Interview – SayCet, la règle de trois

L’Hybride de Lille accueille, avec le Palais des Beaux-Arts, le festival international du court-métrage dont la partie concerts est assurée entre autres par sayCet, trio français qui, un an et demi après un « Through The Window » largement sous-estimé, reprend du poil de la bête en se lançant dans la composition d’un nouvel album et en partant défendre son live en Asie. Avant une prestation audiovisuelle magique devant un public convaincu, les trois mousquetaires de l’electronica nous parlent sans langue de bois de leurs galères et de leurs motivations renaissantes.

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Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, qui est SayCet?

Pierre: sayCet est un groupe fondé autour de ma personne. Je m’appelle Pierre, j’ai rencontré Zita qui a fait des vidéos sur l’univers musical, puis Phoene avec qui j’ai collaboré musicalement parlant. On est maintenant un trio.

Ce soir vous jouez à l’Hybride dans le cadre du festival international du court-métrage. Que va t-on voir? Quel est le lien entre votre musique et ce festival?

Phoene: C’est la vidéo. On a regardé le programme, qui est plutôt intéressant. Il nous ont mis en « Visual mix » et je pense que notre projet audiovisuel peut effectivement faire partie de cette programmation, vraiment pour l’aspect multimédia du concept.

Comment t’es venue cette idée de vidéo?

Pierre: C’est très étrange en fait. Pour te résumer, le projet n’existait pas avant les Inrockuptibles de 2005. J’avais des compos mais je n’avais jamais projeté d’être sur une scène, ni d’être entouré. Mais il y a eu la sortie du sampler des Inrocks en 75 000 exemplaires donc, d’un seul coup, tu as une espèce de mise en avant assez énorme. Et là il faut faire des dates! T’en fais une, deux, et au bout de la deuxième, tu te dis « mais c’est pas possible, j’ai jamais prévu de tourner comme ça!« . A la base, on travaillait déjà un peu ensemble avec Zita, et il y avait aussi deux autres personnes, Amaël et Nolwenn, qui ont mis en place le live vidéo par la suite. On s’est demandé si on voulait illustrer la musique en vidéo, ou apporter un propos différent à tout ce qu’on voyait à l’époque, puisque tout le monde projetait des images d’archive ou autre sur un écran, sans forcément de réflexion derrière. Au bout du troisième live, il y avait une volonté d’avoir un univers global sur ce projet.
Zita
: Finalement, ça s’est fait assez naturellement! Tout ça est arrivé de manière organique: on plante une graine, ça pousse et la vidéo apparaît!

say2Vous pensez qu’aujourd’hui la musique de sayCet est indissociable de la vidéo?

Pierre: En live, c’est sûr. On ne tourne que comme ça, et c’est ce qui a fait notre réputation. Les gens qui connaissent l’aiment comme ça, on propose quelque chose qui est assez différent d’un autre groupe. On a un rapport à la vidéo et à la lumière assez particulier.

Tu parles de quelque chose d’assez particulier, de différent… Comment vous démarquez-vous précisément?

Zita: Il y a un concept de triple projection. Pour moi, il n’y a pas de nécessité de se démarquer, c’est juste notre processus qui est comme ça, c’est quelque chose qu’on travaille en parallèle. L’idée, c’est de faire ça naturellement, de retranscrire ma manière de percevoir la musique.

Et au niveau du processus de composition, comment ça se passe? Pierre t’envoie les sons, et tu laisses faire ton imagination?

Avant, on était en colocation, donc j’entendais toute la musique qu’il faisait, je lui montrais mes vidéos… On n’est plus en coloc aujourd’hui, mais on a eu ce moment-là où ça circulait d’une pièce à l’autre, où l’on était en immersion totale.

Et l’inverse, c’est possible?

