Interview – Third Side Records, tout en haut du Podium

Interview – Third Side Records, tout en haut du Podium

Depuis deux ans maintenant, la série  »Le Podium » innove et élabore de beaux objets au service de groupes anonymes. Ces vinyls élégants limités à 300 exemplaires s’arrachent, et offrent une visibilité inattendue à de jeunes formations hexagonales. Derrière cet audacieux projet, déjà à l’origine de découvertes marquantes, se cache le label Third Side Records créé par et pour des  oreilles passionnées. Mowno.com rencontre Benoit Trégouet, l’un des géniteurs de cette aventure.

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Peux-tu nous expliquer comment a débuté l’aventure Third Side Rec?

Je suis à Third Side depuis six ans. Le label a été créé il y a onze ans par les membres de Cocosuma. Les deux premières sorties importantes étaient Cocosuma et Syd Matters, plutôt la scène indie-folk donc. Il y a aussi eu Tahiti Boy, Fugu, etc… Puis, on a lancé cette série  »Le Podium » pour sortir des formats plus courts, pour aller plus vite, et bosser avec des groupes jeunes, capables de fulgurances avec un ou deux titres réussis, mais encore trop immatures pour sortir des albums. Le but était aussi de passer du temps en studio avec eux.

Ce n’est pas un scoop, les labels indépendants rencontrent de plus en plus de difficultés. Pourtant, vous avez choisi de vous concentrer sur des groupes jeunes, sur des formats 10″ très onéreux malgré leur petite quantité, avec la certitude de le faire à fonds perdus…

C’est en effet à fonds perdus puisqu’il y a environ un disque sur deux déficitaire. Cependant, ça reste moins périlleux que le format album. Ça s’équilibre à peu près, d’autant qu’on a d’autres activités à côté. Le premier constat est éloquent: gagner de l’argent avec la musique, c’est foutu. Ensuite, il fallait arrêter les albums. Les auditeurs consomment essentiellement des titres, et les seuls albums qui fonctionnent économiquement sont ceux qui sont attendus depuis au moins un an. Nous n’envisageons même plus cette direction. Cette partie du label est en sommeil. Notre distributeur Discograph a fait faillite, les labels plus gros sont précaires, les majors se restructurent tous les ans, la Fnac va sans doute arrêter le disque. Le format album devient trop compliqué.

third2Le Podium a très bien démarré puisque votre première sortie était La Femme, un véritable carton…

Un énorme carton. Ca a même démarré plus rapidement aux Etats-Unis qu’en France. Les blogs ont réagi très rapidement, on a été surpris par le succès. D’autant que, jusqu’ici, nous avions uniquement bossé avec des groupes anglophones et c’est, pour être honnête, le disque avec lequel nous avons rencontré le plus de succès à l’étranger alors que les compositions sont chantées en français.

Tu n’es pas le premier à faire le constat de l’affection des anglo-saxons pour les groupes francophones…

Ce qui est certain, c’est qu’il y a une spontanéité, une sincérité et une énergie qu’on ne peut pas renier. De plus, aujourd’hui, c’est ce qui me semble le plus intéressant à explorer. Il reste énormément de choses à faire avec le français, il y a un gros chantier: essayer de faire de belles choses chantées en français.

De plus, je ne sais pas si tu seras d’accord mais il semble qu’on assiste à l’avènement d’une génération beaucoup moins complexée à chanter en français sur des productions très actuelles...

Clairement, et de fait, cela nous a amené à lancer un nouveau label qui s’appelle L’Entreprise, toujours sur des formats EP mais uniquement dédié au français. Le Podium est cadré, il faut vraiment que ce soit la première sortie du groupe. L’Entreprise nous permettra d’assurer le suivi des groupes avec lesquels nous voulons prolonger l’aventure, mais aussi d’autres artistes comme Lafayette et Jérôme Echenoz, aussi connu sous le nom de Tacteel. Cela n’aurait pas eu de sens de les sortir sur Le Podium, on voulait tenter un projet avec une esthétique forte autour du français. Ce sera donc L’Entreprise.

Il y a eu d’autres Podium (Splash Wave, Holstenwall, Mungo Park) dans des univers très différents de celui de La Femme…

On ne s’interdit rien, le format court permet d’aller plus vite, de se poser un peu moins de questions. Si je reviens à ce que nous disions tout à l’heure, le format album et ses conséquences étaient si paralysants qu’on perdait de vue la partie plaisir, alors que  »Le Podium » nous permet de nous amuser de nouveau. Splash Wave, c’était très plaisant de bosser avec eux, ils fourmillent d’idées, font de super vidéos, on a pu faire un disque très beau, rose. C’est bien plus ludique de bosser ainsi.

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Surtout qu’il semble y avoir une demande de la part du public mais aussi des professionnels. Si l’impact public de Splash Wave fut moindre que celui de La Femme, les Transmusicales de Rennes se sont penchés sur leur cas, il y a eu de la presse, beaucoup de scènes et de médias indépendants. Le Podium semble être un des rares projets français à bénéficier de promotion virale!?

