Interview : Second Rate (01-2004)

Second Rate vient d’annoncer un arrêt prochain de ses activités. Quelles en sont les raisons?

Sylvain: La raison de cette décision, car il n’y en a qu’une seule, est le manque de temps… Je n’ai plus le temps de gérer de front vie du groupe et vie privée.

Vous êtes pourtant en pleine actualité. Est-ce une décision bien réfléchie?

Sylvain: Tu sais, c’est le genre de décision que tu ne prends pas à la légère. C’était le moment pour moi de retirer mes billes du jeu et je pense que, malgré l’actualité que nous avions, le moment est vraiment bien choisi. Stopper Second Rate dans quelques mois, après avoir décroché une signature sur un plus gros label, n’aurait pas été honnête… On aurait pu enregistrer le skeud comme c’était prévu depuis quelques mois, à savoir avec Fred Norguet au studio le Pressoir, attendre que la promo se fasse, que les choses bougent un peu et annoncer notre split. Mais à quoi bon se comporter comme des gros connards…? Cela aurait mis tous le monde dans une merde noire… On a donc préféré annoncer ça une quinzaine de jours avant de rentrer en studio, pendant la conférence de presse des Eurockéennes… On en a discuté avec les personnes concernées, du label, de la distribution et on est tombé d’accord avec Laurent du label Préhisto records pour enregistrer le disque dans un petit studio à côté de chez nous, en rase campagne, histoire de laisser une trace de nos derniers morceaux…

On parlait d’une distribution chez BMG pour le prochain album prévu en janvier. Est-ce que ce grand pas a un lien avec votre décision?

Sam: Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, cela n’a aucun rapport avec cette décision. Effectivement, l’album devait être distribué par BMG, par le biais des labels Préhisto, qui restait notre producteur et le label At(h)ome qui s’occupait de la promotion. Mais nous ne nous sommes pas dit « putain les gars, y’a un problème, la mayonnaise est en train de prendre et vendre plus de disques, être mieux distribué ne correspond pas à l’image indé qui nous colle aux shoes !!! Vite splittons !!! ». Ce qui est sûr, c’est qu’avec ce deal, on avait un « cahier des charges » à respecter, c’est à dire tourner comme des dingues pendant les trois premiers mois de la mise en bac du disque… Sylvain arrivait vraiment dans une impasse au niveau emploi du temps, et comme on n’a jamais fait les choses à moitié, on a préféré zapper complètement l’histoire avant que cela ne devienne ingérable et compliqué à solutionner…

Vos plans ont considérablement pris une tournure différente. Second Rate est-il pressé d’en finir?

Sylvain: C’est vrai que ces cinq dernières années ont été très riches et, au risque de me répéter, c’est le manque de temps qui m’empêche de continuer. Une aventure de cinq ans qui t’emmène sur toutes les routes de France et à l’étranger, pour pouvoir faire entendre ta musique à des milliers de personnes. Une aventure qui te fait rencontrer des gens absolument incroyables, découvrir des lieux complètement dingues. Une aventure qui te fait découvrir de la bouffe directement importée de la planète Mars et boire plus d’alcool que tu n’aurais jamais imaginé pouvoir en boire dans une seule vie, tu n’est pas vraiment pressé que cela se termine… Finalement, le skeud sort encore plus tard que prévu initialement, on n’est donc pas si pressé que ça… La fin s’est faite en douceur, on a fait cinq dernières dates deux mois après que l’on annonce le split, on a continué de répéter pour ces ultimes concerts et en prévision de la dernière session studio, comme si de rien n’était. C’était un peu zarbi, mais je crois que chacun de nous avait besoin de ça… On continue de se voir pour régler les histoires d’interviews, de pochette du cd, de thunes concernant notre compte associatif… Cela s’essouffle gentiment, comme un feu de camp entre potes quoi! Sauf que, pour une fois, je ne m’endormirai pas complètement saoul, la tête dans le feu!

Pourquoi avez-vous voulu sortir un dernier album? Pour partir la tête haute et le devoir accompli?

