Interview : Psykick Lyrikah (06-2007)

À l’écoute de ce « Acte« , vous semblez vous être très bien trouvés, toi et Mellano. Comment vous êtes vous rencontrés tous les deux? Quels sont vos atomes crochus?

On s’est rencontré quand on finissait l’album « Des Lumières Sous La Pluie« , il nous a été présenté par Thomas Lagarrigue d’Idwet, qui a bien senti que croiser nos routes pouvait donner quelque chose d’intéressant. Du coup, Olivier a posé de la guitare sur trois titres, puis nous l’avons invité pour le concert des Trans Musicales 2004. Et depuis il est devenu membre à part entière de Psykick Lyrikah. Boulimique de travail, efficace, discret, pour moi ce qu’il fait relève du génie, il écrit de superbes textes pour son projet Mobiil, crée des musiques de films pour des ciné-concerts bouleversants, il sort un disque magnifique de musique baroque chez Naïve, « La Chair Des Anges », plus ses collaborations qu’on ne compte plus. On s’entend bien et on se comprend pour beaucoup de choses.

Psykick Lyrikah

On aurait facilement cru Psykick Lyrikah intéressé par le travail de Mellano plutôt que l’inverse. Qu’est ce qui l’a attiré chez vous?

Le mieux serait de lui demander. Personnellement, lorsque j’ai rencontré Olivier je n’avais pas entendu parler de lui.

N’était-ce pas finalement une aubaine, voir un soulagement pour toi, de te retrouver capable de sonner blues, un style que tu apprécies particulièrement? Pourquoi cet intérêt pour le blues d’ailleurs plutôt qu’un tout autre genre?

Je ne pense pas que l’album sonne « blues », mis à part l’adaptation de « 3 Lettres Rouge Sang ». L’album est plutôt dans un veine rock, voire pop, un peu ambiant par moment. Ce qui pourrait le rapprocher du blues est la rugosité du son, et des conditions d’enregistrement proches du live, donc d’une certaine forme d’urgence avec un choix de ne pas appuyer un côté trop esthétique ou « lisse ». Sinon, j’aime le blues pour la simplicité de la forme et la profondeur émotionnelle du fond, mais j’écoute aussi beaucoup d’autres styles de musique, je ne suis pas un passionné hyper connaisseur.

Tu fais preuve ici d’une belle ouverture musicale, ce genre de projet étant très rare au sein de la scène hip hop. Selon toi, est-ce cela qui manque à la scène, en France notamment?

Cela n’engage évidemment que moi, mais je trouve dommage qu’il n’y ait pas un peu plus de risques musicalement parlant. Ca ne veut pas dire de l’expérimental ou des orchestrations à n’en plus finir, mais beaucoup de choses sonnent comme tu les a entendu déjà cinquante fois, voire plus. Pourtant dans une forme simple « sample + beat », tu peux à mon avis dégager autre chose. Mais l’aspect à la fois simple et urgent du rap peut être respecté sans appliquer encore et toujours les mêmes recettes. Dès qu’un truc marche, cents clones déboulent derrière. Mais n’oublions pas qu’en France, on a La Rumeur, Casey, La Caution, Flynt, Grems et plein d’autres gens doués.

Même si certains textes ne sont pas vraiment inédits, que quelques titres sont réadaptés, trois jours semblent bien peu pour un tel résultat. Comment avez-vous travaillé?

On avait pas mal d’idées en poche, suite à un concert qu’on a donné à Rennes l’année dernière, un truc qui devait ne se faire qu’une fois. On a gardé deux ou trois titres qu’on jouait sur scène de temps en temps. Lorsqu’on est entré en studio, on s’est donné trois jours, un pour travailler de nouvelles choses et retravailler certaines parties, un pour enregistrer tout le disque dans des conditions live, un pour mixer. Les morceaux ont tous été enregistrés en une seule prise, guitare et voix jouées en même temps, j’ai juste rajouté des backs en fin de journée.

Quel rôle, quelle responsabilité Dominique Brusson a t-il dans la réalisation de ce projet? L’idée d’enregistrer était-elle au programme sans même son intervention?

Dominique a été l’élément déclencheur de cet album, c’est lui, à la fin d’une carte blanche qu’Olivier donnait, qui nous a proposé d’en faire un disque. Je pense que sans ça, on ne l’aurait pas fait. On aurait peut-être intégré un ou deux titres guitare/voix dans le prochain album, c’est tout. Mais l’idée nous plaisait, et on a tenté le coup. C’est la première fois que je travaillais avec lui, et vu l’efficacité du bonhomme j’espère que ce n’est pas la dernière. J’aimerais ajouter qu’on a été aidé par Thomas Poli, qui est musicien au sein du groupe Montgomery, et qui a assisté Dominique et participé à l’émulation qui régnait pendant ces quelques jours. Il y avait une énergie incroyable que chaque personne renvoyait à l’autre, un truc rare.

