Interview – Saycet, la roue tourne

Il y a quatre ans, nous rencontrions Saycet, un trio en pleine traversée du désert, affichant néanmoins une forte volonté de sortir la tête de l’eau. La roue a finalement tourné pour le leader Pierre Lefeuvre qui a fini par remonter la pente en sortant ‘Mirages’, un troisième album brillant qui lui ouvre les portes d’un succès mérité sur la scène electronica comme au-delà. Plus enthousiaste que jamais, il nous accorde un nouvel entretien à la Péniche de Lille, juste avant un live solo enchanteur.

Lors de notre précédente interview, nous parlions notamment de tes galères de tournées et de label. Aujourd’hui, tu as une tournée européenne conséquente, et la Péniche affiche complet ce soir. Comment te sens-tu ?

Pierre Lefeuvre : Je me sens super bien. Les problèmes sont toujours les mêmes, parce que je suis un garçon très insatisfait. J’ai eu beaucoup de soucis pour trouver un label en France. D’ailleurs je n’en ai toujours pas ! J’ai monté le mien, ce qui a changé beaucoup de choses. Ça m’a permis d’être beaucoup plus libre dans mon projet. Je suis très épanoui.

Penses-tu que les labels avaient peur de développer la musique de Saycet ? Ou as-tu simplement voulu être maître de ton destin ?

En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix. Au bout d’un moment, si personne ne veut te sortir et que tu as envie de continuer ton métier, tu le sors toi-même. Aujourd’hui, comme la majorité des labels se cassent la gueule, je peux aussi comprendre qu’ils ne veuillent pas miser sur un mec comme moi qui vend 5000 albums en France. Pourtant, c’est rentable. Je ne perds pas d’argent, je vis de ma musique, tout va bien. Le marché est tellement en train de changer que je ne peux pas incriminer un quelconque label. Par contre, j’ai un bon tourneur et de très bons distributeurs numériques et physiques. J’ai des passionnés autour de moi, et l’avantage, c’est que j’en ai maintenant en Angleterre, en Allemagne, un peu partout en Europe, même au Japon.

Tu as trouvé des labels en Chine, à Taïwan, au Japon, en Corée… Pourquoi est-ce plus simple en Asie qu’en France ?

Je pense que la musique électronique française a bonne presse en Asie. Et d’autant plus si on parle de musique onirique en général. Je pense que le proverbe ‘Nul n’est prophète en son pays‘ s’applique bien ici ! Il y a une espèce de truc exotique avec le Japon par exemple, juste parce que je suis français. Si je faisais la même musique en étant japonais, je n’aurais peut-être pas de label ! Et un japonais qui ferait ma musique aurait peut-être plus facilement un label en France que moi… Il y a sans doute une vraie histoire d’amour entre ma musique et l’Asie également… Je ne sais pas, je ne me pose jamais de question à ce sujet, parce que c’est cool dans ce sens-là ! Ce sont globalement de très petits labels, sauf au Japonou ils bossent avec Nils Frahm et d’autres artistes qui commencent à grossir.

En tant que personne, ressens-tu une connexion particulière avec les asiatiques ?

En fait, en Asie, je ne capte rien… Je n’arrive pas à capter la réaction des gens. Je ne capte pas leur émotion. Et quand il n’y en a pas, je ne comprends pas pourquoi. Même avec mon label, je ne comprends rien ! Ce que j’adore là-bas, c’est que tu représentes plein de choses. Cette année, on a fait le tour de la Chine, et il y avait du monde. C’était comme ce soir, dans le sens où on jouait tout seul. Il n’y avait pas de première partie, pas de groupe chinois. C’était une tournée programmée par des chinois, pas par des européens. Du coup, on ne jouait pas devant des expatriés, mais devant des locaux. On s’est fait des salles à 600 personnes. Pour la Chine, c’est que dalle, mais pour moi c’est énorme. C’est l’équivalent d’une release party à Paris. En France, tu représentes un local. Là-bas, tu représentes l’exotisme ! Néanmoins, je suis réconcilié avec la France.

