Interview – Suuns, bien dans son jus

On a eu de cesse de le répéter ici : Suuns est sans conteste l’un des groupes les plus passionnants et novateurs de son époque. En à peine trois albums, les québécois ont su s’imposer comme l’une des valeurs sûres de la scène indie internationale aux côtés de formations telles que Liars ou encore Battles. Avec son troisième opus ‘Hold/Still‘, publié en mars dernier, le quatuor a de nouveau marqué les esprits en continuant d’explorer les méandres de l’expérimentation à travers un rock sombre mais teinté comme toujours d’influences électroniques.

 Il était cet automne en tournée à travers la France, et c’est lors de son passage au Rockstore de Montpellier (une belle claque en passant) que nous avons pu croiser le chemin du guitariste Joseph Yarmush. Une longue discussion a suivi afin d’en savoir un peu plus sur la notoriété live de Suuns, sa collaboration avec John Congleton ainsi que ses envies futures.

Vous faites pas mal de dates en ce moment à travers l’Europe. Comment va le groupe et comment se passe la tournée ?



Joseph Yarmush : Ça va très bien merci. Comme tu l’as dis, nous sommes en pleine tournée. Elle est d’ailleurs assez longue cette année : on a débuté fin mars, début avril, et on a fait très peu de pauses depuis. Mais ça va, tout se passe bien.

En début d’année, vous ne saviez pas encore comment allait être reçu votre nouvel album ‘Hold/Still’, probablement le moins évident et le moins facile de votre discographie. Mais malgré ça, l’accueil a une fois de plus été assez unanime. Qu’est ce que ça représente pour vous ?

Je pense que, effectivement, ‘Hold/Still’ a été plutôt bien reçu en général. C’est vraiment cool ! Pour le reste, je ne sais pas trop… Je ne dirais pas que c’est notre album le moins facile. Personnellement, je ne trouve pas, mais tu n’es pas le premier à me le dire alors c’est peut-être vrai. En tous cas, on a travaillé dur dessus. C’est un disque très important pour nous, il a quelque chose de spécial.



Plus que les précédents ?



Je pense que oui car les conditions n’étaient pas les mêmes. On a complètement changé d’environnement pour le concevoir. C’était une expérience totalement nouvelle pour nous.

L’une des qualités les plus reconnues chez Suuns, c’est votre faculté à rendre plutôt accessible une musique qui ne l’est pas tellement à la première écoute, et je trouve que ça l’est encore plus en live. Qu’en pense-tu ?



C’est vrai que nous aimons beaucoup plus jouer en live qu’être en studio. Quand tu enregistre un disque, parfois ça peut être long et difficile, et une fois que ça sort, ça ne dépend plus de toi. Mais en concert, tu peux t’amuser, et quand les choses ne marchent pas, tu peux les modifier. Ça doit rester une expérience fun et instinctive. Nous on aime ça, le coté performance, faire des sets progressifs et cohérents, on travaille beaucoup là dessus. C’est parfois compliqué à monter, mais avec l’expérience, c’est vrai que le public semble plus investi durant nos concerts. Ça reste la façon la plus directe de partager notre musique avec eux.

Et de la part du public, voire même de la critique, tu sens une attention et une attente plus importante au fil des années et des albums ?

Oui complètement, c’est normal je pense. Je sens qu’il y a un peu plus de monde à chaque tournée. Cette année, on a fait des salles un peu plus grandes, pareil pour certains festivals. Après les critiques, on s’en soucie de moins en moins. C’était certainement plus important à nos débuts, notamment pour le premier disque, mais personnellement, j’y fais de moins en moins attention maintenant. Je vieillis probablement (rires) ! En tous cas, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, on avance, et c’est le plus important.

J’ai lu une interview il y a quelques mois où tu disais que le prochain album serait plus expérimental et moins mainstream que celui publié cette année… Tu trouves sincèrement que ‘Hold/Still’ a des allures d’album mainstream ?

