Interview : Tu Shung Peng (11-2008)

Pourriez vous présenter les différents membres du groupe, revenir sur la façon dont s’est formé le backing band, et sur votre démarche artistique?

Le groupe s’est constitué dès 1998 autour des personnalités de Manu (mélodica et sampler) et Rasdean (batterie), deux fans absolus de reggae. L’idée au départ était de jouer cette musique et d’approcher au plus près le reggae roots des 70’s. Un premier cercle s’est donc formé en piochant dans différents groupes qui jouaient alors dans l’Essonne. Les morceaux étaient alors des standards comme « Java » ou « Double Barrel ». Les années suivantes ont été fondamentales, puisque c’est là que les musiciens ont travaillé le son, et cherché la voie qui est encore celle du groupe actuellement. Autour de Manu et Rasdean apparaissaient dès 1998, Seb à la guitare lead, Fred au saxophone, Louis aux percussions, Fab (à l’époque aux claviers) l’ingé-son depuis 2001, et Stéphane à la guitare rythmique (qui a quitté le groupe en 2007). Avec la venue de Berur aux claviers et Thomas à la basse dès 2001, l’effectif s’est renforcé pour aboutir à l’équilibre que l’on connait maintenant. Alex, à la trompette, est le dernier à avoir rejoint le band en 2005.

L’idée au départ n’était pas de backer des chanteurs. On voulait se poser avec un chanteur confirmé, idéalement anglophone et travailler sérieusement avec lui. Mais trouver un tel chanteur n’était pas chose aisée. Les circonstances ont voulu qu’un relais s’établisse entre Ras Daniel Ray, première rencontre du groupe en 1999, Ganja Tree rencontré en 2003 et Difanga en 2004. On a donc tourné alternativement avec ces trois chanteurs, sur des reprises parfois, mais surtout sur nos propres morceaux. Tout ça pour dire qu’on n’est pas, à proprement parler, un backing dans le vrai sens du terme. La démarche artistique s’est cantonnée au départ à reprendre les morceaux reggae qu’on adorait. Mais l’idée sous-jacente a toujours été de développer notre propre univers.

Il a fallu attendre 2002 pour que les premiers morceaux voient le jour et soient concluants pour tout le monde. Après tout s’est enchaîné. La plupart de ces premiers morceaux figurent d’ailleurs sur le premier album de Tu Shung Peng! Ils sont déjà emprunts du style du groupe: influences jazz, soul, voir blues, sur un mode souvent mélancolique. En ce qui concerne les deux premiers albums, la méthode a consisté à rendre le travail des chanteurs le plus simple possible; il fallait rendre très lisibles les morceaux, afin de palier à la brièveté des séances d’enregistrements vocaux.

Comment se sont faites les rencontres avec les artistes que vous avez accompagnés sur scène?

La rencontre avec Ras Daniel Ray s’est faite au cours d’une soirée au « Kingston Bar » à Athis-Mons, lieu dans lequel tous les fans de reggae du coin se retrouvaient. De nombreux sounds et concerts y étaient organisés, et c’est à l’occasion d’un d’entre eux que la connexion s’est faite. Ganja Tree quant à lui, tournait avec le sound system « Wake Up Sound » de nos amis Jah Komar et Noar. Nous leur avons demandé de nous présenter Ganja Tree afin de succéder au départ de Daniel pour d’autres horizons, et ce fut parti pour trois ans de collaboration avec le jamaïcain! Enfin, Difanga nous a été présenté par notre ingé-son. Les deux s’étaient connus lors d’une tournée. Difanga nous a accompagné sur des dates avec Ganja Tree ou en solo. Tout à fait logiquement, ces trois artistes ce sont taillés la part du lion dans le premier album du groupe, « Around Tu Shung Peng« .

Quel est votre meilleur souvenir sur scène en tant que backing band?

