Interview : Sole (03-2003)

Il y a deux ans, lorsque nous avons découvert « Bottle Of Humans », le premier album de Sole, nous aurions presque traversé l’Atlantique pour pouvoir assister à l’un de ses concerts. Il aura fallu attendre deux ans, qu’Anticon soit nationalement distribué, qu’un véritable buzz médiatique s’empare du label pour que ses artistes daignent venir en Europe se rapprocher de leurs fans. Ainsi, Themselves, Alias, Buck 65 et Sage Francis ont ouvert la voie au catalyseur du label pour qu’il fasse sa première apparition à Paris le 28 février 2003. Plus besoin de prévoir un long périple américain, seulement une heure de train nous séparait de l’évènement. Impossible pour nous de louper cette occasion de partager quelques minutes avec Sole dans son véhicule de tournée. Suivra un concert fabuleux. Grand Buffet ouvre les hostilités de la soirée avec un set plein d’humour et d’engagement aux vues de l’actualité débordante du moment. Sole enchaînera, accompagné d’un violoncelliste, pour une grosse heure et demie de concert ou l’on pouvait apprécier de nombreux morceaux remaniés pour l’occasion. La modestie du chef de file d’Anticon ira même jusqu’à ne pas pouvoir refuser les nombreux rappels d’un public parisien conquis. Sole a le formidable atout d’être le reflet exact de son public, loin de l’image stéréotypée du hip hop et ne manque jamais une occasion de lui rendre hommage, bravant même une coupure d’électricité avec un furieux a capella. Notre estime de ce bonhomme de 25 ans était au plus haut avant ce « show » sur la Guinguette Pirate et, à notre grande joie, rien n’est venu la ternir en cette fin de mois de février. On vous laisse avec cette interview dont certaines réponses sont assez longues, mais vous comprendrez aisément que nous ne pouvions couper ne serait-ce que quelques mots de ces dires tout droit venus des tripes. Enjoy!

289f0692ae07f15b64d8bad1d4673f16Comment juges-tu ce nouvel album par rapport à « Bottle Of Humans »? En es-tu aussi fier?

C’est une énergie complètement différente qui a conduit à chacun de ces albums. « Bottle Of Humans » regroupe des morceaux que j’ai composé lorsque j’avais un boulot à plein temps. Je faisais ça lorsque j’avais du temps libre. Dans ma tête, je voulais plus faire un album de poésie enregistrée en live. « Selling Live Water » résulte plutôt de mes nombreux voyages à l’étranger, de la rencontre de milliers de gens, de la lecture de cinquante nouveaux bouquins, et de ma maturité plus grande. « Bottle Of Humans » illustre mes vingt ans alors que j’ai aujourd’hui 25 ans. Au lieu de faire des commentaires sociaux comme avant, je suis désormais plus précis, je cible plus mes sujets, les gens suivent plus facilement ce que je dis et comprennent plus aisément la portée de mon message. Au niveau de la structure des morceaux, il y a également une grande différence. La production est meilleure, tout comme l’écriture. Je travaille désormais sur un ordinateur, dans un bon studio, c’est complètement différent.

Sur le premier morceau, « Da Baddest Poet », la version prend une tournure drum n’bass. Quelles sont tes limites musicales?

Je n’ai pas de limite. J’aime juste les bons beats. Je ne suis pas un fan de drum n’bass. J’ai juste trouvé cela marrant d’avoir un tel beat sur un morceau. Il ne faut pas aller voir plus loin.

Tes paroles sont assez sombres en général. Pourquoi n’es tu pas plus positif?

