Interview – Shantel, complètement à l’Ouest

Indisponible avant le concert, le prince teuton des Balkans promet de nous accorder quelques minutes après le show. Après plus de deux heures sur la scène d’un Grand Mix enflammé, détourner Shantel de ses bains de foule, de ses autographes ou photos avec ses fans (la plupart du temps féminins) n’est pas une mince affaire. A notre grand dam, il choisit finalement de nous donner cet entretien à un endroit stratégique: le hall de la salle, passage obligatoire d’un public en sueur qui rentre chez lui, encore sous le charme de ce spectacle festif, dépaysant et 100% positif. Interview folklorique.

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Shantel: Bon, question suivante!

Vu du public, c’était génial ce soir. Comment as-tu vécu ce concert sur scène?

C’était adorable! (une jeune fille demande un autographe sur la pochette du cd, ndlr) C’est pour qui? Ok, pour Léo… C’était super parce que (nouvelle demande d’autographe, l’interview s’annonce compliquée, ndlr)… C’est la seconde fois que je viens ici, et pour nous, c’est toujours la même chose. On essaie de faire de notre mieux. Il n’y pas de recette établie (le ticket du concert et un stylo se glissent sous mon bras: « Pour Sabrina por favor », ndlr). On ne sait jamais comment ça va se passer, on fait notre maximum et on fait notre truc! J’adore jouer live, dans tous ces pays différents, vivre toutes ces expériences.

T’attendais-tu à voir autant de monde ici, un lundi?

cita1Mes attentes sont toujours très modestes. S’il y a cinquante ou cent personnes, c’est cool. Aujourd’hui, c’est une belle surprise! C’est plus sain de ne s’attendre à rien. Je garde les pieds sur Terre, si tu vois ce que je veux dire. Il y a deux ans, Madonna m’a fait une proposition, je lui ai répondu non, je n’en veux pas. Restons simples et jouons notre musique! (un dialogue en italien s’installe avec une dame qui vient lui réclamer une signature sur une photo, j’essaie tant bien que mal de lui poser mes questions, ndlr). Question suivante? (nouvel autographe, pour Harold cette fois-ci, on n’y arrivera jamais… ndlr)

Cet été, je t’ai vu au festival Feest In Het Park en Belgique, il y avait bien plus de monde. Quel type d’ambiance préfères-tu entre les petits lieux chaleureux comme ici et les gros chapiteaux?

Je dirais… (petite photo entre deux nanas, ndlr) On joue dans tellement de lieux différents. Ça peut être un festival de jazz ou un énorme festival rock, on a déjà joué à Glastonbury, au Roskilde, au Sziget, tous ces festivals européens en plein air… Mais on a déjà fait des concerts dans des mini-salles de maximum cinquante personnes! J’apprécie le fait que nous ne soyons pas un groupe d’éléphants avec une grosse logistique, et d’être obligés de dire: « non, on ne peut jouer que sur une grosse scène, on ne fait pas les petits clubs! » On a la chance d’être capables de jouer où on veut, et j’adore ça. J’ai toujours dit à mon équipe: restons dans une situation on l’on peut tout gérer, y compris la taille du public. Tu sais, on est là pour communiquer! Communiquer les bonnes valeurs! On est authentique dans notre façon d’être. On représente notre truc. On ne représente pas un pays, ni un style, ni les Balkans, ou quoi que ce soit. Tout ça est un phénomène européen, on essaye de fournir au public tout ce que l’on peut, et ça vient du coeur!

shantel2En fonction de quoi choisis-tu les lieux où tu joues?

On ne choisit pas. On a démarré à un certain niveau, et maintenant on est invité partout, et tout le temps. Je pense qu’on est déjà booké jusqu’en 2013! On va être occupé en 2012, je travaille aussi sur un nouvel album. Tu sais, on est dans un train en marche, je ne sais pas où je serai demain, ni dans trois mois.

J’ai un grand garage, tu peux venir y jouer en 2014? (rires) Je peux voir que tu es toujours un « Disko Boy »!

(il signe un vinyle en même temps, ndlr) La vérité, c’est que toute la musique que j’ai pu faire vient directement de mon expérience. Mais je ne veux pas chanter les mêmes chansons dans cinq ans. Je veux faire quelque chose de différent. De l’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai fait « Disko Boy ». Cette chanson, je l’adore, mais on continue notre développement musical (une fille vient le remercier pour avoir dansé avec elle sur scène, patience… ndlr). Même si tu peux avoir l’impression qu’on se répète dans notre son, c’est une manière de nous améliorer encore et encore. Il y a toujours du nouveau dans notre vie quotidienne. Faire du neuf même si ça ne sonne pas neuf, tu vois? Il faut qu’il y ait de l’action! L’action amène la satisfaction. Et c’est génial d’avoir toujours cette force d’attraction sur le public!

Il y a deux ans, tu as sorti… (je suis interrompu par un mec qui demande un autographe sur son t-shirt, ndlr)… « Planet Paprika », peux tu nous parler du prochain?

Je vais sortir un disque, mais il n’est pas prêt. Je ne peux pas te parler de quelque chose qui n’est pas prêt! (les gens qui passent lui envoient une pluie de remerciements, et un petit public commence à se former autour de l’interview, ndlr)

Qu’est ce que le Bukovina? Qu’y a t-il de spécial dans cette zone?