Il y a sûrement autant de meilleurs souvenirs que de musiciens dans le groupe, mais à en choisir un, c’est certainement celui du festival de Villefranche sur Saône, en 2007. Il est d’ailleurs très symbolique. On partageait alors la scène avec les Skatalites. Certains d’entre eux, dont Vin Gordon, nous regardaient jouer en bord de scène. On reprenait entre autre le classique « Satta a Massa Gana », dont les cuivres furent joués à l’époque par ce même Vin Gordon. Le voir sourire et danser sur le riddim, voir le public acquis et joyeux, nous a fait laisser une grosse impression. Cette double interactivité reste gravée dans nos esprits. C’était pour nous, un peu comme une passation … une continuité dans laquelle on s’inscrivait. On a d’ailleurs par la suite travaillé avec Vin Gordon sur un morceau, et Fab a mixé son dernier album au Wise Studio. D’autres projets vont peut être s’enchaîner avec lui sous peu…

Comment êtes vous passés à un travail de création et de composition, notamment au sein de Wise Studio que vous avez installé à Ris Orangis?

Créer a toujours été un moteur pour nous. Dès le départ, il y eu des tentatives. Il a fallu deux à trois années avant de trouver le bon ton. Et quand on a compris que l’on pouvait faire appel à des chanteurs ou DJ’s pour achever le travail, ce fut comme une libération de notre créativité. Nous étions juste freinés par le côté « itinérant » du studio. On enregistrait musiciens et chanteurs aux grès des disponibilités et des possibilités: studios parisiens, studios improvisés, répétitions dans diverses salles….C’est pas le plus pratique! C’est depuis un an qu’intervient le Wise studio, dont Seb est le gérant, entouré de Fab, Alex et Pop’s. On bénéficie d’un endroit fixe, opérationnel et confortable pour travailler, un lieu capable d’assumer toutes les étapes de la réalisation d’un disque. C’est un outil essentiel pour mettre maintenant la barre plus haut.

Dans quelles mesures vos nombreuses collaborations ont influencé ce travail?

Il faut tout d’abord préciser que l’histoire du groupe est liée à son adaptation aux différents contextes qui s’imposaient à lui. On ne bossait pas assez régulièrement avec un chanteur pour en tirer un disque… L’idée d’un 5 titres a germé. On a enregistré Ganja Tree, mais sans vouloir d’un disque uniquement toaster… Et le tournant est arrivé avec Justin Hinds, par le biais de Jah Komar qui bossait sur sa tournée. C’est ce grand chanteur qui nous a fait prendre conscience qu’on pouvait enchaîner les featurings de qualité et qui nous a mis la fièvre en quelque sorte, concernant ce genre d’approche musicale particulière. On a donc commencé à penser le premier album après l’avoir commencé, et ce sont plutôt les modalités de travail qui ont influencé notre musique. On n’a jamais écrit un morceau en pensant à tel ou tel autre chanteur; on laisse le talent des artistes et l’humeur du moment dicter leur loi. Mais on a établi au fur et à mesure des règles pour faciliter le travail du chanteur: durée courte, enchaînements couplet/refrain, harmonie forte… Tout ça permet aux chanteurs de s’approprier le morceau en un temps record. Musicalement parlant, l’influence reste réduite et repose entièrement sur nous et les arrangements rapportés

Initialement vous avez sorti votre premier album, « Around Tu Shung Peng », via votre label « Ku Shung ». Maka a réédité cet album en mai dernier. Comment s’est fait votre rapprochement avec le label, et qu’a t-il apporté à votre travail?

Le contact avec Makasound s’est fait par une amie commune, Géraldine, qui travaille aussi dans le milieu musical. Elle a beaucoup parlé de nous à Maka, à un moment ou le « Around … » se vendait bien en tant qu’autoproduit. Le fait d’avoir entendu parler du groupe, de savoir qu’on préparait un second disque, et de kiffer tout simplement notre musique, les a décidés à nous éditer. Maka nous permet de faire connaître le groupe… On espère à moyen terme travailler sur des projets avec certains artistes de leur « écurie ». L’association est plus en devenir, pour le moment….

Vos deux premiers albums regroupent des collaborations très variées, à la fois avec des artistes de la nouvelle génération reggae et des vétérans du genre. Comment organisez vous ces enregistrements? Sont ils le simple fruit des rencontres et du hasard, ou avez vous cherché à faire des featurings avec certains artistes en particulier?