Sylvain: Il était prévu, avant que j’annonce mon intention de quitter le groupe, d’enregistrer un nouvel album. Tous les morceaux étaient prêts à être enregistrés… Comme on te l’a dit juste avant, on en a parlé avec Laurent de Préhisto, et tout le monde était emballé à l’idée de sortir ces derniers morceaux, même si le budget et les conditions n’étaient plus les mêmes… Nous devons beaucoup à Laurent, qui est à nos côtés depuis nos débuts (il nous a contacté après avoir reçu notre deuxième k7 démo!!!)… Sans lui, nous n’en serions jamais là… Même si on a bossé avec d’autres excellents labels pour des splits cd et vynils, compilations, etc…, c’est avec Laurent que l’on a partagé le plus de trucs… Ce mec est un vrai passionné, indifférent des modes et des critiques. Son kiff, c’est le punk-rock, la scène indé et il sait très bien se démerder avec trois fois rien… Avec cet album, la boucle est bouclée.

On dit souvent que les groupes français splittent à l’approche d’une étape déterminante. Donnez vous raison à ces dires?

Sam: C’est peut-être parce que les groupes en France s’essoufflent pendant leurs premières années de vie à chercher des dates, n’importe quelles dates, pour pouvoir exister. Les lieux parallèles qui organisent des concerts sont moins nombreux en France que dans le reste de l’Europe. Nombreux sont les groupes étrangers qui ne passent jamais par chez nous lors des tournées. Le secret en France pour exister, c’est jouer et jouer encore, par tous les moyens, souvent dans des conditions pas terribles et dans tous les endroits, sans se poser de questions, ne pas avoir peur d’alterner des concerts dans des bars obscurs, dans des squats, dans des festivals de campagne, dans des salles des fêtes et dans des clubs rock. Même si la scène rock indépendante française regorge de bons groupes, c’est pratiquement toujours le même réseau de passionnés qui la fait vivre. En fait, tu retrouves toujours les mêmes personnes, qui jouent dans des groupes, écrivent dans des fanzines, animent des émissions radios, montent des webzines, organisent des concerts. C’est un cercle assez fermé finalement… Au début de Second Rate, on a monté notre association, Unwell Asso, pour gérer le groupe mais aussi et surtout pour faire une news-letter qui est devenue un fanzine, pour organiser quelques concerts, pour s’occuper de notre petit label, Vampire Records, bref pour essayer de faire bouger les choses à notre petite échelle, pour créer des liens avec d’autres fanzines, d’autres groupes, bref pour essayer d’aller voir ailleurs que dans les rades miteux de notre ville… C’est un ensemble. Jouer dans un groupe, c’est cool, mais gérer da A à Z ce qui concerne ce groupe, c’est super gratifiant… Et c’est définitivement ce qui différencie la scène punk-rock des autres scènes… Pour revenir sur la difficulté des groupes français à perdurer, je dirais qu’il y a un énorme manque de structure. Combien y a-t-il de petits labels indépendants français qui peuvent épauler un groupe qui tourne, qui sort des skeuds régulièrement, qui peuvent proposer une distribution en magasin, qui peuvent proposer une petite promotion dans la presse… Les doigts d’une de mes mains suffisent… Idem pour les tourneurs, qui ne sont plus intéressés que par la chanson franchouillarde, la fusion, le métal commercial, qui s’aligne sur ce que les ricains font, mais avec deux ans de retard… A un moment, un tourneur (dont je tairai le nom!) nous a branché. Le mec était assez emballé par notre musique et par notre démarche, mais a finalement refusé de nous prendre sur son catalogue car, selon lui, il ne pouvait pas bosser sur un groupe comme nous, impossible à caser quelque part, selon ses dires… Alors qu’on reste le groupe de notre génération, dans le style, qui a le plus tourné! En France, tout reste à faire, et rien ne se fera… Le grand public ne s’intéresse guère aux groupes français, il préfère claquer de la thune dans les innombrables clones qu’encense la presse spécialisée, les gros label sont prêts à te signer seulement si tu chantes en français et si acceptes de faire un duo avec la chanteuse de Superbus. Ou pire, si tu fais produire ton album par le crétin qui chante dans Silmarils… Après, je ne jette pas la pierre, ceux qui rentrent dans ce créneau le font pour des raisons bien précises mais, désolé, Second Rate ne joue pas dans cette cour là… On a toujours été influencé par des groupes obscurs, à la carrière cohérente et à la démarche exemplaire. En France, il n’y a pas dix milles solutions: soit tu fais de la merde, de la décalcomanie de groupes aseptisés ricains, peu importe le style (métal, fusion, hardcore mélodique, ska festif), en chantant en français, soit tu es condamné à galérer… N’est pas Burning Heads ou les Thugs qui veut, ils sont de l’ancienne génération, ils ont tout traversé, le punk alterno, le grunge, la fusion, le skate core, le rock’n’roll, l’émo… Et ils sont encore là! Des groupes qui ont autant de personnalité et de tripes, il n’y en a pas beaucoup…

Peux t-on en déduire donc que vous avez laissé beaucoup de forces dans la bataille du rock indépendant?