En fait, je ne sais pas. J’y suis allé il y a quinze ans. C’était un voyage privé, je voulais découvrir les racines de ma famille, mais je n’ai plus du tout de famille là-bas. A vrai dire, il n’y a plus rien, tout a été anéanti. Cette zone appartient à l’Ukraine. Il y a tellement de problèmes en politique de nos jours, en particulier en Ukraine. Corruption, nationalisme, gouvernement fragile… Je ne suis pas dans un trip nostalgique, tu vois. Même si la musique que l’on fait peut être qualifiée de « diaspora sound », on ne représente aucun pays ni aucune région. De toutes les associations personnelles que j’ai pu faire avec la région de Bukovina par le passé, plus rien n’existe aujourd’hui. Avant, c’était un endroit cosmopolite, mais ça a été détruit par la stupidité des gens et le nationalisme. De nos jours, on a cette même dynamique débile. Si tu reviens aux pays est-européens comme la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie, ils vivent tous sous un gouvernement nationaliste puant, très raciste. Peux tu imaginer qu’après les changements de 1991, tous ces pays soient passés à l’extrême droite? Ça me fait peur! Ça n’était pas l’idée de départ. Parfois la démocratie est difficile. Ces pays doivent se forger leur propre expérience, leurs évolutions. Ici, on est à l’Ouest, je ne veux pas interférer, ça n’est pas mon but. Je suis musicien. Je suis juste sensible et je regarde ce qui se passe autour de moi. Et ça me fait flipper…

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Y a t’il un peu de politique dans tes paroles ou pas du tout?

Non, je ne suis pas un politique. En fait, ça devient parfois politique malgré nous. J’ai des musiciens issus de toute l’Europe, et parfois on a du mal à tourner! Par exemple, il y a des serbes, et on ne peut pas jouer en Angleterre ni aux USA. Même parfois en France, on doit toujours se taper des conneries administratives très lourdes: Visa, assurances… C’est paradoxal! On parle d’Union Européenne, et cette union devient un obstacle critique à la culture. C’est incompréhensible. C’est très dur de gérer ça.

Parlons plutôt musique, je vois que ça t’énerve de parler politique…!

cita2Non, ça ne m’embête pas du tout! Tu sais, je ne suis pas là pour faire un discours politique ou donner des leçons, mais c’est une réalité. On est très mobile, et on est sans cesse confronté à ces problèmes, même pour passer les frontières intérieures de l’Europe! C’est vraiment pas facile… On dirait un complot. Quand on arrive en Angleterre dans le tour bus, ils nous arrêtent à la frontière et ils nous gardent cinq ou six heures. Même si on a tous les papiers, ils ne nous croient pas! Ils préfèrent dire: « les mecs, c’est mieux si vous rentrez dans votre stupide pays« . Ça nous arrive tout le temps. On va à Londres vendredi, et je sens qu’on va encore être emmerdé…

Peux tu m’en dire plus sur ton label Essay Recordings? (il fait une photo avec des fans pendant que je pose la question, ndlr)

Pardon, quelle est ta question? (rires) Ah, le label (il répond péniblement entre quelques bisous, ndlr). On a commencé parce que, quand j’ai démarré le groupe, aucun label ne voulait travailler avec nous. Personne ne nous croyait, on devait faire ça nous-mêmes. Je suis content d’avoir ma propre structure, c’est important aujourd’hui.

shantel4En quoi consiste le concept « Kosher Nostra »?

Il y a une press sheet, tu l’as lue? Une grande partie de ce travail consiste à traiter la question de l’immigration et des conspirations culturelles. La « Kosher Nostra » était un exemple pour notre minorité culturelle, qui a eu un effet puissant dans des pays différents. Quelques immigrés juifs sont devenus des gangsters aux Etats-Unis. Pas parce qu’ils étaient juifs, simplement parce ce sont des humains. « Kosher Nostra » réunit le son pop et mainstream du business musical de cette période à aujourd’hui. J’aime la manière dont ils se sont exprimés, dont ils ont ouverts des chaînes. Ils ont même inventé Las Vegas et ils étaient les premiers supporters d’un style musical. Ils aimaient associer des choses qui n’étaient pas associables. Même les musiciens afro-américains comme Duke Ellington ou Cab Calloway n’étaient pas autorisés à faire partie de l’industrie musicale en tant que telle. Les musiciens juifs comme Al Jolson ou George Gershwin étaient des catalyseurs. Ce sont eux qui les ont introduits sur la scène. Les afro-américains de la Nouvelle-orléans étaient des musiciens fantastiques et ces performers juifs les supportaient. C’est intéressant de constater ce genre de bénéfice historique par l’échange des cultures. Il n’y a pas de romantisme là-dedans, ni d’histoire de gangsters, mais c’est génial de voir comment ces gens sont devenus plus américains que les américains! C’est ma thèse sur l’Europe: les immigrés sont les tenants de la culture. Tu sais, seule la viralité donne le pouvoir. Si tout est propre, rien n’évoluera. On a besoin de plusieurs peuples et de plusieurs cultures pour avancer. Et la musique est un bon exemple!

Dernière question: es-tu toujours DJ?

Non. Je suis devenu un démocrate. Quand je mixe, je suis comme un dictateur, parce que je fais mon propre truc. Le fait de jouer dans un groupe m’oblige à négocier tout le temps, c’est une sorte de démocratie pluralistique!

Je pensais qu’il n’y avait rien de politique dans ta musique?! (rires)

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