Certaines ambiances de cet album font parfois penser à des groupes très personnels et différents comme Noir Désir et La Rumeur. Ces deux-là font-ils partie de tes favoris? Quels sont les groupes ou artistes en dehors de la sphère hip hop que tu écoutes?

J’aime Noir Désir mais je ne connais pas bien leurs disques. J’aime aussi La Rumeur. Ces deux références reviennent parfois, je suis très flatté de ça, même si je pense que notre musique reste très différente. En dehors du hip hop, j’aime beaucoup de choses différentes: David Axelrod, Donny Hathaway, Elliott Smith, Robert Wyatt, D’Angelo, Radiohead, Sade, Nick Drake, Dominique A, Matt Elliott… La liste est longue.

« Acte » n’est pas si loin du slam et du spoken word. Quel regard portes-tu sur cette récente médiatisation d’artistes se proclamant de cette catégorie? Comment te défendrais-tu face à ceux qui t’y affilieraient?

Je ne pense pas qu’ »Acte » soit proche du slam. On se doutait qu’en faisant un ou deux morceaux sans rythmique, sans vraie pulsation, on soulèverait ces remarques. Pour être tout à fait honnête, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec tout ce qui était spoken word/slam, et ce ne sont pas les artistes émergeants dans ce genre qui m’ont fait changé d’avis. Quant à me défendre contre ça, ça ne sert à rien, je ne contrôle pas la façon dont les gens écoute notre musique.

Le slam a le mérite de souligner une certaine qualité de texte qu’on retrouve aussi chez toi de manière plus musicale. N’as-tu pas à y gagner finalement?

Pour l’instant je n’ai pas été convaincu par une « qualité de texte » propre au slam, j’ai surtout l’impression que c’est la forme qui induit cet avis. J’attends de découvrir des gens qui me convaincront d’autre chose que ce que j’ai entendu jusqu’à présent.

Tes textes sont toujours assez sombres, ce qui fait que sur scène ce n’est pas toujours évident de rester captivé par ton univers de bout en bout. Est-ce quelque chose que tu aimerais améliorer en intégrant par exemple un peu de second degré, un peu de fun, ou considères-tu que ce n’est pas du tout ta vocation? Arm est-il quelqu’un de triste?

L’attitude que j’ai sur scène n’est pas une posture, c’est quelque chose qui s’est imposé dès le début parce que j’étais tétanisé par le public. Ca a entraîné une certaine tension que des gens ont compris, d’autres pas. Aujourd’hui je suis plus à l’aise, par rapport aux gens, à l’espace scénique, il m’arrive aussi de parler un peu entre les morceaux, mais je laisse les choses se faire naturellement, je sais que c’est tout simplement ma façon de jouer cette musique, de rapper ces textes. J’ai aussi compris que je n’avais pas à m’excuser de ça, et que les gens que ça dérangeaient pouvaient toujours aller voir les quinze millions d’autres concerts où ils pouvaient taper dans leurs mains et sauter en l’air. Pour ce qui est du quotidien, je n’ai pas l’impression d’être quelqu’un de triste, disons que je garde ma musique comme un monde riche où je peux dire des choses que je tais la plupart du temps, comme un exutoire où ta pluralité a enfin la liberté de s’exprimer, ce qui n’est pas en contradiction avec le fait que je suis plutôt heureux dans ma vie, enfin content d’être là quoi.

Le ton que tu adoptes est très neutre. Pourquoi ce choix si particulier, et qui plus est original dans le hip hop? Ne ressens-tu donc jamais le besoin de dévoiler tes sentiments ou de prendre position?

J’ai eu étrangement le sentiment de dévoiler beaucoup de choses dans « Des Lumières Sous La Pluie »! Evidemment ces choses sont un peu obscures, codées ou enfouies entres deux phrases. Il faut aussi savoir lire entre les lignes, on peut à mon avis faire passer beaucoup d’idées sans enfoncer bêtement des portes ouvertes. J’aime aussi concevoir la musique comme une zone floue où on peut se donner le droit de sortir un peu des choses très concrètes d’un quotidien. J’ai par exemple des convictions politiques je que n’ai pas envie d’exprimer ouvertement dans mes morceaux, ça ne m’intéresse pas, et à ceux qui avancent le fait la musique sert aussi à ça, je répondrais que la musique sert surtout à faire ce qu’on veut. Cette diversité c’est un truc à défendre. Finalement tout dépend de la façon dont les idées sont dites.