Il y a clairement une demande, le format single est bien plus porteur. Tous les jeunes s’informent sur Internet et des blogs étrangers, la presse a moins d’impact qu’auparavant. On suit également leur mode d’écoute. Le côté triste de la crise du disque est qu’il y a moins d’argent pour en produire; si on veut faire des bons disques, il faut du temps, trouver le bon studio, ça coute très cher, et c’est déraisonnable par rapport à l’attente générée. Dans cette crise, il y a aussi une partie de la population qui en a marre de ces disques où il n’y a qu’un ou deux morceaux de valables. Les seuls disques qui marchent sont consistants.

Vos groupes sont tous émergents et inconnus au moment de la sortie des disques. Comment s’effectue le travail de prospection en amont?

On est plusieurs. Il y a un directeur artistique, notamment, qui fait beaucoup de recherches en concert. C’est aussi un peu par connaissance, on connait toujours des musiciens qui en connaissent d’autres. Nous faisons beaucoup de travail d’écoute également, tous les jours. Ensuite, pour le temps écoulé entre la prospection et la sortie du  »Podium », c’est très long, honnêtement. Il y a quatre titres, on passe souvent quatre à cinq mois entre les retours répétition-discussion-répétition-démo. L’enregistrement prend généralement un bon mois, plus une semaine de mix, c’est un long processus. Mais on arrête jamais, on continue la prospection, on est déjà en discussion avec d’autres groupes. Mais ce qu’on désire, c’est de prendre le temps, c’est nécessaire.

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Peut-être me contrediras-tu mais il s’avère que beaucoup de groupes deviennent de plus en plus autonomes, La Femme par exemple. Comment vois-tu cette situation?

Effectivement, eux sont très indépendants, se développent seuls, et sont parvenus à installer une relation avec leurs fans. Après, je ne suis pas partisan des groupes qui délaissent totalement la pré-production, les studios et la réflexion avec les professionnels en amont d’une sortie.

Chacun son métier? Les musiciens devraient, selon toi, se concentrer sur leur discipline?

Oui, la direction artistique est importante, c’est comme ça qu’on fait des bons disques, et cela a toujours été ainsi. Dans ce que tu dis, je vois l’aspect négatif, il y a une masse de production  énorme et très peu de choses vont rester. À la fin de l’année, les disques à sauver sont infimes. Même quand tu écoutes les blogs, tout n’est pas bon, loin de là. Mais dès qu’il y a un truc bien, ça sort très vite du lot. Dans les bonnes sorties, il y a évidemment du talent, mais aussi du travail, du temps, de la réflexion. Et ça demande de l’argent.

Holstenwall est pour le moment relativement discret, malgré quelques passages radio et quelques scènes. De leur côté, les Mungo Park ont réalisé un mini-live à l’EMB Sannois, filmé par Sourdoreille. Y a t-il un suivi des groupes après un  »Podium » ou doivent t-ils se prendre en main?

On a plus de contrat à long terme avec les groupes, peut-être que certains continueront à travailler avec nous mais il n’y a plus de gestion de leur carrière de notre part. Il y a bien sûr des coups de main, avec Mungo Park notamment, on se suit, on leur file des contacts, etc… Encore une fois, dans les aspects négatifs de cette crise, les carrières sont très courtes et difficiles. Tu peux réussir une première sortie sans pour autant qu’il y ait d’attachement de la part du public.

Même si, évidemment, tout n’est pas rose (et on connait tous de tragiques histoires), certains musiciens s’accommodent de cette crise en oubliant l’aspect financier, en conservant une activité plus traditionnelle pour poursuivre des projets musicaux sans la contrainte de devoir en vivre. Mickaël Mottet d’Angil disait récemment préférer cette situation, un peu à l’américaine, où l’artistique devient souvent plus spontané dès lors que les artistes travaillent à côté. Es-tu en accord avec cette vision?

Tout à fait, et c’est un peu ce qu’on fait. On a un studio d’enregistrement en parallèle, et c’est ce qui constitue notre manne. Nous sommes aussi éditeurs, on fait de la musique d’illustration pour le cinéma, pour la publicité, nous gagnons notre vie ainsi. De fait, pour la musique, l’économie ne se pose pas. C’est ni bon ni mauvais, mais ce qui est certain, c’est que cela permet de ne pas penser à gagner de l’argent avec nos groupes. Il n’y a pas de stress, on essaie simplement de faire le meilleur EP possible, en vrais fans de musique.

Vos groupes sont jeunes, sont-ils lucides par rapport à cette situation?

Ils le sont bien plus que leurs ainés, ils n’attendent rien. Ils gardent certaines utopies, heureusement, mais eux aussi ont, pour la plupart, oublié de gagner leur vie avec la musique.

