Interview – Rone, des monstres sous le lit

Rone n’a même pas eu  le temps de s’installer pour jouer le premier live de sa nouvelle tournée que nous étions déjà assis en face de lui pour tirer quelques anecdotes de l’élaboration de son troisième album. Si le Grand Mix de Tourcoing affichait complet depuis des semaines, c’est sans doute parce que le public a retenu la leçon avec ‘Tohu Bohu‘, plaçant alors beaucoup d’espoir dans la suite discographique de l’artiste. Quelques minutes avant la transformation de l’essai en live, nous avons rencontré ce grand gamin pour discuter de ses nouveaux petits monstres, en décrochant sans peine un sourire ravi à chaque question.

Comment te sens-tu en cette première date officielle?

Rone: C’est un mélange de plein de choses. Il y a un peu d’angoisse… Mais de toute façon, je suis angoissé tout le temps! Même à la dernière date de la dernière tournée, j’étais stressé. Il y a un petit supplément d’anxiété aujourd’hui car il s’agit de morceaux que je n’ai jamais joués devant les gens. J’ai quand même joué ce live aux Trans’Musicales de Rennes, mais sous une autre forme. Je joue les titres du nouvel album, il y a de l’appréhension c’est clair, mais je suis excité et j’ai hâte. Je suis content de commencer la tournée ici.

Le fait que ça soit complet depuis quelques semaines déjà, ça te surprend?

Oui, clairement. Ça m’épate toujours!  Je ne m’y attendais pas vraiment…

Y-a-t-il des nouveautés sur scène par rapport à la tournée du précédent album?

Il y a de nouvelles vidéos faites spécialement pour le live. Elles s’inspirent de l’artwork et de l’univers visuel de l’album. On a utilisé les dessins de Liliwood, et on les a animés. On a beaucoup de matière qu’on pourra utiliser chaque fois de manière différente si on le souhaite. C’est le même principe, mais c’est déclenché en midi. Je balance un son et une vidéo en même temps. Mon set-up a également évolué. J’ai intégré des drumpads, un theremin, beaucoup de pédales d’effets pour rendre le son déstructuré et fou, histoire que je puisse me perdre dans mes délires quand j’en ai envie! Je joue 90% de morceaux nouveaux. Il y en a quelques-uns que je joue parce que je prends toujours plaisir à le faire, mais aussi par respect pour les gens! Le truc bizarre pour ce soir, c’est que l’album ne sort que dans deux semaines, donc je vais jouer des titres que les gens n’ont jamais entendu. Moi-même, en tant que spectateur, quand je vais voir un concert, je réagis vachement à ceux que je connais. Je devine déjà que le public sera plus dans une ambiance ‘découverte’! Bref, j’ai deux semaines pour tester ces morceaux. Je pense que, lorsque l’album sera sorti et que les gens l’auront dans les oreilles, la réception sera différente.

Quand on s’est vu la dernière fois, tu étais sur le point de passer à l’Olympia, d’où ton stress palpable. Comment s’est passée cette date?

C’était un sacré truc! Symboliquement c’était très fort, c’était une date importante dans mon parcours. Finalement, ce n’est pas une énorme salle. Ce qui est bizarre, c’est que j’ai déjà joué dans des festivals beaucoup plus impressionnants. C’est vraiment le symbole qui te met une petite pression, quand tu arrives, que tu vois ton nom en rouge… Très franchement, j’ai mis du temps à rentrer dans ce live. A cause de toute cette pression, ça manquait un peu de folie. J’étais sur mes gardes, j’avais un peu peur de faire une connerie. Au fur et à mesure, je me suis lâché, et j’ai pris du plaisir, mais ce n’est pas la date où je me suis le plus éclaté.

C’est bien pour le CV au moins!

(rires) On vient de l’annoncer aujourd’hui, on refait l’Olympia à la fin de l’année. Maintenant que je l’ai fait, je connais le terrain! Je n’aurai pas la pression de la première fois, je pourrai me lâcher un peu plus, comme je le fais dans d’autres salles.

Petite parenthèse: nous sommes fin janvier, il est encore l’heure des bilans. As-tu écouté beaucoup de musique en 2014? As-tu retenu un album en particulier?