Parlons un peu des titres de tes morceaux sur le dernier album. Pourquoi démarrer le disque avec un titre aussi triste que ‘Ayrton Senna’ ?

Ce n’est pas triste, c’est plutôt frontal. C’est un mauvais jeu de mot ! Je trouve que c’est une belle ouverture d’album. Mon meilleur pote m’a dit : ‘c’est marrant, tu commences ton album par un mec qui fonce dans un mur‘. Je crois que c’est ça. Je voulais un album plus dur, plus radical. La mort d’Ayrton Senna, je me souviens l’avoir vue en direct, c’était un truc assez étrange à vivre. C’était un peu comme un film de voir ça en temps réel. Je me souviens d’Alain Prost qui s’est mis à chialer, ça m’a marqué. C’est peut-être le titre le plus doux de l’album, mais c’est aussi celui qui englobe toutes ses sonorités, condensées dans une espèce de magma sonore.

Et pourquoi la ‘Cité radieuse’ ?

J’y suis allé pendant pas mal de temps, à Marseille. C’est une histoire sentimentale avec cet endroit et la personne qui me l’a fait découvrir à l’époque. Ce morceau est mon hommage à tout ça.

Si on saute à la fin de l’album, on a l’impression que ça se termine en Grèce, avec ‘Smile From Thessaloniki’ et ‘Kananaskis’…

Ma grand-mère vient de Grèce et elle est décédée pendant l’album. Je trouvais ça drôle de commencer et de terminer par un décès, d’autant plus que personne n’est censé le savoir. La dernière fois que je l’ai vue, je lui ai apporté une tarte aux fraises, et elle a affiché un sourire de gamine. Je savais que c’était une des dernières fois que je la voyais car elle était malade. Quand ma mère m’a appris son décès, j’ai trouvé ça fou de rester sur ce sourire qu’elle m’a rarement fait. D’où le smile de la chanson. Pour ‘Kananaskis’, c’est Phoene (la chanteuse du groupe, ndlr) qui a trouvé ce titre. Ça n’a rien à voir avec la Grèce, ce sont des lacs canadiens.

Qu’en est-il de la configuration live ? J’ai lu que tu faisais intervenir une autre chanteuse à la place de Phoene.

Oui, car Phoene habite à Glasgow maintenant. Elle avait envie de faire autre chose de sa vie, de faire de la musique pour elle. Elle a son propre projet techno-ambient qui s’appelle tout simplement Phoene, ou il n’y a pas de chant du tout. Je travaille avec Louise Roam, qui assure les parties de Phoene sur scène, mais pas tout le temps. Par exemple ce soir, il n’y a pas de chant, c’est un set solo instrumental avec de la vidéo. J’ai donc un set très électronique et un autre beaucoup plus pop. Je me suis rendu compte qu’une bonne partie de ma fanbase aimait aussi ce côté très électronica.

Tu me disais que Saycet était indissociable de la vidéo. Est-ce toujours le cas aujourd’hui 

Complètement ! Il y a une nouvelle scénographie, toujours pilotée par Zita. On a énormément travaillé ça sur le troisième album, car je voulais quelque chose de nouveau. Nous avons commencé ensemble, et Saycet ne jouera pas sans vidéo. Je n’ai joué que deux fois cette année sans elle. C’était dur ! La première fois, elle avait tout préparé pour qu’on fasse ça sans elle, mais ce n’était pas pareil. C’est mon régisseur qui s’en occupait. Je l’adore, mais il n’est pas Zita ! Il faut se dire que je n’ai jamais vu le concert. Les vidéos sont derrière moi. Mais grâce au rythme des lumières, à l’énergie et aux effets, je sais si le concert est bien ou pas. L’autre fois, nous avons joué sans rien. J’étais en duo avec Louise, mais c’était le premier concert en dix ans que je faisais sans Zita. Sa présence est trop importante par rapport à la couleur du son.

Et le ciné-concert, c’est pour quand ?

