Interview : TTC (08-2003)

Aviez vous des appréhensions avant de vous lancer sérieusement sur la scène hip hop étant donné votre style? Vous attendiez vous à des critiques? Comment y réagissez vous?

Nous n’avions pas d’appréhension avant de commencer à sortir des disques ou apparaître sur des compilations. Nous pensions juste nous inscrire dans une démarche hip hop fidèle à la tradition de développement de l’originalité et de l’individualité qu’impliquait pour nous cette culture. Dès le départ, certaines personnes ont reconnu cette démarche en nous. D’autres n’ont pas compris le fait qu’on puisse utiliser d’autres références que celles liées à la « street life » dans nos textes, ou que nous puisions parfois les sonorités de nos beats dans autre chose que des compilations de type « best of musique classique ». Nous avons vite constaté que la seule chose qui importait était de nous faire plaisir et de faire la musique que nous aimerions entendre.

Votre hip hop sort des sentiers battus pourtant vous revendiquez des influences classiques. Ou puisez vous votre originalité et qu’est ce qui a provoqué ce tournant vers l’expérimentation?

Nos influences proviennent de partout, nous avons écouté aussi bien du Busta Rhymes, du Timbaland que du hip hop underground new yorkais de l’époque des petits labels de type Rawkus ou Fondle’em… Nous nous sentons autant influencés par Michael Jackson que par Squarepusher ou Radioinactive. De toute manière, la musique que tu fais sera toujours la somme de tes influences, mises en ordre selon ta sensibilité, ton tempérament, ton vécu. De manière générale, nous sommes attirés par les extrêmes et l’efficacité dans la musique. Nous aimons ce qui provoque une émotion intense, peu importe que ce soit de manière « cheesy » ou de manière plus subtile. L’important étant que le résultat soit marquant. C’est donc ce qui nous conduit à être attirés par les extrêmes… Il n’y a pas de place pour la demi mesure. Un bon Mariah Carey ou un bon Abba provoque en nous une émotion qui ne vaut pas mieux ni moins bien que celle provoquée par un Company Flow ou un Themselves. Nous sommes des gens sensibles, il est donc logique pour nous de faire une musique la plus honnête possible afin de véhiculer pleinement ce que l’on a dans le crâne. Mais être honnête, ce n’est pas systématiquement parler de « la société » ou de son vécu de manière scolaire. Depuis que nous sommes petits, nous avons tendance à avoir une imagination débordante tendant souvent vers l’absurde et une créativité hyperactive. Cela va donc forcément se ressentir dans nos écrits. Au moment ou nous avons commencé a faire du rap, nous ne retrouvions pas (ou de moins en moins) cette démarche d’honnêteté chez les groupes de rap français. Tous commençaient à sonner pareil, plus personne ne prêtait attention au style et ceux qui y prêtaient attention le faisaient à l’aide de grosses ficelles démonstratives, lourdes et maintes fois recyclées. C’est ce qui nous a poussé à développer notre propre style et à sans cesse faire évoluer notre son… Si certains assimilent ça à de l’expérimentation, alors tant mieux, même si la case « rap expérimental », dont nous avons tendance à gentiment nous moquer, est devenue un moyen trop pratique pour nos détracteurs de se débarrasser de nous. Nous faisons de la musique intéressante avant de faire de la musique expérimentale.

Vous dites avoir voulu séparer le public hip hop français en deux. N’est-ce pas critiquable au sein d’une scène qui a plutôt besoin de cohésion et de solidarité pour gagner en crédibilité?

Ce dont le hip hop français a besoin, c’est d’abord de se sortir les doigts du cul. Nous n’avons pas nécessairement établi une stratégie afin de « séparer le hiphop français en deux ». Nous sommes juste arrivés avec une bande de potes en faisant de la musique de qualité et vu que le reste du rap français était franchement mauvais, fatalement ça a séparé la scène en deux. Franchement, que la « scène hiphop français » soit crédible, c’est le dernier de nos soucis. Les gens censés former cette scène ont mauvais goût. Nous n’avons rien en commun avec eux, ce ne sont pas eux qui nous nourrissent ou qui nous ont élevé. Pour la plupart, ils sont fainéants et recyclent les mêmes idées au niveau musical comme au niveau de l’écriture depuis une dizaine d’années. Leur musique ne nous concerne pas. Ils font leur truc dans leur coin et nous dans le notre, et cela ne nous empêche pas de dormir.

