Interview – Teriaki, l’autre goût du festival

Pendant que les grands festivals d’été français se battent pour des têtes d’affiche qu’ils s’arrachent parfois à grands renforts d’exclusivité, d’autres plus intimes jouent la carte de l’originalité, du concept, pour proposer une alternative au public. Parmi eux, et bien que la clique mancelle reste active tout au long de l’année, Teriaki travaille d’arrache-pied depuis bientôt vingt ans pour prouver qu’un autre festival est possible. Avec plus de 500 artistes passés par chez elle qui tous contribuent chaque jour à sa réputation grandissante, grâce à son approche qui met autant l’accent sur la musique que sur la scénographie, l’association a fait de sa biennale un moment devenu incontournable dans l’Ouest de la France au moment de la rentrée.

Il y a deux ans, c’est par ces mots que le tourangeaux Rubin Steiner s’exprimait à son encontre: Je ne suis jamais allé à Teriaki, et pourtant c’est un de mes festivals préférés. Des amis y ont joué et m’ont raconté l’accueil génial, les lieux insolites, la mise en scène différente pour chaque concert et la bonne humeur partagée. J’ai toujours été bluffé par ses affiches et sa programmation: programmer des groupes aussi géniaux que peu connus n’est pas une mince affaire, et le parti pris de la joie est, vous pouvez me croire, la meilleure des solutions pour accrocher le public. Et cela, Teriaki le fait merveilleusement bien. Loin de la condescendance de l’underground des années 90 qui péchait par snobisme, ce festival a aidé et participé à l’essor de l’underground actuel qui s’est inventé dans le partage, la couleur, la fête (pour ne pas dire bamboule) et l’amour, reinventant l’electronica, le post-math-kraut-rock, la techno, la folk ou le punk en leur insufflant ce qui leur manquait cruellement alors: la joie’.

Cette année, c’est une dixième édition qui s’annonce, sans déroger à la règle: son, lumière, sourires, indépendance, avant gardisme, humilité et accessibilité seront une nouvelle fois les piliers de ce rassemblement de concerts, d’installations, de performances, d’ateliers répartis sur une dizaine de lieux de l’agglomération du Mans… Autant d’occasions de souligner l’exigence de l’équipe de programmation qui a convié, comme à son habitude, des artistes internationaux, nationaux, et locaux, qu’ils soient confirmés (voire sur le retour) et émergents. Soutien inconditionnel du festival, Mowno a l’honneur de dévoiler en exclusivité – tous les jours du 18 au 22 mai – l’intégralité de la programmation du festival Teriaki 2015.

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L’association Teriaki va bientôt fêter ses vingt ans. Quelle a été votre motivation de départ et de quel constat est parti ce projet?

Manu Chaput: Pas facile de définir un constat de départ. Teriaki a progressé par étapes et a connu plusieurs révolutions. La motivation de départ a été de monter un projet commun entre potes. Tout a commencé par l’organisation de concerts dans les villages ruraux dans lesquels nous habitions. Il s’y passait peu de choses, et la distance qui nous séparait du Mans  ne nous permettait pas de voir autant de concerts que nous le souhaitions. Au delà de ça, nous étions tous au lycée, et il y avait une vraie émulation autour de nous. Pas mal de nos potes faisaient de la musique, montaient des groupes, alors que les lieux de diffusion étaient peu nombreux. Du coup, le terrain était suffisamment fertile pour que nous retroussions nos manches. Nous avons donc organisé notre premier festival en 2001: un festival d’été assez classique avec des scènes extérieures et des chapiteaux. Cependant, les germes du festival actuel étaient déjà là, avec une programmation favorisant les groupes indés, les groupes avec des esthétiques en peu chelou. L’idée de scénographier un lieu était déjà bien présente. Cette version classique de l’évènement a donné naissance à cinq éditions assez incroyables, ou nous avons reçu une partie des gens qui nous faisaient rêver (Brain Damage, Uht°, Abstrackt Keal Agram, Robert le Magnifique…). Au fil du temps, cette formule s’est galvaudée et nous ne nous y retrouvions plus vraiment. Financièrement, c’était ultra tendu. On était peu suivi par les institutions, et le risque de se planter était important. Du coup, en 2008, on a complètement repensé le festival pour en faire un espace dédié aux musiques indés et à la scénographie, avec l’envie d’occuper de nouveaux  espaces, d’innover dans sa forme en passant à une formule plus longue, et de programmer sans avoir à faire de concessions. Ce sera cette année notre dixième festival, le cinquième dédié aux musiques indépendantes et scénographiées.

