Interview – Total Victory, sensitive noise

Comment avions-nous pu passer à côté d’une telle pépite? Elles sont si rares qu’elles rendent fou. Depuis trois mois, et l’acquisition tardive de ‘National Service’ récemment édité en vinyle par quelques labels français, Total Victory squatte littéralement 35% de mon cerveau (ce qui est énorme vous en conviendrez). Il s’est emparé de mon corps et lui donne des frissons, des émotions comme il en éprouve trop rarement. Je ne pouvais pas ne pas me mettre en contact avec ces gars. Dan Brookes a immédiatement répondu favorablement à ma proposition d’interview sur Internet. Le résultat est là et j’espère, qu’après ou pendant la lecture de cet échange, vous aurez la curiosité de vous plonger dans leur rock si sincère, si tendu et si touchant. Les groupes britanniques qui déchirent ne sont pas légion, Total Victory remporte la médaille d’or des formations qui, après chaque écoute, vous réduisent en pièces.

Interview réalisée et gentiment proposée par Chris Aimé du webzine Iamalungfishsong, la première du groupe depuis sa formation en 2007…

Quelle est l’histoire de Total Victory?

Dan Brookes (chant): Je m’étais séparé d’un vieux groupe, j’avais un boulot de merde, je vivais dans une ville peu familière, j’avais besoin d’occuper ma tête et mon temps. En 2007, j’ai mis une petite annonce. Je recherchais des gens jouant du noise-rock à la XBXRX, influencés par des labels comme Skin Graft et Gold Standards Labs. Matt L (basse) et Matt E (guitare) m’ont rejoint, ainsi que James (batterie) un soir de festival arrosé. Nous nous sommes vite rendus compte qu’on ne pouvait pas jouer à 200km/h comme ces groupes, alors nous avons ralenti le tempo sans forcer notre son. Nous avons aussi commencé à y mettre nos identités régionales et nos vraies personnalités. Notre ami et fan Martin, à qui nous avions demandé de jouer de la guitare sur ‘The Pyramid of Privilege’, a progressivement rejoint notre formation pour finalement l’intégrer à plein temps. Si c’était un film, ce serait l’histoire étrange d’inconnus, chez eux, vaguement intéressants aux oreilles des gens de l’extérieur. Tout le contraire du film ‘Rasta Rocket’.

Est-ce que votre groupe est une réponse aux défaites quotidiennes des gens?

Non, au pire, on les fait se sentir encore plus mal. What the body wants, the body gets, putain.

Vous considérez-vous comme un groupe de rock prolétaire?

C’est difficile de répondre à cette question. Les petites gens ont toutes notre sympathie mais, au regard de notre éducation et du dur labeur de nos parents, nous avons probablement acquis un statut social qui fait que le mot ‘prolétaire’ ne semble pas approprié. Nous sommes tous fauchés mais de gauche, assurément. Au sein du groupe, nous sommes tous très différents, mais je ne peux pas parler des opinions politiques de chacun.

C’est comment de vivre dans la grande banlieue de Manchester? Feriez-vous la même musique si vous veniez de la région des lacs (The Lake District)?

Pour être franc, c’est la question qui nous a le plus mis en difficulté. Tu vois, nous sommes aujourd’hui un groupe en pleine crise existentielle et géographique. Le ‘Grand Manchester’ a été créé suivant la loi dite du Local Government Act de 1972 qui a détourné les villes de leurs comtés historiques pour en faire de nouveaux quartiers, de nouveaux districts. Ce qui a facilité la tâche de l’Etat en termes de gérance. Le ‘Grand Manchester’ s’est alors constitué de Wigan (ma ville natale), de Bolton (d’où viennent Matt E. et Martin), de Salford (Matt L.) et d’autres villes encore, délocalisant en quelque sorte chacun d’entre nous de notre Lancashire originel. D’un côté, le ‘Grand Manchester’ fait sens car c’est une zone urbaine ‘homogène’, insignifiante avec ces immenses étendues grises post-industrielles entrecoupées par les branches de Betfred. Autour de Trafford et Bury, il y a quand même des coins sympas, mais c’est globalement une région qui, d’un point de vue esthétique, ne survit pas à l’importance de son histoire et de la dignité des natifs. C’est juste une zone pratique, fonctionnelle. Cependant, beaucoup au sein du groupe s’identifient fermement aux étendues plus larges du comté du Lancashire qui possède un côté fantastique, une campagne riche et fertile, des forêts domaniales, des collines accidentées, de grandes landes. L’héritage du Lancashire tient dans sa culture linguistique qui nous influence au quotidien. La grande banlieue de Manchester n’est qu’une agglomération de villes qui vise juste à favoriser la politique de développement. La plupart du reste du Lancashire ressemble, en moins spectaculaire, au Lake District. En bref, je crois qu’un des fils qui agitent le cœur même de ce que nous faisons depuis des années, est d’être pris dans ce piège administratif. On nous dit qu’on vient de la grande banlieue de Manchester, mais nous nous sentons véritablement attachés au Lancashire. Si nous étions venus de la région des lacs, nous n’aurions jamais fait face à ce dilemme, et nous aurions fini comme cinq versions différentes d’Alfred Wainwright (grand randonneur britannique et auteur de guides), le type légèrement méfiant de la musique, arpentant les collines tout en essayant de trouver le chemin le plus court pour Blencathra, soucieux de choper le dernier bus pour Keswick.