Pensez vous avec le recul que votre signature chez Big Dada ne vous a pas facilité les choses étant donné que vous étiez un peu plus attendu au tournant?

Notre signature chez Big Dada était une aubaine. Etre distribués dans plus de 30 pays et bénéficier directement d’une promotion et d’une exposition médiatique conséquente, c’est une occasion en or. Nous étions en effet attendus au tournant mais encore une fois, nous avons fait ce disque avant tout pour satisfaire nos exigences à nous. Certains fans français de Big Dada, qui ne se sont pas retrouvés dans « Ceci N’Est Pas Un Disque », ont peut être été vexés parce que nous rendions ce qui était pour eux un monolithe intouchable (la fameuse aura dont bénéficie systématiquement tout label « spé » étranger) un peu plus accessible, un peu plus proche d’eux, en étant un groupe de trois branleurs parisiens qui parlent de légumes dans leurs raps… Ils avaient peut être aussi interprété la direction artistique de Big Dada comme quelque chose de sombre, sérieux et politique, après des sorties comme New Flesh, Gamma ou Infesticons… Ils s’attendaient à ce que la signature française de Big Dada soit un groupe austère, conscient et « dark »… Malheureusement pour eux, nous avons préféré ne pas faire de la musique chiante.

Avec le recul, comment jugez vous votre album? Pensez vous déjà au second? Quelles seront les principales différences avec « Ceci N’Est Pas Un Disque »?

Nous sommes toujours très fiers de notre album. Evidemment, il a ses erreurs mais, en mettant sans cesse les morceaux à jour en les faisant évoluer par le biais de la scène, nous arrivons à ne pas nous en lasser. Bien entendu, c’est relatif et nous sommes passés à autre chose dans notre tête depuis bien longtemps. Nous commençons à peine à enregistrer des morceaux pour le second album. Un maxi devrait arriver courant novembre. Ce prochain album sera résolument froid, électronique et extrême tout en gardant une certaine notion d’efficacité dancefloor sexuelle, de funk, et de transpiration. Nous tendons de plus en plus vers une adéquation totale entre parties vocales et instrumentales… Les voix, les flows et les textes seront de plus en plus tissés dans les musiques, et évolueront en formant un tout. Il y avait sept compositeurs différents sur « Ceci N’Est Pas Un Disque ». Pour le prochain album, nous allons limiter la liste des producteurs à Para One, Tacteel, et Tido, même si Orgasmic, Cuizinier et Tekilatex vont prendre part de manière de plus en plus affirmée dans la composition. En gros, la production de l’album sera assurée par une équipe constituée des trois MCs accompagnés par Orgasmic, Para et Tacteel qui feront également partie de la formation scénique de TTC.

Quelles sont les limites artistiques de TTC?

Nous essayons de ne pas nous en fixer. Après bien sûr, le fait de ne pas savoir jouer de guitare ou de violon peut constituer une certaine forme de limite artistique. Mais nous essayons de transformer les contraintes en avantages.

On vous a vu collaborer avec de nombreux artistes différents. Avec quel genre d’artiste aimeriez vous encore travailler?

Avec des gens de sphères pop d’apparence inaccessible. Avec des Britney Spears, des Madonna, voire même des chanteurs issus de la télé réalité. Nous aimerions imposer notre touche dans le cadre d’une contrainte pop ultra commerciale. Un peu comme ce que les Neptunes ont fait avec Britney ou Justin Timberlake, ou ce que Fisherspooner et tout le phénomène de la bastard pop a pu faire avec Kylie Minogue. Cela nous renvoie aussi à Gainsbourg avec France Gall. De ce genre de contradiction peut parfois naître quelque chose d’intéressant.

Des rencontres comme celle de Dose One semblent vous avoir aidé à gagner en crédibilité. Comment s’est faite la rencontre et l’idée de travailler ensemble?