Ce vingtième anniversaire est il un événement que vous souhaiter fêter dignement? Que comptez vous faire?

On a toujours la tête dans le guidon, et on n’est pas friand de ce genre de célébration. On a du mal à voir à très long terme. Même si c’est moins le cas maintenant, on a très longtemps navigué à vue, organisant chaque festival comme le dernier. Pour ce qui est de l’année qui arrive, on va continuer à organiser des concerts excitants. On a également un projet de création avec Olivier Mellano dans le cadre des Siestes 2016.

Teriaki, ce n’est pas seulement des concerts, c’est aussi défendre les arts visuels. Est ce un domaine qui vous tenait à coeur dès le départ où cette implication est elle le fruit de rencontres avec divers artistes au fil des ans?

Roann Virondaud: Dès les premières éditions, des artistes intervenaient sur la ‘déco’ du festival. Ils pouvaient provenir de réseaux d’amis artistes, être architectes ou membres de l’association désirant créer des surprises visuelles. Parallèlement, des projets pluridisciplinaires (musique & vidéo, peinture, danse..) sont apparus sur le festival. La question de la scénographie des concerts a donc émergé. Une fois arrivé au Mans, la multiplicité des lieux possibles a réactivé notre envie de proposer des installations et des performances mêlant art visuel, art numérique, architecture et musique. Tout s’est alors affirmé.

Est ce un concept auquel vous tenez mordicus ou y voyez vous votre façon de vous démarquer des autres événements musicaux?

Vu qu’on cherche toujours à explorer de nouvelles pistes scénographiques, nous sommes curieux et attentifs aux recherches des groupes dans ce domaine. Lorsque les plus innovants, les plus sensibles, les plus surprenants, les plus drôles collent avec notre programmation musicale, ils peuvent vite avoir un avantage. Ce qu’on souhaite mordicus, c’est surtout de proposer autre chose qu’un gros plateau surélevé avec sa batterie de faisceaux!

Il y a deux ans, vous avez investi un nouveau lieu plutôt original qui est l’ancien hôpital psychiatrique Etoc Demazy, avec une scène rock en extérieur et une autre electro abritée par la chapelle du lieu. Comment vous est venue l’idée de vous exporter dans ce genre de bâtisse? Vous la confie t-on facilement? Doit on y voir la continuité de l’approche Teriaki?

Les lieux atypiques offrent un potentiel scénographique fort, à la fois pour les concerts, les performances, les installations mais également pour l’évènement dans sa globalité. Nous sommes sans cesse à la recherche de ce type de lieu pour accueillir les spectateurs et les projets artistiques. Le plus souvent, on doit convaincre les propriétaires. C’est donc l’occasion de dérouler l’historique et les projets de l’asso, nos expériences dans des lieux patrimoniaux… et de croiser les doigts. Certains nous invitent. Dans tous les cas, il faut des propriétaires ouverts et curieux! Le jeu consiste ensuite à proposer une programmation adaptée au lieu.

On a récemment constaté une disparition progressive des festivals. Comment survit Teriaki dans ce contexte?

Manu Chaput: C’est vrai que le climat est plutôt morose. Après, en presque vingt ans, on a vu pas mal de festivals disparaître mais aussi d’autres prendre vie. Ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est que la sélection naturelle ne se fait plus forcément parce que des équipes sont arrivées au bout d’un processus ou d’un concept, mais aussi parce que les conditions économiques sont moins favorables. Il ne faut pas non plus être manichéen: les raisons de ces disparitions sont multiples. Il y a bien sûr une diminution des enveloppes d’argent public, mais aussi un côté business de la part de certaines grosses boîtes de prod qui poussent les orgas à acheter des concerts à des tarifs trop élevés. De notre côté, on a toujours travaillé en nous serrant la ceinture. Du coup, on a l’habitude de déployer notre budget de manière optimum. On doit aussi notre survie à notre réseau. Nous travaillons sur ce festival en partenariat avec de nombreuses structures amies – assos, compagnies, tourneurs, entreprises, institutions, sans oublier tous nos bénévoles – qui mettent leur énergie dans notre projet. Il y a une vraie émulation qui nous pousse à continuer!

Le festival a lieu tous les deux ans seulement. Pourquoi ne pas en faire un rendez vous annuel?