Sam: Je ne sais pas, j’espère juste que nous avons laissé une trace, même toute petite… Ce sera ma seule fierté. On n’a jamais attendu que cela nous tombe dans le bec, on s’est démerdé comme des grands, avec l’aide de beaucoup de personnes, que l’on remercie au passage, mais on n’a jamais rechigné à monter dans notre van pourri pour assurer des concerts devant 50 personnes… On a tâté toutes les extrêmes, du squat pourri à la cave miteuse, du local de répète’ au café enfumé, de la maison des jeunes aux plus grands festivals français… Le terrain, c’était notre truc, tout comme boire des bières, tailler le bout de gras à notre table de merchandising, se coucher à point d’heure… Bref, ricaner à gorges déployées, le reste n’avait que très peu d’importance… Et je pense très sincèrement que notre grande force était de ne pas être trop influencés par les modes. On a toujours été fidèles à nos premiers amours, le punk rock mélodique du début des années 90… On s’est toujours foutu de la gueule des clones de Nofx, puis des clones de Deftones, puis des clones de Converge, puis des clones de At The Drive In, puis des clones de Envy et maintenant des clones des Hives… Notre truc mec, c’est Samiam, Jawbreaker, Adolescents, Husker Du, Mega City Four, Dag Nasty, Dinosaur Jr et la scène indépendante française des années 90. Appelle ça comme tu veux, moi j’appelle ça du punk-rock!

Quel bilan faites vous des cinq ans de Second Rate?

Sam: Des heures de camions, des kilomètres de trash allemand dans l’auto radio, des kilos de Hard‘n Heavy décortiqués au microscope, des pets et des odeurs de pieds à la limite du supportable, des chips molles, du brie périmé, de la vinasse tiède, des camions chargés et déchargés des centaines de fois dans des conditions toujours plus extrêmes, des balances de trente secondes, de putain de bons concerts à finir laminé par la température proche de celle du soleil, des fiestas historiques dans l’histoire du rock’n’roll, des rencontres qui ont changé nos vies à jamais…Le bilan est plutôt positif je crois.

Quels sont vos projets respectifs désormais?

Sylvain: Plein de choses différentes. Sam continue à la basse dans Hawaii Samurai (www.hawaiisamurai.fr.st), un groupe de surf’n’roll/garage qui le fait plutôt bien. Fred, lui, joue de la gratte et chante dans The Waterguns (http://waterguns.free.fr), groupe de reprises pour anciens combattants qui revisite les Clash, Ramones, Stiff Little Finger, Undertones, Johnny Thunders et compagnie. Ces deux là viennent également de remonter un nouveau groupe avec l’ancien batteur de Brent, Lost Cowboys Heroes, sensiblement dans la même veine, un mélange de punk-rock et de power pop qui tâche. Un premier maxi 6 titres devrait sortir vers mai … John, lui, est éclairagiste dans le spectacle, notamment pour Enrico Macias et la Compagnie Créole (véridique !) avec qui il prend de la coke régulièrement. Quant à moi, fini le rock’n’roll, je retourne faire un petit tour à l’école histoire de voir si les radiateurs sont toujours aux mêmes endroits. Sinon j’ai quelques projets musicaux que je laisse mûrir. J’aimerais bien explorer de nouvelles directions…

Le dernier des mots de la fin…

Sam: Avec nous, ce n’est jamais le mot de la fin… Simplement, fermez votre porte à clé en rentrant chez vous et regardez toujours sous votre lit avant de vous coucher… Second Rate n’est jamais loin !!! See ya in hell dude !!! Merci à toi pour l’intérêt porté à nos activités depuis le début. Remember la version papier de Bokson, où tu chroniquais déjà nos premières démos inaudibles… Au fait, tu as toujours un bracelet à clous qui m’appartient, regarde bien sous tes meubles… Et garde le précieusement, dans quelques années, il vaudra de l’or, hé, hé…

SECOND RATE [1998-2003] « death to false punk-rock »

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