Nous étions de grands admirateurs de la musique de Dose One, et lui avait déjà entendu parler de nous par un ami commun. Nous avons rencontré Dose lors de sa première venue en France, et nous nous sommes tout de suite très bien entendus. Il a apprécié notre musique, nous avons longuement discuté, nous nous sommes mis d’accord sur une base de son de Para One sur laquelle commencer à travailler et nous avons enregistré le morceau très rapidement. En travaillant ensemble, nous nous sommes rendus compte que nos techniques de création avaient énormément de points communs. Les choses se sont faites le plus naturellement possible et tout le monde était vraiment satisfait. Depuis, nous avons gardé d’excellents rapports et nous avons d’ailleurs enregistré un nouveau morceau avec Dose, produit par le groupe parisien dDamage. C’est quelque chose de très différent, beaucoup plus bruyant et moins droit rythmiquement que « Pas D’Armure ».

Vous faites également partie de projets tels que L’Armée Des 12, L’Atelier ou la Superfamilleconne. Quel est l’intérêt de participer à autant de side projects? Qu’est ce qui les différencie selon vous?

L’Armée Des 12 est un projet plus axé sur une recette hiphop basique (même si certains titres comme « Helium Liquide » viennent contredire cet état de fait). Le groupe réunit TTC, La Caution et Saphir, en tout six mcs, ce qui implique une certaine notion de dépassement et de compétition saine en studio, qui se ressent sur le disque. Six vieux amis qui évacuent plein de choses derrière un micro en prenant ça comme une sorte de récréation par rapport à leurs carrières principales respectives. L’Atelier, c’est un projet qui ne concerne que Tekilatex (et d’une certaine manière Para One et Tacteel) parmi les membres de TTC, et qui réunit également James Delleck, Fuzati du Klub des Loosers et Cyanure. C’est un projet qui correspond à une période pendant laquelle certains artistes se sont rendus compte qu’ils avaient une certaine vision de la musique en commun et qu’il était nécessaire pour eux de se réunir et de créer quelque chose ensemble afin de l’imposer. « Buffet des Anciens Elèves » est un disque dont les musiques possèdent un coté lo-fi et « bricolage » totalement assumé, dont les textes sont truffés d’auto-psychanalyses et de références à l’enfance et dont le fond est bien plus mélancolique que l’album de TTC. Quant à la Superfamilleconne, il ne s’agit que du nom pris par TTC, Orgasmic, Para One, Tacteel et Siskid en formation de DJs. Même si le projet ne s’interdit pas d’évoluer, la Superfamilleconne a d’abord été crée pour nous permettre de passer les disques qu’on aime, entre potes, à huit derrière les platines, et de faire danser les gens.

On a plusieurs fois entendu parler de Psychotron mais on n’a jamais vu de disque. Ce projet est-il toujours vivant?

Le projet, qui n’est autre qu’une réunion de Tekilatex de TTC et Hi-Tekk de La Caution, est en effet toujours vivant sous le nouveau nom Troncopsy. Le dernier morceau en date de Troncopsy était « Helium Liquide » sur l’album de L’Armée des 12. Le groupe compte pour le moment continuer à apparaître de manière épisodique sur divers projets annexes pour ensuite sortir un disque de Troncopsy un peu plus tard, quand les emplois du temps des membres le permettront.

Vous considérez vous comme des ambassadeurs du hip hop français à l’étranger? En subissez vous une certaine pression?

Il est vrai que dans certains pays ou nous avons eu l’occasion de nous représenter, nous sommes l’un des seuls groupes de rap français que les gens connaissent. Dans certains autres pays, les gens semblent écouter plus de rap français que nous et IAM et Rohff sont de véritables stars. Finalement, ça ne veut pas dire grand chose. Seul un public plus spécialisé qui achète les disques de Ninja Tune ou de Warp voient en nous des sortes d’ambassadeurs de la musique française puisque nous sommes parmi les seuls français évoluant dans ces sphères là. Cela ne pose pas nécessairement de pression sur nous, nous avons assez confiance en nous pour faire notre musique dans notre coin.

Quels sont vos projets?

Acheter un ranch en Australie pour élever des autruches.

Quelle question auriez vous aimé que l’on vous pose?

N’en avez vous pas marre de constater que les journalistes ne considèrent votre musique, non pas pour ce qu’elle est et pour ses qualités ou spécificités propres, mais uniquement par rapport ou en opposition à d’autres choses qui existent déjà?

Le mot de la fin…

Pour out a little liquor for Marie Trintignant.

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