On travaille assez lentement en fait! L’organisation du festival est vraiment super chronophage et nous demande beaucoup d’énergie. Si nous le faisions chaque année, ça nous imposerait de diminuer le nombre et l’ambition des autres projets que nous développons. Cette organisation en biennale nous permet de développer nos soirées Escales Expérimentales, des créations/productions comme le ciné concert sur La Mouche, ainsi qu’une version extended des Siestes qui passent, depuis l’édition précédente, à deux jours avec plus d’installations, plus de concerts, des ateliers de pratique numérique… Pouvoir organiser ce festival tous les deux ans est un véritable luxe. C’est juste le temps qu’il nous faut pour sculpter, affiner, peaufiner notre bébé, sans nous lasser de la lourdeur qu’une telle organisation impose aux bénévoles.

Quand une nouvelle édition approche, quelle est la plus grosse difficulté à laquelle vous devez systématiquement faire face? Au contraire, qu’est ce qui vous excite le plus?

Ca rend assez cyclothymique! On passe de l’excitation la plus intense au désespoir le plus profond en l’espace d’un instant. Le meilleur moment est celui où l’on rêve tous à la programmation parfaite, ce moment ou l’équation est parfaite entre nos

groupes rêvés et ces petites perles inconnues qui nous ont bousculé. Et puis la réalité reprend le dessus. Très vite, les déceptions apparaissent et les obstacles se dressent devant nous: budget resserré qui nous oblige à faire des choix crève coeur, indisponibilité d’artistes, boîtes de prod qui vendent des artistes comme s’ils vendaient des Rolex. Comme toujours, la plus grosse difficulté reste notre économie fragile.

Le concept est atypique, la programmation aussi, la ville n’est pas forcément celle qui invite à faire des kilomètres pour se rendre à un festival. Du coup, est ce difficile de convaincre les groupes et les tourneurs de venir prendre part à cet évènement qui reste souvent gravé dans les mémoires des participants? Parce que j’imagine que l’impression laissée aux artistes est plutôt bonne?!

Effectivement, tu ne viens jamais au Mans par hasard (rires)… Alors pour ne pas que ce soit pris comme une punition, il faut effectivement convaincre! C’est un peu plus facile aujourd’hui parce qu’on a un passif et que le bouche à oreille fonctionne plutôt bien dans le réseau indé. Les groupes sont nos meilleurs ambassadeurs et envoient tous leurs potes vers nous. Certains regrettent même de ne pas avoir plus de projets différents pour pouvoir revenir chaque année! Pour les artistes étrangers qui ne nous connaissent pas encore,  on dispose quand même de quelques arguments de poids… Jouer dans la chapelle d’un hôpital psychiatrique désaffecté, jouer avec en panorama une abbaye cistercienne, ou encore poser son installation au deuxième sous-sol dans un parking souterrain, on ne leur propose pas tous les jours… Le principe de concerts scénographiés intriguent les artistes, peut même parfois leur faire peur. En tous cas, ça leur donne envie de s’essayer à un mode de concert différent de ce qu’ils vivent habituellement. On nous a souvent regardé avec des yeux ronds quand on proposait de jouer sans scène, en quadriphonie, au centre du public…

Au Mans, vous semblez être les seuls à défendre régulièrement la scène indépendante et ses artistes émergents. Est ce difficile de se faire sa place au milieu de concurrents plus institutionnels qui s’adonnent à des programmations plus grand public?

Penser que nous sommes seuls sur Le Mans, tel David contre Goliath, est une vision erronée des choses. Malgré les idées reçues, il se passe plein de choses intéressantes ici. Ce serait réducteur de mesurer l’intérêt de la ville à la quantité d’événements qui y ont lieu, plus qu’à leur qualité. Pas mal de petites assos organisent des concerts super cools. On a également plusieurs cafés concerts qui programment des artistes indés. Idem pour les salles de spectacles. En très peu de temps, on a pu aussi bien voir Thurston Moore dans une grande salle de concert, que Moodie Black un dimanche après midi dans un petit lieu indé du Mans. Après, il faut bien admettre que le public indé n’est pas extensible, et qu’il faut compter sur une petite jauge de spectateurs pour les concerts les plus pointus. Pour revenir à la concurrence avec de plus grosses orgas, elle n’existe pas vraiment. On a des publics différents qui n’ont pas forcément les mêmes attentes. On arrive pourtant à les croiser sur certains de nos événements comme Les Siestes, ou les concerts dans les parcs. Le public du Mans, comme d’ailleurs, est capable d’apprécier pas mal de choses, y compris des groupes pointus, à partir du moment ou on fait tomber les préjugés sur ces fameuses ‘musiques de niche’. Notre événement des Siestes en est l’exemple le plus marquant. Dans le dans le parc de l’abbaye de l’Epau, s’y côtoient des familles, des seniors, et des hipsters qui écoutent tous de la musique électronique ou visitent une installation avec du drone à bloc…

Teriaki est-il 100% indépendant ou bénéficiez vous d’aides des villes qui vous accueillent? La programmation d’artistes locaux vous est elle également imposée?

