Interview – Rob Sonic, debout malgré les épreuves

Présent sur le circuit hip hop depuis maintenant deux décennies, Rob Sonic a tout connu sans jamais passer le cap du rap indépendant: un destin qu’il a en partie choisi en ne cédant à aucune concession. Membre des excellents Sonic Sum au début des années 2000, le new yorkais a ensuite partagé les belles heures du label Def Jux, avant de devoir se prendre en main, créer son propre label afin de pouvoir sortir – presque sereinement – ‘Alice In Thunderdome‘, un nouvel album de haute facture, dont il a tiré toutes les ficelles. Entretien avec ce gaillard qui vit et transpire le hip hop par tous les pores, toujours debout malgré le temps et ses obstacles. 

‘Alice in Thunderdome’ vient de sortir. Est-ce que ce nouvel album est le reflet d’un nouveau Rob Sonic?

Rob Sonic: Oui, ça y est, il est enfin disponible pour le public, et je me plais à penser qu’il représente effectivement une nouvelle incarnation de moi, comme de ma musique. En tant qu’artiste, j’essaye constamment d’évoluer, de grandir. Donc si au final j’ai réussi cette nouvelle étape de ma mission, alors oui, il s’agit bien d’un Rob Sonic nouveau et meilleur encore.

Une version démo de l’album a leaké il y a déjà quelques mois. Est-ce que ça a été quelque chose de frustrant pour toi? Du coup, as-tu été forcé de revoir certaines choses pour rendre cette version définitivement obsolète?

C’est la pire chose qui pouvait m’arriver. Il s’agit de mon travail, ça me passionne. Ce qui a leaké était une version incomplète de l’album. En fait, je ne l’ai envoyée qu’à quelques personnes en qui j’avais assez confiance pour qu’eux seuls puissent l’écouter à ce stade de production. Ils étaient les seuls à devoir l’entendre. Le fait que tout cela soit arrivé aux oreilles du grand public, que celui-ci ait pu juger mon travail avant même qu’il soit terminé, ça craint vraiment. Depuis le début, je savais comment je voulais que ce disque sonne. La version définitive qui vient de sortir est donc la seule que les gens doivent écouter. Je n’ai pas vraiment eu à le retravailler, seulement à le terminer en admettant que certaines personnes aient pu écouter mon travail d’une façon que je ne désirais pas. Du coup, je dois avouer que j’ai été un peu aigri. Quelle que soit la personne qui ait fait ça, j’espère qu’elle l’a fait avec l’intention de me faire chier. Elle a réussi. Mais, heureusement, l’accueil de ‘Alice In Thunderdome’ est très positif, donc si les gens apprécient ce que j’ai fait, et surtout ce que j’avais l’intention de faire, ça permet d’avaler tout cela plus facilement.

Revenons sur la fin du label Def Jux. Est-ce que cela t’a également handicapé? Quelles en ont été les conséquences pour un artiste comme toi?

Def Jux était vraiment plus qu’un label pour moi, c’était comme une famille. Avant que je le rejoigne, j’étais déjà très proche d’El P et Meech. Mais les gens ne le savent pas forcément. Donc ce qui m’a le plus affecté fut de voir que tout ce que mes potes avaient construit s’écroulait. Quelque part, ça en disait long sur l’état du marché de la musique. De mon point de vue d’artiste, ces mecs œuvraient avec beaucoup d’esprit, poussaient des idées réfléchies. Dej Jux a été comme un parapluie pour nous, un porte-drapeau de notre mouvement même si ce terme est très ringard. Alors, quand tu apprends une triste nouvelle comme celle-là, tu bugges pendant une minute, puis tu respectes le travail accompli et tu retournes à ton business.

J’ai lu sur le web que tu avais finalement décidé de créer ton propre label, baptisé Creamskl Records. Pourtant, ‘Alice In Thunderdome’ est paru chez OK 47, et il est impossible de trouver la moindre information concernant Creamskl. Qu’en est-il alors?

En fait, on a seulement changé le nom du label qui faisait un peu débat chez nous…

Du coup, est ce que le fait de te lancer dans cette nouvelle aventure t’a permis également de mieux comprendre la décision de El-P concernant Def Jux?

Et bien… Notre label n’est absolument pas comparable avec Def Jux qui était à une toute autre échelle. Mais je n’ai pas attendu cela pour comprendre El-P. Le business de la musique étant ce qu’il est aujourd’hui, il n’était plus très facile de le maintenir à flot, et ça ne pouvait qu’empirer.

Être impliqué dans toutes les étapes d’un album a toujours été ce que tu souhaitais. A quels moments de ta carrière as-tu le plus regretté de ne pas tenir toutes les ficelles?

J’ai toujours eu assez de chance pour faire de la musique en toute indépendance. Avec Sonic Sum et Skypimps, je licenciais mes disques à d’autres labels. Avec Def Jux, c’était différent parce qu’ils respectaient la vision artistique, donc je n’ai jamais vraiment fait de concession en termes de contrôle créatif. Je n’ai jamais vécu l’horreur d’être piégé, verrouillé par un label. La principale raison pour laquelle j’ai fondé OK-47, c’est parce que les portes commençaient vraiment à se fermer, sans que je sache vraiment pourquoi, si c’était pour des raisons purement artistiques ou autres. Je n’ai pas eu de réelles désillusions parce que j’ai conscience que je ne fais pas une musique qui sonne comme celle des autres. Ça, c’est ce qui reste le plus important pour moi. Avec OK-47, je peux continuer dans ce sens, et pourquoi pas aider d’autres artistes confrontés au même dilemme.

Pas mal d’anciens artistes Def Jux se sont réfugiés chez Rhymesayers. On aurait pu penser qu’il en serait de même pour toi. C’est donc ton choix plus que le leur?