Pierre: On a déjà fait l’inverse, oui. Et je pense qu’on continuera à le faire. Je fais parfois de la musique sur de l’image. De toute façon, on se nourrit tous les trois les uns des autres. Je suis influencé par la sensibilité de Zita, et elle a aussi un énorme impact sur le son. Les bandes, je les envoie à Phoene et Zita! Les impressions sur ce que j’envoie me reviennent avec les deux sensibilités. Et si Zita me dit: « ça, c’est bizarre… ça, c’est mortel« , ça aura autant de valeur que l’avis de Phoene, qui est musicienne.
Phoene: Zita n’est pas seulement vidéaste, elle aime la musique! Elle a à la fois une certaine compréhension des images et de la musique. C’est un flux, ça circule dans les trois sens, et c’est comme ça que le projet existe. C’est un jeu de questions/réponses en permanence! Quand les images sont envoyées en live, c’est du temps réel. Elle connaît les morceaux par coeur, donc elle sait ce qu’il faut envoyer, et à quel moment, mais elle n’est pas synchronisée en midi avec nous.
Zita: C’est une espèce de dialogue, je les accompagne rythmiquement.

Y a t-il une part d’improvisation?

Pierre: On peut avoir plein d’étiquettes sur ce qu’on fait. Il y en a une qui restera, même si elle est connotée, c’est l’étiquette pop. Dans la pop, tu as des morceaux structurés, si tu veux que la personne qui écoute ton concert comprenne… On ne fait pas du free-jazz, donc il n’y pas d’impro au niveau de la structure mais au niveau de l’empilement des couches. Tu ne vas jamais entendre deux fois le même morceau. Par exemple si le morceau fait trois minutes cinquante sur l’album, en live il fera peut être trois minutes soixante… Enfin… Quatre minutes, donc! (rires). Mais par contre, sur les strates des morceaux, il se passera des tas de choses différentes. « Trilogie », qui est un morceau de notre premier album, on peut le faire très très calme, ou limite techno! Pourtant, il aura toujours la même durée. Donc l’impro se fait dans ce sens là. Et ça dépend aussi du mood: si Zita s’acharne sur un truc, je vais plus lancer un truc syncopé, et si on est mou parce qu’on a picolé ou qu’on est dans un autre délire, on fera des trucs peut être plus calmes. On a les mêmes sessions, mais on a des outils complètement différents qui font que ça varie en fonction des sets. Quand on a joué à Strasbourg, on a fait un set hyper bourrin, alors qu’un ou deux mois avant, on avait joué à Poitiers, on avait fait un set très doux alors qu’on avait les mêmes machines! Ça dépend des gens, de l’humeur, de ce qu’on s’insuffle… c’est étrange! Par exemple, si un jour je suis vénère, je balance un truc, Phoene va peut être réagir… Et ça dépend aussi des conditions techniques! Plus on a un son crade, et plus on joue vénère.

say4Le 22 mars 2010 sortait « Through The Window ». Que s’est il passé en un an et demi?

Il s’est passé plein de choses. On a eu une sortie d’album très difficile, parce qu’on a eu un label incompétent… Tu peux tout marquer, il y a pas de problème! (rires) On a malgré tout eu une promo web super, des supports historiques supers aussi, comme les Inrocks ou Tsugi. En fait, notre label nous a lâché au moment de la sortie de l’album, donc il n’y avait plus d’attaché de presse. On a eu aucune promo. Et qui dit pas de promo, dit pas de concert! On a eu très peu de dates en France. Il a donc fallu se remettre de cet échec, mais finalement ça nous a vachement fait mûrir. On est devenu plus exigeant avec notre concert et ce qu’on faisait, et entretemps, on a trouvé des labels compétents, mais à l’étranger, en Asie! On a trouvé un très bon label au Japon, à Taïwan et en Corée, et on part dans deux semaines faire une tournée là-bas. On a digéré tout ça, on a continué à travailler, on a commencé à composer le troisième album. Tout à l’heure, on parlait de l’ancien disque qui nous paraît vieux dans nos têtes parce qu’il est sorti il y a un an et demi, mais il date d’au moins deux ans et demi voire trois ans puisqu’il a mis longtemps à sortir. Quand on a commencé à écrire le suivant, « Through The Window » nous a rattrapé puisqu’on repart en tournée! Il y a eu un peu la descente aux enfers, à la sortie de l’album on était déjà très bas…
Phoene: On a pris de la cocaïne, on est devenu toxicomane… (rires)
Pierre: On s’est relevé tout doucement. Ce qui est cool, c’est qu’on a un public fidèle et chaleureux. On est chanceux d’avoir ça! C’est le genre de truc qui booste quand tu sais que t’as trois connards qui saccagent ton travail, que ça fait trois ans que tu bosses sur un album, qu’ils sortent un cd bleu alors qu’il doit être violet, qu’il n’y a pas d’attaché de presse, que le mec fait une faute d’orthographe à ton nom et qu’il s’en fout. Là, tu te dis qu’au moins il y a des gens derrière qui te soutiennent un peu. On s’est relevé, et on va manger le monde!