Il y a eu la phase de production de l’album. Quand je rentre en studio, je m’isole et me ferme à tout. Je ne regarde plus de films, je ne lis plus de livres, je n’écoute plus de disques… Du coup, je sors de mon studio trois mois plus tard et je suis complètement largué. En 2014, je suis passé à côté de disques de mecs que j’adore, comme Caribou, Aphex Twin… Je les découvre depuis une semaine ou deux, je rattrape mon retard! Là il y a le dernier Clark qui me vient à l’esprit. Ce n’est pas très original, je le cite tout le temps, mais c’est un artiste que j’adore. Je suis un peu largué, mais je continue de découvrir d’autres trucs, comme Ghost Culture par exemple.

Parlons un peu de ton album… A la base, ta musique est très riche, très mélodique. Tu as convié beaucoup d’invités pour cet album… Comment as-tu fait en sorte de leur faire de la place?

Ça s’est fait en deux étapes. Je savais que j’allais bosser avec des gens, mais il me fallait une période d’isolation. Il y a eu le moment où j’étais seul à faire des recherches sur les sons, puis j’ai eu assez de matière pour réfléchir à ce que je pourrais y ajouter. Petit à petit, j’ai intégré des voix et des instruments. Ça venait surtout au feeling. Par exemple, ‘Acid Reflux’ est un morceau sur lequel je ne pensais pas du tout faire intervenir quelqu’un. Je l’ai conçu rapidement, je buvais du whisky japonais, c’est un morceau un peu vaporeux… Je me suis dit qu’il faudrait une trompette. Toshinori est une exception car les autres invités, je les ai rencontrés naturellement. Je ne connaissais pas de trompettiste, j’ai donc demandé aux labels qui m’entourent, et c’est Alex d’inFiné qui m’a envoyé un lien vers Toshinori Kondo. J’ai eu un gros coup de foudre, c’était exactement le son que je cherchais, donc je l’ai contacté.

C’est marrant parce que j’avais un album de lui avec DJ Krush, que j’écoutais à fond dans mon adolescence, et je le vois aujourd’hui refaire surface sur un album de Rone!

Ah donc toi aussi, ce nom te parlait! C’est complètement dingue parce que j’ai écouté ce disque en boucle! J’avais retenu Krush, mais j’avais totalement zappé le nom de Toshinori Kondo. Je n’ai fait le lien qu’après avoir bossé avec lui! (rires) C’est un disque culte de mon adolescence. En plus, le personnage est génial. Il était à Tokyo donc on ne s’est pas rencontré. Par contre, j’ai un pote qui est en train de faire le clip de ce morceau et qui est là-bas. Il l’a filmé, j’ai vu quelques images et Toshinori Kondo a vraiment une gueule à jouer dans des polars asiatiques! Un simple plan sur lui, c’est trop la classe, il a un charisme assez dingue.

Et Etienne Daho, comment ça s’est passé? Etait-ce un rêve de gosse, une simple rencontre, un artiste culte pour toi?

Je l’ai découvert vers mes 18-19 ans. Je connaissais ses morceaux comme tout le monde, mais il y a eu un moment où plusieurs chansons m’ont touché plus que d’habitude. C’est un petit plaisir coupable! Je me souviens d’un soir, j’étais avec des potes dans un bar, et je vois Etienne Daho. J’avais trop envie d’aller le voir mais j’étais pétrifié, je n’ai jamais osé! Maintenant c’est fou parce qu’on échange, il m’appelle à deux heures du mat. Ce n’était pas vraiment un rêve de gosse, je n’y pensais même pas, et c’est lui qui m’a contacté pour remixer l’un de ses morceaux. J’aimais beaucoup l’idée de bosser avec sa voix, mais humainement, c’était aussi agréable. On peut imaginer qu’il a plein de majors autour de lui, qu’il est intouchable, mais en fait c’est un mec très humble et très timide! On avait des conversations un peu surréalistes parce que moi aussi je suis timide. Au début, il y avait des gros blancs au téléphone, c’était un peu étrange, mais je crois qu’on s’est bien senti, et il était surtout très enthousiaste sur mon travail. Il avait adoré le remix et, à ce moment-là, j’étais en plein dans la conception de l’album. Je lui ai demandé s’il voulait poser sa voix, c’était le moment, et j’avais une boucle à lui envoyer. Je lui ai envoyé un gimmick de vingt secondes sur lequel il a posé ses paroles. Il a enregistré ça sur son téléphone et me l’a renvoyé. Il m’appelait souvent, soucieux, du genre: ‘j’ai besoin de ton retour, je ne sais pas si ça va aller‘. J’ai écouté et c’était génial! Etienne s’est complètement impliqué dans le projet, dans le sens où il y avait encore beaucoup de boulot d’arrangements une fois qu’il avait posé sa voix. Il prenait des nouvelles régulièrement, il m’appelait pour me demander: ‘comment va notre bébé?‘. C’était très touchant!