D’un bout à l’autre, ‘National Service’ est un album magnifique. Sans aucune nostalgie, votre musique me fait un peu penser à l’âge d’or des groupes emocore des 90’s (Hoover, Navio Forge, Julia, Indian Summer, Moss Icon, Native Nod, Fabric…). Ces groupes constituent-ils une influence?

Merci pour les compliments. Je n’ai entendu parler que de Hoover et Moss Icon, mais je ne peux pas dire que je connaisse leur musique (une affiche de concert nous a une fois comparé à Moss Icon). Il est naturel que tu y trouves quelques traces même si, de notre part, c’est tout à fait inconscient. Je pense que, dans notre musique, tu peux entendre des réminiscences de groupes du label Ron Johnson Records: label de musique indépendant fondé en 1985 dans la banlieue de Nottingham et disparu en 1988, ayant hébergé Stump, The Shrubs, The Ex, Noseflutes, MacKenzies, Great Leap Forward, Bogshed, Jackdaw With a Crowbar, A Witness… Des groupes tels que Dog-Faced Hermans et Badgewearer. C’est dur de mettre aussi de côté The Fall, Country Teasers et The Ex. Le problème chez nous, c’est que nous n’aimons pas tous la même musique. Le seul autour duquel on se retrouve tous, c’est Kong.

Donne-moi toutes les raisons pour lesquelles ‘National Service’ est, à ce jour, votre meilleur album…

La période d’apprentissage a été longue. Ça nous a pris du temps de déceler nos forces, de gagner en expérience, pour apprendre à nous enregistrer, pour sonner comme nous le voulions. Ça nous a pris un an pour enregistrer le premier album et on peut entendre que ça manque de force et de cohérence. Même si j’aime toujours ces chansons, je suis d’accord avec toi sur le fait que ‘National Service’ soit bien meilleur. Certains de ses morceaux sont nés d’idées que nous n’avions pas su exploiter pendant des années. Concernant le titre éponyme par exemple, la ligne de basse est aussi vieille que le groupe. Aussi, la rythmique de ‘Reverse Formation’ vient d’une autre chanson dont le refrain n’était vraiment pas bon, tandis que la fin appartenait à un autre morceau dont le couplet n’était pas terrible. L’intégration de Martin au groupe nous a beaucoup aidés. Pour utiliser une image footbalistique, il a été le Mark Von Bommel aux Sneijder, Robben, Kuyt et Van Persie que nous étions. En 2010, je suis parti étudier. Durant cette période d’isolement, j’ai écrit ‘Churchbuilder’, ‘Holy Cross’, ‘What The Body Wants The Body Gets’. Ce fut un moment assez sombre, j’ai passé plus de temps sur ces chansons que la normale. Après quelques répétitions et quelques changements pour qu’elles sonnent comme aujourd’hui, nous avons eu le sentiment d’avoir suffisamment de matière, des morceaux assez variés pour sortir un nouveau disque. Beaucoup de groupes dénigrent ce qu’ils ont fait par le passé prétextant qu’il faut aller de l’avant. Pas moi: je réécoute les vieux morceaux et ils me plaisent. Nous avons une bonne propension à faire de la bonne musique, à cultiver notre amitié, l’exact contraire de notre faculté à gagner de l’argent et à être professionnel.

Que pouvons-nous attendre de votre prochain disque à sortir cette année?

Les morceaux sont plus courts et plus immédiats. Certains utilisent des accordages différents. ‘Chapel of Rest’ est le titre provisoire, mais il peut être amené à changer. Pour le moment, l’album contient douze chansons mais il pourrait n’y en avoir que dix.

Dans votre musique, ton chant, tes paroles ressortent immédiatement. Etait-ce intentionnel dès le départ? De quoi parles-tu dans tes chansons? Est-ce crucial d’amener l’auditeur à réfléchir?

Les paroles résultent de ce dont je ne veux pas parler. Je ne veux pas écrire des chansons sur des relations car je ne suis pas bon à ça. Aussi je n’en veux pas de trop didactiques, trop partisanes sur des sujets politiques ou sociaux car je crois que l’ambiguïté agit plus fort sur les esprits et le cœur des gens. J’ai une préférence pour les paroles ‘directes’, le contraire d’un langage poétique. Aussi, en tant que ‘porte-parole’ du groupe, je ne veux pas mettre les autres mal à l’aise. Ce n’est pas vital de faire réfléchir les gens. Beaucoup de nos fans ne parlent pas anglais, mais ça ne les empêche pas d’être bien connectés avec ce que nous faisons. Certaines personnes viennent à nos concerts, se bourrent la gueule, sautent partout, et on les aime tout pareil. Personnellement, je fais plus attention au son de la voix de quelqu’un qu’à ce qu’il dit. Par exemple, je pense que Black Flag avait des paroles ridicules, mais Henry Rollins les chantait avec tellement de force! Pour moi, ça sonne mieux qu’un groupe d’intellos à la The Decemberists. Les chansons sont l’assemblage de mots et d’instruments, et le son de ma voix n’est qu’un élément dans tout ça. Le fait de mettre mon chant bien en avant n’a donc jamais été intentionnel.