Parmi ces groupes, il y a la nouvelle sortie Podium. Il s’agit d’une formation qui t’es chère: Blind Digital Citizen. Que peux-tu nous dire à leur sujet?

J’y crois car dans ce qu’on essaye de faire avec la série  » Le Podium », c’est une des sorties les plus abouties. C’est très bien produit, ça sonne vraiment bien, ce qui n’aurait pas été le cas avec un groupe auto-produit. C’est aussi ce qu’on essaie chaque jour de proposer. Ca ne sert à rien de sortir des disques si quelqu’un peut faire la même chose seul chez lui. C’est étonnant, ça ne ressemble à rien, c’est hors format et libre, ça chante en français. Il y a un peu tout ce que j’aime. Au-delà des styles, ça vient me déranger, j’ai mis du temps à rentrer dedans, ça va ailleurs de ce que le  »bon goût institutionnel » attend, c’est aventureux et réussi… Je suis très fier de cette sortie.

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Il y a une autre bonne nouvelle concernant  »Le Podium » puisque vous avez déjà réédité celui de La Femme, jusqu’alors épuisé. Personne ne s’y attendait, ça casse aussi un peu l’aspect sériel du projet. Pourquoi avoir pris cette décision? Est-ce simplement financier?

Alors, il n’est plus sous forme de 10 », mais en 7 » non numéroté. On respecte les gens qui ont les premiers exemplaires mais le 10 » de La Femme s’était vendu en deux semaines. Et depuis un an, j’ai des demandes toutes les semaines.

Pour avoir croisé le groupe à maintes reprises, certains d’entre eux ne l’avaient même pas…

En effet, et il y a énormément de personnes qui le désirent. Maintenant, pour en revenir à l’autre partie de ta question, tu as l’air d’être assez au courant des coûts de fabrication des disques et du prix de vente en magasin. Il n’y avait pas de vision lucrative dans cette décision. Si on vend tout, notre marge sera très relative, il s’agissait simplement de faire plaisir au public, d’éviter qu’il se ruine en l’achetant une fortune sur ebay. Mais nous concernant, on sera vraiment loin d’un succès financier, même si tout se vend.

Dans ce cas, vous assumez l’aspect philanthropique de ce projet, vous qui le financez avec votre studio d’enregistrement sans bénéfice particulier?

Il y a de ça, mais il faut être honnête, nous ne sommes pas des philanthropes. On exploite les disques, le digital permet également de gagner un peu d’argent, mais ce ne sont simplement jamais de grosses sommes. Nous sommes éditeurs des titres qu’on sort. Ensuite, c’est évident qu’il y a un côté entêtement. On aime la musique, on sort la musique qu’on aime, nous sommes les premiers navrés de cette crise, on a juste adopté un modèle économique qui nous permettait de le faire. Mais nous le faisons simplement pour notre plaisir, nous sommes passionnés par cet aspect de la musique et cette possibilité de soutenir des groupes que nous apprécions.

third6Parlons de l’avenir. Hormis le vinyl et, à un degré moindre, la cassette, le support physique semble amené à disparaître. Comment imagines-tu le business de la musique de demain?

C’est clair que les majors vont perdurer et se renforcer. Les détenteurs de gros catalogues, de back catalogues continueront de dominer. Pour sortir des disques qui fonctionneront, il faudra encore plus d’argent qu’aujourd’hui. Le marché va se polariser autour des superstars, ce qui se produit déjà, notamment en concert. Les micro-structures comme nous vont fonctionner un peu comme à l’époque du punk, beaucoup seront éphémères. Je vois beaucoup de gens qui montent leur structure par plaisir, pour le soutien ponctuel de projets amateurs. Je ne sais pas qui pourra se pérenniser.  Quand je regarde autour de moi, les labels de notre âge – une dizaine d’année – existent encore car ils ont trouvé une façon de vivre en dehors de la vente de la musique. Ce n’est pas un modèle mais, pour ce qui est des revenus exclusivement liés à la musique, selon moi, seuls les gros survivront.

C’est une interview pour un webzine. Tu te dois également de communiquer, nous disions que le succès de La Femme venait énormément d’amateurs et de blogs. Selon toi, la presse musicale spécialisée a t-elle encore de l’avenir?

C’est une bonne question (rires). Non, leur avenir est compliqué, menacé en tout cas, de même que celui des maisons de disques l’est aussi. Je pense qu’il y a une remise en question à effectuer. À leur place, je militerais. Je ne sais pas s’ils le feront mais il est clair que si on prend le cas des Inrocks, le  »canard » le plus emblématique, je reviendrais à ce qu’ils faisaient à leurs débuts: un mensuel spécialisé dans les entretiens fleuves, très denses, qualitatifs, en délaissant le zapping à Internet.

Tu te sens donc plus en phase avec ces blogs qui permettent à tes groupes de trouver une visibilité auprès du public?

C’est simplement dû au rythme: c’est quotidien, c’est passionné, ça fait toute la différence.

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