Ce morceau, ‘Mortelle’, me rappelle un ancien morceau d’Agoria qui s’appelle ‘Wrong Line’, dans le même registre franco-français. Je trouve ça intéressant de faire chanter des artistes en français, c’est souvent très poétique. Il y a aussi François Marry sur ton album. Est-ce que c’est important pour toi d’avoir du chant en français, ne serait-ce que pour partager notre ‘patrimoine’?

Là, je trouvais ça cool de le faire, effectivement! Pourtant, je n’arrête pas de dire que je m’en fous de la french touch et du côté frenchy. Mais là, je trouvais ça pas mal. L’expérience avec High Priest qui rappait en anglais m’avait beaucoup plu, mais là j’avais envie de la langue française. J’ai eu la chance de trouver de bons invités avec Etienne, François, et même Bachar qui murmure un peu. Je lui ai demandé de chanter comme s’il murmurait quelque chose à sa fille avant qu’elle s’endorme. On l’entend à peine, mais il dit des petites choses en français. Je trouvais ça super classe de pouvoir utiliser les voix d’Etienne et François.

Tu vas peut-être révolutionner la variét’ qui sait!?

(rires) Ce n’est pas le style musical que j’écoute le plus. Il y a des choses plus anciennes que j’écoute comme Gainsbourg, forcément. Je suis également rentré récemment dans la discographie d’Alain Bashung pendant ma tournée aux Etats-Unis. De temps en temps, je tombe encore sur des trucs qui me touchent. Une voix qui m’a marquée récemment est celle de Françoiz Breut. Le morceau ‘Si tu disais’ est sublime! C’est le genre de personne avec une belle voix et des jolis textes qu’il serait intéressant d’approcher pour une éventuelle collaboration.

Si tu avais pu faire chanter quelqu’un de vivant ou mort sur cet album, qui aurais-tu choisi? A part Serge Gainsbourg, évidemment…

Je pense qu’il y en a beaucoup. J’aime bien l’idée de ne pas savoir avec qui je vais travailler, je préfère les rencontres imprévues, comme avec Bryce Dessner. Avant de le rencontrer, je ne savais même pas qui il était… S’il faut donner une réponse, je pense à Dominique A, qui a une voix particulière. Le morceau ‘En surface’ de Daho, c’est Dominique A qui l’a écrit. C’est un mec qui m’intéresse et qui m’intrigue. Il y en a d’autres qui me brancheraient, même à l’international, autant des voix très douces et puissantes comme Björk, que des voix très particulières comme Gonjasufi. La première fois que je l’ai entendu, je n’ai pas compris tout de suite, j’ai crié à l’escroquerie! (rires) Ça a mis du temps à me choper, mais j’ai fini par me laisser envoûter par sa voix.

Comment fais-tu pour retranscrire toutes ces chansons alors que tu es seul sur scène?

Pour moi, c’est très important de continuer à jouer seul. Je ne pourrais pas faire partie d’un groupe. J’adore bosser avec des gens, aussi bien sur disque que sur scène, mais j’aime bien que ça soit occasionnel. Je suis fidèle en amour, mais en musique, je préfère essayer plein de choses et coucher à droite à gauche (rires). J’ai l’idée de rejouer l’album avec tous les invités sur scène, au moins une fois. Ça va être très compliqué à organiser puisqu’ils viennent de Tokyo ou New York, mais j’aimerais y arriver. Il m’est aussi arrivé de me retrouver en même temps que Daho dans un festival. J’aime me laisser surprendre par ce genre de trucs. En attendant, ça ne me dérange pas du tout de jouer tout seul. Il y a certains morceaux que je ne joue pas du tout, comme ‘Quitter La Ville’ ou ‘Mortelle’, même si ça me tente bien d’en faire quelque chose sur scène.  J’ai plusieurs versions inédites, dont une sur laquelle je chante! Le live va évoluer de concert en concert. Ce soir, c’est vraiment le premier, je risque de me rendre compte de beaucoup de choses.