Quand sortira le prochain album?

Phoene: Il y a un EP en préparation. On y trouvera un ancien titre avec un inédit, et des remixes de Trésors, Anoraak, Errorlove, Pony Pony Run Run et Second Date.
Pierre
: Ca sort en digital, sauf peut être en Asie. A la base, c’est notre manager qui a voulu créer une actu autour du fait qu’on parte là-bas. Pour eux, c’est tout nouveau, « Opal » est un nouveau titre. Il y a aussi un inédit qui a été composé à l’époque de l’album pour la première moitié, et la deuxième moitié a été composée cette année. Donc on va sentir l’évolution du projet à travers ce morceau-là. C’est intéressant parce qu’on commence un peu à l’ancienne, et on finit à la nouvelle. Pour le troisième album, c’est flou. Il doit y avoir six bonnes voies de morceaux qui ne sont pas finis du tout et en prévision. Ca devrait sortir pour octobre/novembre 2012. Une bonne année de travail pour se refaire une santé!

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Comment vous l’avez décrochée cette tournée en Asie? Ça ne vous fait pas peur d’aller un peu à l’inconnu?

Phoene (et Zita, toutes deux asiatiques, ndlr): C’est pas l’inconnu pour nous comme tu peux voir! (rires) Non, ça n’a rien à voir avec nos origines… C’est juste le fait qu’on ait trouvé des partenaires à l’étranger, à commencer par Taïwan, avec une très jolie pochette d’ailleurs, aux bonnes couleurs! On a des retours via Facebook, donc on se fie à cette fanbase qui grandit. Et puis concernant ce territoire, on se dit que les gens y sont peut être beaucoup plus sensibles à la musique qu’on fait.
Pierre: A la base, il y a aussi Charles, un mec qui travaille aux affaires culturelles françaises à Séoul, et qui veut nous faire jouer depuis la sortie du premier album. Et c’est tombé cette année. Il a monté un dossier auprès de Culture France pour que l’on ait des aides pour pouvoir partir. Et à ce moment-là, on a eu un label à Taïwan et au Japon, mais ils ne se sont pas concertés! On s’est dit que ça tombait bien, et qu’on pouvait pousser un peu plus loin que la Corée. On a donc rencardé le label japonais, et on a trouvé des partenaires qui travaillent maintenant avec nous à Singapour et dans toute l’Océanie. Finalement, tu te dis qu’il y a peut-être un attrait régional. Puis on est français, et on fait de la musique électronique, c’est peut-être plus sexy dans cette région du monde! Au moins au Japon, c’est mis en avant, chaque fois qu’on est chroniqué, « FRENCH » est écrit en gros.
Phoene: Alors qu’ici, c’est écrit « groupe franco-japonais »! (rires)
Pierre: Alors qu’elles sont pas du tout japonaises! Je connais pas encore les chiffres, mais je sais que les grands disquaires japonais ont bien voulu prendre nos disques. On va y aller, je pense qu’on va halluciner, ça sera la surprise. Ce qui est drôle, c’est que les professionnels de là-bas croient beaucoup plus en nous. A part le ministère de la culture qui est maintenant sympa avec nous, on n’a jamais vraiment été aidés par les professionnels en France. C’est dur! Même pour les salles! Tu vois, à Lille on joue à l’Hybride dans le cadre d’un festival, c’est la même organisation qui nous a fait jouer au Tri Postal. Sinon on n’a jamais joué à Lille autrement. C’est fou, c’est plus facile de trouver une date à Osaka qu’à Lille! Nul n’est prophète en son pays: quand t’es français en France, t’as plein d’autres français, et c’est compliqué…

say6Il y a pas mal de remixes intéressants sur le nouvel EP. Toi aussi tu aimes remixer les autres (Anoraak, Air, Bloc Party…), des artistes aux univers plus ou moins éloignés du tien. Qu’est ce qui te plaît dans cet exercice?