(Rires) Non, je ne dirais pas que c’est un album mainstream, mais je trouve qu’il y a encore quelques chansons qui jouent sur ce tableau là. C’est assez minimal dans l’ensemble, mais il y a quelques facettes pop, voire hip-hop sur ce disque, et on aime jouer là dessus, sur cette ambiguïté. Après, je dirais que la deuxième moitié de ‘Hold/Still’ reste clairement notre travail le plus expérimental à ce jour, et c’est cette direction là que nous souhaitons explorer à l’avenir.

C’est une suite logique qu’on sent au fil des albums de toutes façons. Ça plonge de plus en plus dans de l’expérimentation pure et dure…

C’est clair. De toutes façons, nous ne sommes définitivement pas un groupe mainstream. Je ne sais pas pour ici mais, aux Etats-Unis par exemple, nous ne passons pas en radio (rires) ! Nous sommes bien plus heureux quand nous expérimentons. La vie est trop courte et on veut tester plein de choses !

De l’extérieur, la musique de Suuns semble à la fois très instinctive mais aussi très réfléchie. Est-ce que, lorsque vous êtes en studio, vous vous livrez au hasard ou est-ce que vous êtes du genre à beaucoup discuter en amont ?

Un peu des deux je pense. Mais c’est vrai que pour ‘Hold/Still’, on a volontairement peu travaillé les chansons en amont pour qu’elles puissent s’exprimer en studio, et puis aussi pour laisser plus d’espace à John (Congleton, producteur). Il fallait que tout le monde se sente très libre sur le moment. Et comme en plus nous ne sommes pas rentrés en studio avec une idée de base ou un but spécifique, nous ne pouvions donc pas être déçus par ce qui allait se passer, c’était plutôt galvanisant. C’était un vrai travail d’expérimentation à cinq, la même façon de travailler que pour ‘Zeroes QC’, notre premier album, mais en plus dur et en plus intense cette fois-ci.

J’ai d’ailleurs cru comprendre que ‘Hold/Still’ avait été conçu de manière beaucoup plus collective que les précédents disques, et que John Congleton a eu une part de responsabilité assez importante dans ce processus. Qu’est-ce que ça a apporté à votre musique selon toi ?

John a une manière de travailler très directe et très rapide. Quand une prise ou un son lui paraît bon à la première écoute, il le garde et on passe au suivant. L’enregistrement a donc été très live, et ça a donné une énergie particulière au disque. On est resté que trois semaines en studio, on n’avait pas tellement le temps de réfléchir, de retoucher les choses, et finalement ça a été assez fun et agréable comme manière de faire je trouve.

Et du coup, est-ce que cette expérience vous a donné envie de collaborer avec d’autres producteurs ?

Je ne sais pas. Je pense que si tu poses la question à chacun des membres du groupe, tu auras une réponse différente à chaque fois. Personnellement, je suis pour. J’ai trouvé ça hyper intéressant de travailler avec John. C’était parfois difficile et intense, mais j’ai apprécié le fait de bénéficier de son expérience, et je crois que ça peut être une bonne chose pour un groupe de filer les commandes à un producteur, tout simplement parce que le travail s’exécute beaucoup plus vite. Le plus dur bien sûr, c’est de trouver la bonne personne avec qui collaborer. Ça reste une question d’affinités au final.

Je trouve que les débuts de Suuns étaient assez punk et noise dans l’esprit, mais il y a toujours eu aussi une très grande part de musique électronique dans vos compositions. Je dirais même qu’elle prend de plus en plus de place au fil des albums. Se pourrait-il qu’un jour vous exploriez de nouvelles compositions sans aucune guitare par exemple ?

En fait, ce que tu me dis là, ça me fait surtout penser qu’à l’époque on avait pour projet de faire un EP totalement punk, donc à 100% avec des guitares (rires) ! Mais c’est vrai que la musique électronique prend de plus en plus de place chez nous. Par contre, l’idée de faire un album sans guitare… C’est une possibilité, mais ce n’est pas notre but. Nous, ce qu’on veut, c’est continuer à mélanger ces deux mondes que sont le rock et la musique électronique. On trouve ça fun de chercher comment mixer des guitares avec des synthés sans que ça sonne trop ‘cheesy’. C’est un travail super intéressant, et ça l’est encore plus quand tu sais qu’on a très peu changé notre matériel depuis nos débuts, que ce soit en live ou en studio. On essaye constamment de faire des nouvelles trouvailles avec le peu qu’on ait, et ça en devient parfois passionnant.