Tu as un univers visuel très enfantin, avec des bestioles et des monstres. Est-ce quelque chose qui t’a toujours inspiré?

C’est vrai que pour ça, je suis un peu resté un gamin… Je suis encore sensible à la musique, je découvre toujours des choses qui me mettent des claques, mais quand j’y pense, je me dis qu’à l’adolescence ou même pendant l’enfance, on a une espèce d’hypersensibilité. Je trouve qu’il faut réussir à garder cet esprit d’enfant, être surpris tout le temps. Etienne Daho est comme ça. C’est un gamin dans sa tête et c’est génial. La première fois que j’ai écouté Aphex Twin, j’ai l’impression qu’il s’est passé des choses que je ne pourrai jamais revivre! Mais je pense que c’est certainement dû à l’âge que j’avais. C’est une période qui est marquante, mais que je ne cultive pas parce le syndrome Peter Pan, ça me fait flipper! (rires) Au contraire, j’essaie de rendre mon son plus mature, mais ça revient toujours.

Je pense que c’est important, surtout quand tu as des enfants…

Exactement. En parlant de ça, j’ai composé l’album avec un petit bébé de six mois dans mes pieds, et ça influence complètement la musique, simplement parce que tu n’as pas forcément envie de balancer un gros kick! Ce bébé a peut-être adouci le tempo et a influencé mon disque sans le vouloir, juste en étant là. Et du coup, je me tape plein de dessins animés et de livres pour enfant. Et comme je suis une éponge, j’absorbe tout, et ça se répercute forcément sur ma musique.

Le thème de l’album est ‘Creatures’. Pourquoi l’avoir appelé de cette façon?

Je commençais à composer le disque et, en même temps, ma copine Liliwood travaillait sur l’artwork. Elle cherchait un univers graphique mais elle était un peu paumée, parce que je ne donnais aucune indication, j’étais dans mon son, je lui répondais: ‘trouve quelque chose!‘ (rires) Elle galérait, ça partait un peu dans tous les sens. Et comme on vit ensemble, on ne parlait que du disque. A un moment donné, je sortais du studio, et je venais de finir ‘Ouija’ avec ces sons qui partent dans tous les sens, et j’ai dit: ‘putain, il y a des créatures dans ces synthés‘ et on est resté scotché sur ce thème. On s’est dit que ce serait drôle de les incarner, et tout a coulé de source. Ces créatures sont mes créations! C’est parti d’une petite blague, mais ça a pris un sens. Les collaborations aussi sont fidèles à ce thème. Le fait de faire des morceaux, de demander à quelqu’un d’y poser sa patte, puis de le rafistoler ensuite… On a l’impression de faire un Frankenstein, il y a vraiment ce côté créature que l’on voit se former sous nos yeux.

Quelle est ta créature préférée? Mise à part ta femme…

(rires) C’est dur! C’est comme choisir entre tous ses enfants! Il y a des créatures un peu incontrôlables comme ‘Ouija’. Il y en a d’autres qui sont beaucoup plus vaporeuses comme ‘Acid Reflux’. Elles prennent plein d’aspects différents. Je tiens vraiment à ce qu’elles prennent de nouvelles formes au fil des lives. Je suis à peu près sûr que dans un an, les versions live seront complètement différentes du disque.

Tu ne joues jamais en DJ set… Ça ne t’intéresse pas?

En fait, j’ai commencé par mixer, quand j’ai sorti mon premier maxi. Je t’ai raconté ça la dernière fois il me semble, mais c’est Agoria qui m’a poussé à faire mon premier live. Le soir où j’ai fait ce concert, ce fut une révélation. C’est vraiment mon truc de jouer ma musique, de la réinventer sur scène. Effectivement, je n’ai plus jamais joué en DJ set, sauf à la maison, où je fais des petits podcasts. Je pense que ça pourrait m’amuser, mais je me suis tellement plongé dans le live, que mon truc c’est de créer mes propres textures. On peut dire qu’il y a une part de création dans un DJ set, mais ce n’est pas la même chose. Il y a un autre truc tout con, comme je te disais tout à l’heure, je suis largué niveau son. Je suis la dernière personne à qui il faut demander ce qu’il faut écouter en ce moment! Je n’ai pas le temps de chercher les disques qu’il faut jouer. J’ai eu des nausées à chercher les sons sur Beatport, ça m’écœurait! Mon kif n’est pas de chercher des disques, mais plutôt des sons.

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