Pour ne pas faire la langue de bois, il y a le côté médiatique! Quand c’est écrit Bloc Party à côté de ton nom, tu vas forcément avoir beaucoup plus de vues. Après il ne faut pas le faire que pour ça, parce que si tu fais une bouse, il y a cinq fois plus de gens qui verront que tu fais de la merde! Ce que j’aime, c’est m’accaparer l’univers de la personne et de le confronter au mien, ou de ne prendre qu’un élément du morceau original pour l’introduire dans mon monde… Ce que je fais souvent. Je trouve ça très bien parce que ça donne des idées de composition. J’ai tendance à plus me lâcher sur un remix que sur une compo. D’ailleurs, j’ai fait un remix de « Scarface » de Trésors, où j’ai commencé un chœur en y mettant des effets, sachant que je chante rarement voire jamais: le genre de truc que je n’aurais jamais tenté sur album, et que j’utilise maintenant grâce à ce remix. Et quand c’est des potes, tu te dis que plus ça sera barré, plus ça leur fera plaisir!
Zita: Ce qui est intéressant aussi, c’est de remixer un artiste à l’univers complètement opposé, comme celui de Pony Pony Run Run où on a l’impression que le remix révèle une mélancolie cachée du morceau original.

Et qui sont tes prochaines victimes?

Pierre: Nous-mêmes! On se focalise sur la compo en ce moment, on n’essaie de ne pas trop s’éparpiller. Mais je suis impatient de m’y remettre!

Avez-vous déjà eu l’occasion de composer pour le cinéma?

Pierre: En fait, c’est le cinéma qui m’a fait venir à sayCet. J’ai fait une musique pour Chantal Lauby pour son film « Laisse Tes Mains Sur Mes Hanches », elle avait besoin d’un truc house. C’est ce qui a provoqué mon inscription à la SACEM, et c’est là où j’ai pu déposer tous mes morceaux de sayCet après! C’est le seul film sur lequel j’ai composé en tant que long-métrage. J’ai fait des courts pour des amis, mais je pense qu’il y a un intérêt du cinéma pour sayCet et vice-versa. Et à mon avis ça tombera quand ça devra tomber. Et la base du troisième album repose sur un ciné-concert, avorté pour l’instant.

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Sur quel film?

Je ne le dirai pas! Parce que je pense que ce ciné-concert verra le jour.
Phoene: C’était vraiment l’idée de départ, on cherchait un moyen de rebondir et c’était pour nous une manière de travailler différemment, de proposer autre chose. Pour l’instant, on oublie cette idée, on part sur une nouvelle énergie, un vrai troisième album avec les morceaux qu’on a envie de faire, pas par colère.
Pierre: Mais là, on est cool! Tu nous as pas vus quand on avait la haine, on aurait mangé ton iPhone! (rires). Et j’aime l’idée que l’album qui va sortir sera hanté par ce film…

On va faire un petit tour de table… Quelle est votre dernière claque cinématographique?

Phoene: « Pina » de Wim Wenders. Ça m’a vraiment foutu une claque, je ne pensais pas qu’on pouvait filmer la danse comme ça. C’est un film en 3D sur Pina Bausch.
Zita: C’est un film qui se sert vraiment très bien de la 3D, plus que tous les films que j’ai pu voir! Personnellement, ma dernière claque, je pense que c’est « Melancholia » de Lars Von Trier. Mais c’est peut-être parce que je l’ai vu après « Tree Of Life », que je n’ai pas du tout aimé!

Avez-vous vu Drive?

Zita: Oui, c’est bien! Et ça met en valeur la musique.
Pierre: Je suis un énorme fan de Cliff Martinez, en particulier la B.O. de « Solaris ». Je trouve qu’il a « popisé » ce que faisait Steve Reich! Il apporte quelque chose de différent à Hollywood. Par contre, je n’ai pas vu « Drive », mais ce qui est dommage, c’est que ça n’est pas vraiment Cliff Martinez qui a été mis en avant, mais plutôt Kavinsky ou College.

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