Et est-ce que vous écoutez parfois de la pop pure et simple, voire de la folk ?

Oui bien sûr !

Parce que quand j’écoute des morceaux comme ‘Fear’ sur le premier album, ou ‘Nobody Can Save Me Now’ sur ‘Hold/Still’, voire même le début de ‘Brainwash’, j’essaye d’imaginer ce que pourrait donner un album de Suuns dans cette direction là. Pas vous ?

Je vois… Mais ces trois chansons que tu viens de citer là, on ne les joue pratiquement jamais en live.

Oui c’est vrai. Mais en même temps, elles trouvent bien leur place sur disque. Tu ne penses pas que ce genre de chansons pourrait vous ouvrir des portes sur de nouvelles inspirations ? Pour quelque chose qui serait beaucoup plus dans le songwriting et moins dans l’atmosphérique, voire carrément quelque chose d’acoustique. Ce serait surprenant et osé de votre part, tu ne trouves pas ?

Oui c’est certain. Mais nous restons un groupe très attaché au live. Pour moi, ces chansons ne fédèrent pas assez et ne sont pas destinées à être jouées en concert, elles sonnent bien mieux sur disque. Personnellement, j’aime bien travailler sur ce genre de morceaux en studio, mais je n’irais pas jusqu’à faire quelque chose d’acoustique pour que ça sonne acoustique. Je préfère tout simplement que ça soit le plus minimal possible, quitte à ne carrément pas jouer dessus. Au final parfois, moins il y en a, et plus je trouve ça beau.



Et est-ce que le fait de tourner impacte vos nouveaux albums en général ?

Oui pas mal, car on teste essentiellement nos nouvelles chansons en live. Du coup, ce travail en amont nous évite beaucoup d’arrangements une fois en studio. D’ailleurs, l’an prochain, on va surement essayer d’incorporer quelques nouveaux titres au set pour commencer à travailler dessus.

Mais au delà de l’aspect technique, est-ce que le simple fait de voyager vous influence sur les thématiques que vous abordez dans vos chansons ?



Oui c’est le cas, surtout pour Ben (Shemie, chanteur). Par exemple sur ‘Hold/Still’, les textes sont bien moins abstraits qu’avant. Ben écrit des choses plus claires, plus directes, il a pas mal été influencé par les nombreuses cathédrales qu’il a visité ces dernières années, notamment lors de nos passages en France. Et sinon, musicalement, je peux dire que nous avons beaucoup été influencés par notre récente collaboration avec Jerusalem In My Heart. Ça nous a permis d’explorer des musiques orientales que nous ne connaissions pas, c’était vraiment chouette.

Et que ce soit en tournée ou dans la vie en général, vous écoutez quoi comme musique ? J’imagine qu’il y a des noms qui reviennent souvent…

Bien sûr ! Dans l’ensemble, on est tous fan de trucs classiques comme les Beatles, ou encore Kraftwerk qui selon Ben et moi reste le meilleur groupe du monde. Sinon, on écoute énormément de hip-hop, surtout en tournée. Et pour les coups de cœur, je vais te répondre Angel Olsen, et surtout Protomartyr. Je ne sais pas pourquoi, mais nous sommes absolument tous devenus fans de ce groupe, on l’écoute en boucle.

Tu sais que je ne peux pas te laisser partir sans avoir quelques infos concernant le prochain album !

(Rires) On a déjà des nouvelles compositions, on en a pas mal. Mais elles ne marchent pas encore véritablement.

Des morceaux que vous avez composé récemment en tournée ?



Non, ce sont plutôt des titres qui datent des sessions de ‘Hold/Still’ mais qui ne marchaient pas encore à ce moment là, et qu’on a préféré ne pas mettre sur le disque. Mais quand cette tournée sera finie, on rentrera direct à Montréal pour plancher là dessus, on a hâte.

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