Nous avons un contact très important en la personne de Jerome Levasseur, organisateur des « Zicalises », qui a produit et booké de nombreux shows reggae. La plupart du temps, nous lui demandions de nous lier à un chanteur avec qui nous voulions travailler. Ce fut le cas entre autres de Ken Boothe, Clinton Fearon, Michael Rose… La plupart en fait. Certains plans se sont faits, d’autres non. Il nous a aussi quelques fois proposé une association avec tel ou tel chanteur, pensant que ça pourrait être intéressant pour nous. Ce fut le cas pour Stix Dan par exemple, avec qui la rencontre fût marquante, et ne se résume pas qu’à la musique. La surprise pour nous fut les « cuts » en Jamaïque d’Al Pancho et Jah Marcus, rencontrés par hasard mais qui irradient le riddim « St Ann Street » de leur jeunesse. Les choix se font donc majoritairement de manière affective, ce sont toujours des chanteurs qu’on admire et dont le potentiel nous semble optimal. On a essayé pour chaque album, autant que possible, de travailler en amont avec les chanteurs, ce qui fut le cas avec Ganja Tree, Ras Daniel Ray, Difanga et Clinton Fearon. Force est de constater que leurs travaux respectifs sont parmi les plus achevés des disques. C’est pourquoi nous voulons maintenant travailler de manière plus approfondie avec un chanteur. En l’occurrence, Ras Daniel Ray.

Pourriez vous revenir sur les featurings particulièrement marquants que vous avez enregistré avec Ken Boothe, Justin Hinds et Dizzy Moore?

Ce sont trois temps forts concernant la réalisation des deux albums. Justin Hinds a déclenché le début de notre aventure musicale. Son humilité et son professionnalisme nous ont rassurés et démontrés qu’il était possible de monter un projet tel que le notre. Son ouverture et son soutien ont donc été primordiaux. On pourrait presque dire de Justin Hinds comme de Dizzy Moore, du fait de leur âge et de leur background, qu’ils sont à nos yeux comme les parrains de notre projet. Particulièrement Dizzy, malheureusement décédé récemment, avec qui la rencontre fut magnifique. Elle a été amorcé par Fab, qui avait tourné l’été 2007 avec le Jamaica All Stars, et dont Dizzy faisait partie. Il était accompagné au Wise Studio par Bunny & Skully, et Junior pour les choeurs. Nous avons eu l’idée de le faire parler sur un morceau. C’était le moyen de capter le témoignage d’un illustre musicien et au delà, d’un grand homme. Quant à Ken Boothe, c’est le grand moment du premier album. La rencontre a été électrique, sa passion pour la musique intacte. Son implication a été à la hauteur de son intérêt pour le riddim. Il a géré de A à Z sa voix, les choeurs; s’est impliqué dans l’arrangement des morceaux, notamment la ligne de trompette, et des idées de mixage. C’est un des moments où il y a eu le plus d’interactions entre le groupe et un chanteur, et où le résultat fut le plus probant.

On retrouve notamment sur votre dernier album « Trouble Time » des artistes qui ont une grande notoriété dans le reggae roots actuel comme Michael Rose, Rod Taylor ou Ranking Joe. Comment expliquez vous ces choix?

Le point commun des trois, c’est que ce sont des chanteurs à la voix exceptionnelle et rien que ça, suffit au groupe pour tenter l’aventure. Le profil de Ranking Joe nous intéresse. Il est prolixe, d’une technicité à toute épreuve et dans une veine « conscious », ce vers quoi on est portés naturellement. On encourage souvent les chanteurs à développer des thèmes sociaux. Il nous semble un lien entre un certain âge d’or du reggae qu’il a connu et celui-ci, où il reste à la pointe. Rod Taylor, lui, fait partie du paysage reggae en France. La rencontre était donc plus que probable, surtout déjà amorcée quelques années plus tôt. Sa voix est magnifique et comme je le disais, c’est notre critère principal. Le fait qu’il ait participé à de nombreux projet ne nous a pas freiné. Au contraire, c’est plutôt un challenge pour nous: arriver à obtenir de lui un morceau de la trempe de ceux qu’on a préférés dans sa première époque. En tous cas c’est notre volonté. Aux gens de juger si on y parvient ou non! Pour Michael Rose, l’idée est un peu la même, et pour le coup, on a le sentiment d’avoir réussi. Avec la nature du riddim et sa manière de se placer, on a rarement entendu du M. Rose dans ce registre, presque en chanteur soul, posé et tendu à souhait. On s’intéresse beaucoup aux chanteurs qui ont une identité vocale forte et dont l’expérience nous assure un résultat.

