Interview : Restless Mashaits (04-2003)

Comment est né Restless Mashaits? Que faisiez vous avant?

Stuff : Restless Mashaits est une section rythmique que j’ai formée avec Jil au début des années 90. En fait, à l’époque, on jouait sous ce nom avec d’autres musiciens. C’était notre nom de scène, on jouait pour un Dj francophone qui s’appelait Ben. Jil et moi avons toujours joué ensemble, lui jouait à l’époque dans pas mal de groupes en tant que bassiste. Quand nous nous sommes rencontrés, je suis passé à la basse et lui s’est mis aux programmations, claviers, pianos, et orgues. Un guitariste et une boite à rythme nous accompagnaient en live et c’était quelque chose d’assez nouveau. C’était un peu le dancehall de l’époque puisque Ben y posait des textes en français. Il y avait aussi une partie de nos sets qui était dub instrumental et qui était assez appréciée par le public.

Comment est né le projet « Kingston Session 1992-2002 »?

On est allé en Jamaïque pour la première fois en 1991 et l’année suivante nous y avons enregistré un premier 45t (« Faya Dub ») avec une face dub et une face dancehall. Il n’y avait pas de chant du tout. Nous y sommes ensuite régulièrement retournés car, à Genève, les gens n’étaient pas assez compétents pour le travail qu’on leur demandait même si les studios étaient bien équipés. Nous sommes donc retournés là bas pour travailler avec les bonnes personnes et enregistrer un certain nombre de riddims, de morceaux instrumentaux avec des voix pour certains. Le projet « Kingston Session » regroupe en fait tous les enregistrements que l’on a sortis en 45t de 1992 à 2002. C’était aussi un moyen pour nous de rendre hommage à ce support autour duquel tout le business du reggae tourne. On voulait toucher plus de gens donc on a sorti un CD compilant tout cela.

Comment est la scène reggae suisse?

Elle se développe de plus en plus, essentiellement dans les grandes villes comme Genève, Berne, Lausanne, Zurich. Il y a de plus en plus de jeunes qui font des sound systems. Chaque ville a plus ou moins son groupe et deux voir trois sound systems.

Votre renommée semble plus grande à l’étranger que chez vous? Qu’en est-il exactement?

Effectivement, c’est le cas. En Angleterre, par exemple, on a beaucoup plus de réponses parce que le marché est plus grand et que la communauté reggae est aussi plus importante. Genève est une ville assez petite et donne raison à l’adage disant que nul n’est prophète en son pays. C’est vrai qu’à chaque fois, dans le milieu du reggae, que ce soit en Allemagne, au Japon, ou en Angleterre, les gens nous apprécient plus là bas. C’est aussi du au fait qu’ils connaissent bien cette musique et qu’ils l’apprécient un peu plus justement.

Comment un groupe suisse parvient-il à avoir tant de connections et de crédibilité vis-à-vis des artistes jamaïcains par exemple?

Que tu sois de Suisse ou d’ailleurs, ça n’a pas d’importance. Cela fait plus de dix ans que nous allons régulièrement en Jamaïque pour enregistrer ou pour composer. On a eu ainsi pas mal de contacts avec différents artistes. Nous nous impliquons aussi beaucoup dans notre musique donc les jamaïcains sont enthousiastes avec les étrangers qui jouent une musique qui leur parle. Les choses se font assez naturellement. C’est le fruit de beaucoup de travail et de dévotion.

Quelle figure emblématique du reggae que vous ayez pu rencontré vous laisse le meilleur souvenir? Pourquoi?

Du fait de nos allers retours réguliers, on a rencontré énormément d’artistes reggae. Je dirais que les musiciens de Roots Radics, Flabba Holt et Keith Sterling, nous ont beaucoup guidé et appris lors de nos premiers enregistrements. Nous sommes très contents d’avoir pu les rencontrer, d’avoir ce genre de contact pour apprendre au sujet du business reggae. Moi, en tant que musicien, j’adore Flabba Holt, c’est un bassiste génial ! Il m’a appris beaucoup de choses.

Vous parlez beaucoup du business reggae. Qu’avez-vous appris exactement en ce sujet lors de vos voyages en Jamaïque?

