cohérent. Puis, au pire, on pouvait toujours supprimer ou essayer autre chose… Mais cette idée de laisser vivre l’expérimentation, c’est quelque chose qu’on n’a jamais voulu perdre.

Y a-t-il un deuxième disque en cours de route ?

Oui ! On est justement en train de finir le mixage de notre nouvel album qui sortira, je l’espère, courant février. Mais on n’est pas sûrs de rester sur le même label.

Et il ressemblera à quoi ce nouveau disque ? Avez-vous prévu d’évoluer vers autre chose ou d’approfondir ?

On aime à dire que notre prochain album sera un peu différent, recentré sur un certain style. Le premier album était le début d’un projet. Au début, tu n’es rien, puis tu finis par trouver une voie et le but désormais est d’affiner, d’améliorer cette voie. À partir de maintenant, tous les albums devraient aller dans ce sens. C’est une évolution naturelle.

Mais de deux, vous êtes passés à cinq, sur scène notamment. La composition à deux cerveaux de ‘The Album Paranoia’ et les concerts à dix mains qui s’en sont suivis ont-ils eu pour effet d’ouvrir des perspectives, d’envisager une poursuite différente d’Ulrika Spacek ?

À partir du deuxième album, il y a un dynamisme qui s’installe. Mais à cinq, tu dois arriver à un compromis. Et à être trop nombreux sur un même brouillon, on perd de vue l’idée initiale. Avoir cinq personnes qui parviennent à créer quelque chose ensemble, c’est magnifique mais nous, nous sommes contents de notre configuration qui nous permet de travailler à cinq tout en resserrant le projet autour de Rhys et moi. La manière dont le second disque a été travaillé mélange un peu tout cela : il y a plus de gens qui jouent dessus, mais ce n’est pas soudainement l’album d’un groupe. On était deux sur ‘The Album Paranoia’, là c’est notre disque à tous les deux aussi, mais on a décidé de l’étoffer.

Le nom même d’Ulrika Spacek est bien trouvé : il incarne les racines germaniques de votre rencontre à Berlin avec une consonance plus anglo-saxonne… On pense bien sûr à Sissy Spacek ?

Ulrika Spacek, c’est le nom qu’on s’était donné lorsqu’on a commencé. Quelques heures avant de tout débuter, on était en train de délirer à propos des noms parce qu’on s’appelle tous les deux Rhys. Et Ulrika Spacek sonnait bien ! Mais ce qui nous rend heureux surtout, c’est qu’on ait réussi à trouver en une nuit notre nom de scène, le nom de notre futur album, et la pochette du disque, qui était déjà quasiment finie.

À propos de la pochette, qui est le personnage qu’on voit ?

Personne ne sait, ça vient d’un magazine. C’est un collage de Rhys, je crois que c’est un légionnaire, un combattant d’une armée d’élite. Quelqu’un nous a dit que l’homme de cette photo était le créateur du SAS (Special Air Service). J’espère que ce n’est pas le cas parce qu’on ne veut pas être associés de près ou de loin à l’armée.

Vous devriez refaire la même chose pour la pochette de votre nouvel album. Cette idée de collage correspond bien à votre musique qui est elle-même un collage agrégeant des styles différents, plusieurs aspects : une entrée pop et mélodique, couplée à une entrée plus heavy, plus profonde…

La pochette du prochain album sera aussi un collage. Mais je rejoins ce que tu as dit sur la multiplicité des entrées à notre musique. En fait, tous les groupes qu’on aime sont comme ça. Ce qui fait qu’on ne s’embarrasse pas des ‘sonner comme’, on peut créer notre propre style directement. Par exemple, on nous dit tout le temps qu’on ressemble à Radiohead. Nous sommes très fans de ce groupe mais je ne pense pas qu’on sonne comme eux parce que, quand bien même ça pourrait être le cas à un moment, dix secondes plus tard ce sera complètement différent.

Oui, je vois. Chez Radiohead, selon moi, il y a une vraie démarche ‘pensée de la musique’, presque de l’intellectualiser, et cela ne se retrouve pas chez Ulrika Spacek. Je pense que vous êtes plus dans l’instant, dans l’impact.

… et cela nous fait très plaisir que tu dises cela !

Tu portes un tee-shirt Bikini Kill. Un commentaire ?

Vous aimez Fugazi ?

Evidemment ! La scène punk hardcore de Washington, ça vous parle ? C’est plus radical…

Oui, je pense au concert de Fugazi à Washington qu’on peut trouver sur YouTube, il est très connu. J’aime cette scène, mais on n’en fait et n’en fera jamais partie. J’aime quand la politique et la musique se mélangent et disent des choses intéressantes. Cela transcende l’idée du simple groupe.

Et alors, vous ne voulez pas faire une chanson sur le Brexit ?

C’est-à-dire que si l’on pouvait en faire un morceau intelligent, pourquoi pas… Mais pas pour l’instant !

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