Dans tes textes, les gens semblent particulièrement t’intéresser…

C’est plutôt bien vu comme remarque… Mais je ne suis pas sûr de comprendre les gens. C’est plus par curiosité… Comme quand un chien regarde un skateboard.

We need national service‘, ‘Secession Day’, ‘King of Discipline’, ‘It’s war, disarm me and put me in the army‘… Y avait-il l’idée d’un concept pour cet album?

Non, ce sont probablement des thèmes inconscients. Tu peux voir des références au corps et aux grandes étendues d’eau dans nos deux albums par exemple.

Votre musique a vraiment de la classe. Peux-tu parler de l’instrumentation car, sur l’album, il n’y a pas que du chant, des guitares et de la batterie. Avez-vous l’intention d’être encore plus aventureux sur le prochain disque?

Tout le mérite revient à James, Matt L. et Matt E, grâce à qui rien ne nous coûte. Nous enregistrons dans notre local de répétition quand tous les autres groupes ne font plus de bruit. Avec la patience d’un professionnel, James fait un très bon travail sur le son. Il place les bons micros aux bons endroits. Matt E. s’occupe du mix avec une bonne oreille, et le mastering revient à Matt L. qui bosse une semaine entière comme un fou, le cendrier toujours plein à côté de lui. Nous ne faisons jamais plus de trois prises. La plupart de nos morceaux sont conçus pour être joués sur scène, dans un endroit confiné. Par conséquent, nous ne pouvons pas intégrer des trucs trop techniques, ni d’éléments compliqués ou de musiciens supplémentaires. Si nous avions l’argent nécessaire, peut-être passerions-nous plus de temps en studio, mais je crois que ces procédés d’enregistrement nous ont finalement plus aidés que desservis. En s’accordant un temps de décision limité, le groupe s’enlève de la pression, et s’économise pas mal de maux de tête. Essayer de faire plus avec seulement ce qu’on a, ça nous convient bien.

J’ai l’impression que vous êtes plus ‘connus’ en France que dans votre propre pays. Comment expliques-tu ça? Est-ce qu’en Grande Bretagne il y a une scène underground active et créative?

Nous en avons pas mal discuté au sein du groupe, et c’est vrai que le public français a l’air d’être plus réceptif à notre musique. C’est dur de vendre du vinyle en Grande Bretagne car il y a peu de gens à posséder une platine disque. En France, tout le monde a l’air d’en avoir une. Peut-être qu’avec la distance, c’est-à-dire la largeur de la Manche, le public français est plus sensible au tableau que l’on peint. Le public britannique n’a peut-être pas cette distance suffisante. Les promoteurs français se sont mis en contact avec nous comme peu de promoteurs anglais le font (en France on nous défraye du transport). Il y a vraiment une scène underground au Royaume-Uni, mais nous n’en faisons pas partie. On ne nous contacte pas, on ne nous met pas à l’affiche des festivals. Globalement, les gens ne savent pas que nous existons. Nous sommes peut-être trop bruyants pour le public rock en général, et peut-être trop conventionnels pour un public urbain pointu. On a joué dans des lieux ‘arty’ où des aficionados de musiques improvisées se sont barrés après une ou deux chansons. Inversement, dans d’autres endroits, on était perçus comme des déchireurs de bibles! Il y a toujours eu de bons groupes à Manchester. Ecoute Locean par exemple.

Quelques mots sur votre tournée française?

Elle était vraiment très bien. Moins folle que la précédente. Pas une seule emmerde. Tout le monde a tellement été sympa avec nous… Ce fut terrible de rentrer à la maison. Je voulais rester plus longtemps.

Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir autant de labels derrière la sortie d’un album?

Il n’y a que des avantages. Tous les gens impliqués montrent un tel intérêt à ta musique… Individuellement, chacun peut rendre notre musique disponible là où il habite. Nous avions vraiment confiance en eux tous. Cela minimise les risques aussi. Bastien de Tandori a pris les choses en main, et tout le monde s’est impliqué.

Malgré le fait que votre musique soit sérieuse, vous semblez être dotés d’un sacré sens de l’humour. Peux-tu me donner un exemple?

Donnez-moi cinq de vos résolutions pour 2015…

Enregistrer et sortir un nouvel album. Remettre mon genou en état. Ecouter encore plus Level 42. Jouer sur une île très éloignée. Dégager des bénéfices.

Crédit photos: Hazam Modoff

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