Ça veut dire quoi aujourd’hui être indépendant? Indépendant de qui? De quoi? On a fait le choix il y a quelques années de nous structurer pour donner plus de poids à notre structure, nous doter de plus de moyens pour mieux faire les choses. Aujourd’hui, nous recevons des subventions des différents niveaux institutionnels, à des hauteurs variables. On développe également un système de mécénat avec des structures prêtes à investir dans le festival. Cela ne nous pose aucun problème d’utiliser de l’argent public ou privé pour financer notre événement à partir du moment où cet argent sert à réduire le prix d’entrée et payer les gens qui travaillent sur le festival. Notre vraie indépendance réside dans le projet artistique dont nous sommes maîtres à 100% , dans chacun de nos choix. Pour ce qui est des artistes locaux, c’est également un choix totalement assumé. Il y a depuis peu une émulation sur Le Mans qui permet à de jeunes groupes de faire des choses vraiment chouettes. Pourquoi s’en priver? Quadrupède en est l’exemple le plus parlant!

En autant d’années d’organisation, quel est le moment que vous retenez, et celui que vous avez décidé de vite oublier?

Ouah, dure question! Je ne saurais même pas par où commencer! Pèle-mêle, on retient d’abord la cohésion de groupe qui existe entre nous sur chaque festival. On retiendra les concerts psychés de Camera ou NLF3 sou s un soleil de plomb. On retiendra la surprise du public devant l’incroyable concert de Felix Kubin dans la chapelle de l’hôpital psychiatrique (photo ci-dessus), la façon dont Marvin avait fait basculé tout le public dans une certaine démence (vidéo ci-dessous), ou quand Belone Quartet nous avait offert un concert unique qui nous avait collé une bonne grosse chair de poule… On retiendra également toutes les chouettes rencontres que l’on a pu faire avec des artistes, des bénévoles, ou certaines personnes du public qui – au fur et à mesure -deviennent de vrais potes. Quant aux pires moments… Difficile de faire un choix… Je dirais les démontages interminables de festival en plein air ou tu passes plusieurs jours à cleaner un site; le festivalier relou qui veut se faire rembourser les 35 tickets boissons qu’il a acheté à une heure de la fin, qui trouve que la place est trop chère et qui regrette que l’on n’ait pas programmé les groupes qu’il aime. .. Je dirais certains choix de programmation ou tu serres les poings au fond de tes poches en espérant que le massacre cesse bientôt!

J’imagine que les idées doivent fuser quant au futur de l’association. Idéalement, qu’est ce qu’il vous reste encore à accomplir?

On est frustré en permanence! Il reste encore pas mal de frustration que nous devons exorciser en termes de programmation! On n’arrêtera pas tant que Colin Stetson, Madensuyu ou Dan Deacon ne seront pas venus! On rêve de trouver de nouveaux lieux atypiques pour y coller des installations et des concerts qui retourneront tout le monde. Vivement demain!

Plus d’infos sur
www.teriaki.fr
www.festivalteriaki.fr

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Crédits photos: Eric Fernandez, DocMac, Loïc Trivin, Nosno, Ruddy Guilmin

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Une réponse à Interview – Teriaki, l’autre goût du festival

  1. onwom 24 mai 2015 à 16 h 23 min #

    « Au Mans, vous semblez être les seuls à défendre régulièrement la scène indépendante et ses artistes émergents ». Pas très informé tout ça… Que faites-vous des Soirées Oulala qui existent depuis 2010 (Dorian Concept, Nathan Fake, Acne, Cotton Claw, Troy Von Balthazar, Souleance, Fulgeance, Baron Rétif & Concepcion Perez, Kelpe, Aufgang, Debruit, Dubmood, Trio A, DrumTalk, Yosi Horikawa, Zerolex, Quadrupede, Ed Wood Jr, Marabout Orkestra, Dimlite, Neymad, Boot & Tax, Odei, 1000 Names, Ricardo Tobar…) ?

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