A mon humble avis, tu fais partie des Mcs français à l’écriture la plus fine, tu dois dévorer du bouquin. Quels sont tes goûts et préférences littéraires?

Déjà merci du compliment, sinon j’aime lire mais je lis assez peu. Passé la claque des auteurs russes du XIXème, qui ont fortement inspirés le premier album, j’ai lu quelques trucs, une série de SF conseillée par Olivier Mellano, « Les Cantos d’Hypérion », puis d’autres livres qui ne m’ont pas vraiment marqué. En fait, je n’y connais pas grand-chose en littérature, je lis la plupart du temps des livres qu’on me conseille. Ah, et il y en a un, au passage, qui a inspiré un morceau de « Acte » et qui s’appelle « Le Maître et Marguerite », à lire absolument.

Idwet te suit depuis les débuts de Psykick Lyrikah. Es tu inséparable de cette famille que tu formes avec Robert Le Magnifique ou les Abstrackt Keal Agram? As-tu déjà suscité l’intérêt de structures plus importantes? Quelles sont tes ambitions?

Le label Idwet est là depuis « presque » le début: on a fait notre street-tape avant de les connaître. Maintenant concernant les artistes du label, on est tous très indépendants les uns des autres, je ne vois que très peu Tepr ou Robert le Magnifique, puisqu’on n’habite pas dans les mêmes villes. On s’apprécie, mais chacun a son identité musicale, parfois tout ça se croise, pour repartir ensuite sur sa propre route. Du reste, je n’ai pour ambition que de faire la musique qui me correspond et d’en vivre suffisamment pour ne pas retourner taffer. Mais très franchement, moi qui n’ai jamais imaginé ni même souhaité vivre un jour de ma musique, je me contente de la porter le plus loin possible, sans autre idée ou rêve secret de « percer », je n’ai jamais été dans cette optique-là.

Parlons d’Hamlet maintenant. Peux-tu nous présenter le projet, éclairer ceux pour qui c’est encore un peu flou? Quelles sont les raisons qui t’ont motivées à prendre part au projet?I

l s’agit d’une adaptation théâtrale de Hamlet de Shakespeare, par David Gauchard. Son idée à été d’intégrer la musique qu’il écoutait à l’époque au sein du récit, et d’en faire une sorte de spectacle hybride entre la pièce de théâtre et le concert. Sur scène, il y a quatre comédiens, Robert aux machines, et moi. C’est David qui m’a proposé d’écrire un texte sur la première B.O, sortie chez Idwet. Ensuite il m’a demandé d’intégrer le spectacle en rappant ce texte à la fin de la pièce, puis au fur et à mesure des années, il a réadapté le spectacle afin de donner encore plus de place à la musique et au rap. On tourne depuis un bon moment maintenant, un deuxième disque du spectacle vient tout juste de sortir, et d’autres projets sont envisagés entre David et moi. On a envie de construire des choses en évitant le côté « intellect, slam, expérimental » qui guette ce genre de rencontres.

Mr Teddybear t’a longtemps accompagné. Sera t-il de retour sur ton prochain véritable album ou cette collaboration est-elle définitivement éteinte? Si oui pourquoi?

Mr Teddybear ne sera pas sur le prochain album. On a cessé de travailler ensemble après « Des Lumières Sous La Pluie » parce que géographiquement ça devenait difficile de travailler aussi étroitement qu’on l’avait fait jusque-là, et parce qu’on ne partageait plus « l’après-album », puisqu’il n’était pas sur scène avec nous. Nos routes se sont donc séparées.

Peux-tu nous parler un peu de ton prochain album? À quoi doit-on nous attendre?

On n’a pas encore commencé à le mixer, mais toute la matière est là. Il est trop tôt pour en parler, mais disons qu’il sera à la fois différent du premier album, mais aussi de « Acte », avec plus d’ouverture vers d’autres artistes.

Quels sont tes projets, collaborations à venir hormis le prochain album?

J’ai posé sur le prochain album d’Experience et sur celui du rappeur suisse La Vacuna, j’ai plusieurs morceaux sur le nouvel album Hamlet, « Thèmes Et Variations« . En projet, un disque avec le rappeur parisien Iris. J’ai posé sur quelques mixtapes, mais je n’en parle plus trop parce que les trois-quarts des mixtapes sur lesquelles tu posent ne sortent jamais.

Mot de la fin?

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