Au niveau musical, vous avez réussi à marier une base roots très solide, inspirée du reggae 70’s, à des influences plus jazz et soul. Comment avez vous forgé cette identité musicale?

En fait le son et le jeu du Tu Shung Peng nous ont parus une bonne base pour expérimenter certaines choses. Il se trouve que les musiciens du groupe sont loin de n’écouter que du reggae, notamment Berur et Seb qui composent principalement pour le groupe. On réfléchit énormément aux possibilités d’intégrer les éléments d’autres musiques dans le reggae. Pour nous, cela passe principalement par la basse, les harmonies guitares et claviers, les lignes de cuivres et bien sûr le rythme. En fait, on commence tout récemment à maîtriser ces différents facteurs, notamment en travaillant avec acharnement le basse/batterie. La symbiose des deux doit être complète et la basse doit permettre de nombreuses ouvertures aux instruments et à la voix. Cet équilibre est difficile à obtenir. La conjugaison de ce travail avec l’écoute de nombreux artistes est à l’origine de cette identité.

Quel regard portez vous sur la scène reggae actuelle internationale? Quels sont les sons qui vous influencent le plus?

On a été très impressionnés par la prestation de Sizzla, lors d’un concert en Italie. L’énergie qui se dégage de lui est énorme… A son image, la réelle évolution du reggae ces dernières années est passée par la voix, pas par la musique. On est donc restés scotchés sur une certaine époque (concernant le reggae); du coup, la scène reggae actuelle nous reste assez peu connue… En termes de reggae music, les sons qui nous influencent le plus sont issus des 70’s, notamment tous les producteurs « marginaux » de Jamaïque: Niney The Observer, Harry Muddie, Glen Brown, Keith Hudson, Augustus Pablo, Jack Ruby et particulièrement Lee Perry…. Le hip hop compte beaucoup aussi, le jazz et sa richesse harmonique (Coltrane, Mingus, Monk…) et toute autre forme de musique susceptible d’alimenter le processus créatif (rock, fado, blues, musique cubaine, dub, voir chanson française…).

Selon vous, quels sont les ingrédients nécessaires pour faire avancer le reggae contemporain, notamment français, dans de nouvelles directions?

C’est une question difficile, et on n’a pas de leçons à donner….Mais c’est une question en tous cas que chaque groupe devrait se poser…

Vous êtes actuellement en tournée française avec Ras Daniel Ray au chant. Comment appréhendez vous le live?

Le live est une extension de notre travail en studio, que l’on veut plus physique, moins cérébral que sur disque et dans laquelle certains éléments sont plus développés; par exemple en « dubant » bien plus les morceaux en direct, et en incorporant bien plus de solos des musiciens. On veut également que le public n’assiste pas uniquement à une performance quelconque mais à une expérience de vie. Jouer du reggae, du jazz d’une certaine façon, n’est pas anodin, mais symbolise une certaine perception du monde, une histoire et un état de conscience particuliers. On espère arriver à le faire passer en live, comme dans nos disques d’ailleurs.

Vous préparez actuellement un album avec Ras Daniel Ray. Comment s’annonce cette prochaine sortie? Quels sont vos autres projets en cours?

C’est en bonne voie. On en est encore à défricher le terrain, mais cela s’annonce prometteur! Les morceaux alternent pour le moment entre une facture classique et d’autres beaucoup plus osées. On tient à ce que cet album soit beaucoup plus instrumental que les précédents et dans des ambiances très variées. On est heureux de pouvoir travailler avec Daniel sur la durée. Cela va nous permettre d’aller au bout de nos idées. C’est un tournant, pour le groupe comme pour Daniel dont ce sera le premier album… Dans l’immédiat, les activités du groupe se concentrent autours des concerts du groupe et de la réalisation de l’album avec lui. Nous voulons parallèlement continuer d’associer Tu Shung Peng à d’autres chanteurs: jeunes ou confirmés, ragga ou roots!

Quel est le disque qui a changé votre vie?

Le reggae a changé notre vie, on ne peux pas citer qu’un seul disque, c’est toute une culture qui est véhiculée par cette musique qui nous a nourrie et forcément qui prend aujourd’hui une grande place dans la vie de chaque membre du groupe.

Le mot de la fin?

Merci à tous les amateurs de musique et particulièrement à ceux qui soutiennent les projets français de qualité!

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