J’emploie des termes assez sombres car nous vivons dans un monde malade. Je ne comprends pas les gens qui agissent comme si tout allait bien. Ces personnes là vont aller au lycée, sucer des bites jusqu’à la mort et dire au revoir. Ces gens là ne sont pas heureux. Pour moi, c’est complètement naturel d’être dépressif. Les gens sont exposés à être continuellement tristes. Le monde part en couille, les gens partent en couille, tout par en couille! J’essaye d’être plus optimiste, de faire abstraction de tout cela, mais c’est vraiment ce que je ressens. Tout le monde, au fond, est comme cela, parle comme cela, mais personne ne bouge et tout le monde se laisse dominer par la tristesse, la négativité ambiante et construit là dessus tel un colosse aux pieds d’argile. On subit toujours les choses terribles qui peuvent arriver dans nos vies à cause de certaines personnes, de certains gouvernements, du travail, de tout. Je ne peux pas rester insensible à cela, être fataliste et me comporter avec fun tel un membre des Beatles. Parler de tout ce qui hante mon esprit est nécessaire pour moi. Le côté défaitiste de mes textes n’est pas un but. Je parle juste de ce que je pense et je m’en fiche que cela résulte sur un texte sombre. Je peux conduire et que quelque chose vienne m’exploser la tronche, tout peut arriver, nous sommes très vulnérables. Malgré cela, je suis quelqu’un de très joyeux, mais je suis réaliste.

Te considères-tu ainsi comme le reflet de notre génération qui subit le malaise mondiale malgré elle?

Complètement. Pour être honnête, c’est exactement ce que « Selling Live Water » est censé être, c’est exactement mon message. Nous subissons tous, la race humaine subit. Notre destin est entre les mains d’un système militaire et éducatif. Nous sommes exposés à de nombreux traumatismes comme la drogue, la prison, la drogue en prison… La musique est pour moi un réel échappatoire Je mène mon projet du mieux que je peux pour que personne n’influe sur mon avenir. Je suis bien loin de cette industrie du disque qui ne regarde jamais en bas et qui ne prend jamais en considération les réelles volontés des artistes. Aujourd’hui, je gagne ma vie ainsi. Je fais de la musique depuis douze ans maintenant et je continuerai, que je vendre mille ou vingt mille copies. C’est exactement ce que je pense et ce que je ressens. J’ai travaillé dans des entreprises, j’ai fait des études et j’ai vu tellement de trucs merdiques, des gens malintentionnés. Les gens sont aujourd’hui des esclaves.

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Quand nous avons rencontré Sage Francis, il nous a fait part de son inquiétude en ces temps de « guerre de médias ». Comment considères-tu la télévision? Comment serait le monde sans elle d’après toi? Tu as même dit dans une interview « comportez vous avec votre amie comme vous vous comportez avec votre télévision »…

La machine de propagande est arrivée à un tel niveau d’efficacité que les gens comme nous, nés entre 1975 et 1985, sont complètement menés par le bout du nez par les publicités, la télévision et autres médias de masse. Les gens ne portent même plus attention aux personnes qui les entourent, tu finis par ne même plus entendre ta copine pleurer, ne même plus t’occuper de ce qu’elle peut ressentir. Tout cela est vraiment devenu une arme, on est en pleine guerre à cause des médias. « Guerre de médias » est une très bonne expression. C’est effrayant parce qu’il n’y a quasiment pas d’alternative pour en échapper. Même les gens qui sont fondamentalement les plus indépendants ont au fond d’eux le désir de gagner de l’argent et d’être riche. Tout le monde est matérialiste et c’est terrible. Toute cette industrie de la musique, qui vit grâce aux médias, est une vraie merde, tout ce rap c’est de la merde. Ce que ces gens disent sur leurs disques n’est pas vrai, ils ne sont pas en phase avec la vraie vie. Nous sommes en plein dans un spectacle de mode grandeur nature. Il faut absolument que les gens se prennent en main pour changer cela. Qu’ils créent des labels collectivement, qu’ils redonnent un aspect humain à tout cela, qu’ils ouvrent des magasins de disques, des restaurants ou des boites de nuit, qu’ils deviennent promoteurs. La seule ambition est de ne pas devenir un putain d’esclave dans le but de survivre. On vit une pression qui a toujours été, même au temps des indiens qui voyaient leurs enfants se faire buter. Les gens semblent ne jamais apprendre de leurs erreurs.

avatarium_soleEst-ce qu’Anticon, du fait que ce soit une petite structure indépendante, est pour toi un moyen de t’exprimer en toute liberté, sans subir de censure quelconque?