Je comprends le rapprochement fait entre ces deux labels. Tous deux défendent l’indie rap, ont incarné une période récente de l’actualité hip hop… Mais il faut bien comprendre que Def Jux et Rhymesayers ont fait leur propre niche de leur côté, indépendamment l’un de l’autre. Donc les deux doivent être reconnus et respectés pour leur travail respectif. Rhymesayers a aujourd’hui un catalogue d’artistes avec lesquels il a développé des relations et avec qui tout se passe bien. Il ne revient qu’à lui de décider quels albums il veut sortir.

Les gens ont tendance à penser que tu es resté inactif depuis la sortie de ‘Sabotage Gigante‘ en 2007, même si tu fais partie de Hail Mary Mallon avec Aesop Rock et que tu produis aussi beaucoup. Penses-tu que la place du producteur, souvent dans l’ombre, est injuste?

En fait, si on ne se réfère qu’aux sorties solo, je suis effectivement resté inactif. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas travaillé. Les producteurs sont comme les Mcs, dans le sens ou si tu colles à la mode, tu fais forcément parler de toi. Si tu n’y colles pas en revanche, il te faut vraiment redoubler d’effort. En musique, la popularité n’est pas souvent un indicateur de compétence. Il est donc toujours préférable pour l’artiste de ne pas la laisser dicter cela en ce qui le concerne.

Tout comme le rap, le rock fait intégralement partie de ta culture musicale, et ça s’entend dans ta musique depuis toujours. Peux-tu nous dire ce que le rock représente pour toi?

J’aime toutes les musiques, mais le rap et le rock sont les deux avec lesquelles j’ai grandi. Donc c’est logique que ce soit ce que le public entende le plus de ma part. Et il en sera toujours ainsi. J’aime la musique qui bastonne.

Comme dans pas mal d’albums de rap sortis ces derniers mois, on peut entendre quelques influences dubstep sur ton disque, comme sur ‘Not For Nothing’ par exemple. Te considères-tu toi-même comme un producteur toujours au fait des nouvelles tendances musicales? Quels nouveaux sons pourraient t’influencer à l’avenir?

Oui, j’essaye évidemment de rester toujours au courant. Quant au dubstep, ce sont ses racines qui m’intéressent. Comme le hip hop avec lequel j’ai grandi, il s’agit de boites à rythme et de synthés, comme à l’époque du pré-sampling, celle de Soul Sonic Force et de Malcolm McLaren, du Jonzun Crew etc… Tout cela m’a beaucoup inspiré, et c’est ce son que je travaille le plus désormais.

On se plait à dire que tu restes un Mc sous-estimé, comme le fut d’ailleurs Sonic Sum dans les années 2000. Tu es d’accord avec cela? Ou trouves tu ta persévérance?

Je ne sais pas si je suis sous-estimé, mais par contre j’ai tendance à penser que ma musique est sous exposée. Encore une fois, je paye le fait de ne pas proposer quelque chose qui colle à la mode actuelle, ou que les gens écoutent à grande échelle. J’aime vraiment faire du rap, et je continue dans ce sens avec, bien sûr, la volonté de faire une musique qui finisse par parler à tout le monde. J’ai ma façon de faire, ma formule. Ma manière de faire est la seule que je connaisse.

Es-tu, comme nous, un peu nostalgique du début des années 2000, quand Ozone Music, Def Jux et Anticon offraient au rap une de ses périodes les plus créatives?

Ca me manque de temps en temps, oui… Le truc avec le hip hop du milieu des années 80 jusqu’au milieu des années 2000, à New York notamment, c’est que tout le monde essayait d’écrire les meilleures paroles. En tant que Mc qui garde toujours ça en tête aujourd’hui, et qui se fout complètement que cette approche ne soit plus aussi ‘cool’ qu’avant, la compétition et la concurrence de cette période-là me manquent. Tout cela a également contribué à l’apparition d’un hip hop moins prévisible. Même si tu ne parlais pas d’argent, de meurtre, ou de salopes dans tes textes comme tout le monde le fait désormais, tu pouvais encore capter l’attention. Aujourd’hui est aussi un bon moment pour le hip hop, il est seulement différent.

On te croise souvent aux côtés d’Aesop Rock, tu côtoies parfois le catalogue Rhymesayers, mais tu  as encore l’image d’un Mc plus ou moins isolé. Tu te sens seul au royaume de Kanye West, au milieu des petits branleurs d’Odd Future, ou aux côtés de tous les artistes southern rap qui ont alimenté l’actualité hip hop ces dernières années?

Déjà, je ne considère pas tous ces artistes comme des ‘petits branleurs’. Je pense que Kanye West et Odd Future croient en la musique qu’ils font, et méritent pour cela le respect, au moins vis à vis des gens qui les apprécient. La chose la plus importante selon moi, quand j’écoute d’autres artistes, c’est de capter que les mecs sont à 100% dans ce qu’ils font. Tout le reste réside uniquement dans les mains des gens qui écoutent. Je m’oppose aussi sur le fait qu’une tendance hip hop populaire bouffe la place de tous les autres dérivés du genre. Je donne aux gens plus de crédit que cela. Si le Sud est à la mode, tant mieux. Moi, je suis un mec de New York, donc mon hip hop sera inévitablement new yorkais. Je ne sais pas si je suis isolé. Je ne peux pas vraiment répondre à cela. Ce que je sais, c’est que je reste ouvert à n’importe quelle opportunité de travailler avec d’autres personnes qui y sont disposées.

Selon toi, pour finir, est ce que le hip hop a la même signification aujourd’hui que dans le passé?

Pour moi, il aura toujours la même signification. C’est la musique la plus importante de notre génération, et le hip hop sera toujours un indispensable porte-voix.

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