Le business du reggae est exactement comme le business de la musique en général. C’est difficile, vicieux, il y a plein de ficelles, une certaine mafia mais il faut faire avec. Avec Jil, on fait notre musique et elle passe avant le business. On veut proposer quelque chose de qualité, quelque chose qui te fasse groover, pas une certaine musique de consommation que tu n’écouteras même plus le lendemain. Ca va un moment, mais on n’est pas là dedans, on aime vraiment la musique.

Pourquoi avoir créé Addis Records? Quel est son but? Ses projets?

On a créé notre label à l’époque de nos enregistrements en Jamaïque. Il fallait qu’on ait un label pour nos productions et pour faire la promotion de nos riddims, de notre musique reggae et dub de qualité. Nos projets consistent à continuer à produire une musique chantée ou instrumentale mais toujours dans la vibration reggae.

Quels sont vos projets annexes? J’ai cru comprendre que certains d’entre vous jouaient dans des backing bands?

Effectivement, en tant que musiciens, on joue pour différents artistes en l’occurrence pour The Herbalist Crew qui est un backing band dancehall pour deux Djs qui font du ragga en français. Des artistes nous font appel pour différents travaux comme des programmations, ou des lignes de basse. On travaille pour qui veut bien nous employer.

Comment expliques tu la faible actualité reggae en ce moment et au niveau international au profit du dancehall?

Je n’ai pas vraiment d’explication mais le reggae est la musique populaire de Jamaïque. Avant ce courant musical, il y avait d’autres genres de musique comme le calypso, le rocksteady, le ska… Aujourd’hui, c’est un peu le dancehall qui tire la hype mais ce n’est qu’une question de mode. La musique évolue et s’appelle maintenant dancehall car elle a un rythme un peu différent mais le fond est toujours le même.

Penses tu que le reggae puisse un jour disparaître? D’après toi, a-t-il été asphyxié par cette mode désormais passée?

Non, le reggae ne peut pas disparaître comme ça, il y aura toujours des gens qui apprécieront la musique à sa juste valeur. Il n’a pas été asphyxié par une mode, le reggae en Jamaïque actuellement est toujours aussi énorme, fait toujours autant bouger les gens. Plus que des modes, c’est ce que les gens en font ailleurs, en Europe ou aux Etats-Unis, qui est dangereux. Les gens d’ailleurs ne ressentent pas cette musique profondément comme les jamaïcains. Ils tournent cela sous forme de mode mais, si toi tu apprécies vraiment le genre, tu n’en seras pas victime. Tu continueras de l’écouter pour ce qu’elle est, pour ses messages…

Quel est votre regard ainsi que celui de la Suisse sur le conflit entre les Etats-Unis et l’Irak?

Nous, en tant que rastas, on ne peut pas cautionner la guerre comme moyen de réponse. C’est une bonne merde, ce n’est jamais bon. Les suisses n’ont pas les mêmes intérêts que les autres pays dans cette guerre et ils se tiennent à carreau de toutes façons. En plus, ce n’est pas un peuple qui aime les problèmes. Les suisses sont assez paisibles et ne sont pas chauds pour cela.

Les français semblent considérer la Suisse comme un cocon européen. Qu’en est il exactement?

Je ne sais pas trop si c’est un cocon européen surtout que le pays ne fait pas partie de l’Europe. Pour les gens qui ont les moyens, c’est vrai que c’est un cocon mais c’est comme partout, pour les pauvres ce n’est pas plus évident qu’ailleurs. Nous, nous sommes à Genève qui est encore bien différente du reste de la Suisse. Si tu as de l’argent et que tu es dans le moule suisse, que tu as une bonne situation, c’est clair que c’est un pays assez confortable. Si tu es pauvre comme pas mal de gens ici, car on parle trop rarement de cela lorsqu’on aborde le confort de vie suisse, ce n’est pas forcément facile parce qu’on te met à l’écart, on te le fait ressentir. Les gens thunés ont l’impression de tout avoir mais ont plein de problèmes dans leur tête.

Quels sont vos projets à venir?

On a quelques productions qui vont sortir en 45t dans un premier temps, différents dubs ou morceaux que l’on aimerait bosser avec différents artistes jamaïcains. Il y a un disque d’Herbalist Crew qui va sortir et sur lequel on intervient.

Que faut il encore pour que vous considériez avoir réussi votre carrière de musicien?

Je pense que jusqu’à la fin de notre vie on apprendra. Il y a toujours quelque chose à apprendre au fur et à mesure que tu avances…

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