Absolument, sur toute la ligne. Anticon est une épine au milieu de tout cela. Aujourd’hui, il n’y a pas de fond à être un vrai punk, assis au coin de la rue avec un tee shirt arborant le symbole anarchiste et un pantalon plein de pisse. Crier « Fuck Bush! », péter des fenêtres n’aide en rien à la situation. Ils remplaceront la fenêtre et auront deux fois plus de flics pour la surveiller. Ce n’est pas la réponse au problème. La réponse des gens intelligents est de s’infiltrer et de prendre le pouvoir. C’est largement possible et permet de garder espoir. C’est ainsi que nous voyons Anticon. Aujourd’hui, on peut parler de nous dans l’éditorial du New York Times, avoir une interview ou un article dans Rolling Stones, Spin Magazine ou Playboy. Je suis désormais capable d’avoir un peu de presse dans n’importe quel putain de magasine. Il n’y a alors aucune raison que je ne l’utilise pas à mes fins. Nous utilisons notre musique pour exploser l’industrie musicale comme d’autres peuvent utiliser des avions pour faire péter le World Trade Center. Nous sommes infatigables, nous écrivons et poussons, poussons et poussons encore. Idéalement, il faudrait que tous les gens qui pensent comme nous, et il y en a, décident de devenir enseignant ou autre pour changer la société au lieu de courir après l’argent et sa propre richesse. Il faut qu’ils arrêtent d’envoyer leurs enfants dans des écoles privées parce que ça promet une meilleure carrière, d’écrire pour Rolling Stones, d’utiliser des armes et se méfier de son voisin. Les gens sont craintifs, ont peur de mettre leur cul sur la ligne d’engagement. Moi, je ne crains pas comme eux car j’ai d’autres peurs dans cette putain de révolution. Je sais que je fais tout ce que je peux au quotidien pour contribuer à un certain changement. Ca a l’air stupide, mais je sais que je le suis et que beaucoup de mes potes pensent de la même manière mais ne le diront plus, n’utiliseront plus les mots pour révolutionner tout cela. Je crois en cela, et je pense que les gens doivent commencer à y croire. Les gamins qui s’opposent à ce gouvernement doivent devenir des hommes de congrès, ce n’est pas si dur. Les politiciens sont des putains d’idiots, le monde est gouverné par des idiots, ton manager est un idiot, ton éditeur est un idiot, tout le monde est idiot. La seule raison pour laquelle ils sont là est qu’ils ont fait cinq ans de plus que toi. Il faut arrêter de penser à ce que tu peux faire, il faut penser à ce que tu ne peux pas faire et le faire. Nous vivons tous sur un glacier et on se démmerde pour s’en sortir.

Quelles erreurs que tu aies faites dans le passé t’ont aidé dans la suite de ta carrière et celle d’Anticon?

J’ai eu des plans de distribution vraiment merdiques, j’ai signé des gens sur Anticon qui n’était pas en phase avec notre éthique et qui n’étaient que des acteurs de ce grand spectacle de mode, je me suis mis dans des situations difficiles en m’occupant d’Anticon alors que j’aurais du me concentrer uniquement sur ma musique qui est vraiment ma force. Je suis trop idéaliste, je me suis beaucoup grillé à cause de cela. Je l’ai peut être trop ouverte à certains moments mais je suis comme ça. Je n’ai jamais vraiment voulu faire confiance à qui que ce soit. Si tu mets une bonne énergie dans les choses que tu entreprends, tu en ressors des résultats positifs. Je ne suis pas du genre à compter sur les autres pour m’en sortir.

Le message de la fin…

Trouvez le bonheur, combattez le pouvoir, restez en dehors de ce spectacle de mode. Il y a un réel mouvement de gens qui s’élèvent contre cela, des gens comme Greenpeace par exemple. Menez votre vie comme bon vous le sentez, épanouissez vous, et ne mourez pas à genoux. Enfin, achetez tout ce que l’on fait, supportez nous !

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