Je voulais en faire un, mais ‘Mirages’ peut s’apparenter à un ciné-concert. J’ai toujours l’idée en tête mais je n’ai pas le temps de la développer, et je préfère faire d’autres choses. Je pense que je vais plutôt démarrer un side-project. Si un jour je fais un ciné-concert, je suis sûr de le faire sur ‘Finis Terrae’ de Jean Eptstein, c’est magnifique.

T’arrive-t-il de chanter en live ?

Sur la tournée précédente, j’avais envie d’accompagner Phoene quand je la voyais chanter. Il y a un morceau qui s’appelle ‘Half Awake’ sur l’album, et c’est Yann Wagner qui chante. A la base, c’est moi qui l’ai chanté, mais je n’assumais pas ma voix au moment où je l’ai sorti. Par contre, je la chante en live. La première fois, c’était au Trabendo en août 2014, six mois avant la sortie de l’album. Ça m’a fait du bien mais c’était compliqué ! J’ai rencontré beaucoup de chanteurs et je pense qu’il y aura plus de featurings sur le prochain disque. Par contre, je n’ai pas une voix de fou, je ne pense pas que je prendrai le micro. Je préfère laisser ça aux artistes qui font ça bien ! Je suis d’accord pour faire ça discrètement, mais ma voix ne mérite pas d’être mise en avant, sauf quand j’y suis obligé en live.

Pourquoi ce titre, ‘Mirages’ ? Est-ce lié à tous ces déboires que tu as rencontrés et dont on discutait en début d’interview ?

Non, pas du tout, c’est vraiment en rapport avec la musique. C’est quelque chose de fantomatique, d’impalpable. C’est vrai que quand tu nous as vus la dernière fois, on était vraiment dans une putain de salle période… Heureusement, il s’est passé plein de bonnes choses par la suite avec le deuxième album. J’ai aussi eu une autre désillusion sur le troisième. J’avais un deal avec un label qui m’a claqué dans les mains au dernier moment. J’ai perdu au moins deux ans, c’est pour ça que j’ai mis cinq ans à sortir celui-ci !

Tu as 15 000 fans sur Facebook… Comment prends-tu soin de ces gens-là ?

Ça me fait peur ! Ce sont eux qui font tout ! Parfois, je me dis que j’en ai perdu parce que j’ai fait des choix un peu radicaux. Une petite voix au fond de moi me dit que j’aurais dû rester sur une musique instrumentale, très electronica, parce que c’est aussi ce que j’aime. Et en même temps, je n’ai pas envie de faire des albums qui se répètent. Tout à l’heure en arrivant à la Péniche, j’ai croisé une fille qui était là il y a cinq ans, ça m’a fait super plaisir. Je n’ai pas envie de décevoir ma fanbase, mais je ne sais pas pourquoi elle m’aime ! Il y a des geeks – et j’en suis un gros – qui aiment le côté electronica et sound-design, d’autres qui sont juste dans l’émotion pure et qui aiment l’harmonie…

Néanmoins, même si le dernier album est plus orienté pop, je n’ai aucun mal à reconnaître la patte Saycet…

C’est vrai, mais j’ai aussi peur pour ce soir, car ça va être quelque chose encore différent de l’album ! Il n’y aura pas de chant, donc ça va faire bizarre à ceux qui viennent pour ça. Mais sans prise de risque, pas la peine de faire ce métier !

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Une réponse à Interview – Saycet, la roue tourne

  1. Julien Coquelin 28 février 2016 à 1 h 23 min #

    J’ai vu Saycet en concert à Morlaix en ouverture de Panorama l’année dernière. Je connais depuis le tout debut mais c’est la première fois que j’ai pu ressentir visuellement et musicalement tout ceci en live, c’était inoubliable.

    Pour dire, je m’en suis voulu de n’être venu pour la première fois quand dans ce concert gratuit, car ça méritait nécessairement d’être payé pour tant de beauté.

    A la fin, mes amis et moi étions seuls à quelques mètres du groupe et je n’ai pas eu le courage de vous aborder hormis un « bonne soirée ». Inoubliable

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