Interview – Paul Thomas Saunders, un peu plus près des étoiles

Paul Thomas Saunders n’est plus le jeune homme timide qu’on avait peur de briser d’une simple poignée de main lors de notre première entrevue en 2012. Visiblement content d’être là, assis dans un de ces vieux canapés des loges de la Cave aux Poètes de Roubaix, le britannique nous accueille les bras grands ouverts, l’oeil pétillant. Il nous parle du début de son ascension avant de s’époumoner en mode solo acoustique devant un public indéniablement séduit, allant même jusqu’à compléter sa playlist d’une chanson écrite dix minutes avant le show de peur de ne pas en donner assez. Entretien.

La première fois que l’on s’est vu, tu ouvrais pour Julia Stone. J’imagine que ça devait être une belle expérience!

Paul Thomas Saunders: Complètement. Elle est adorable! On faisait un petit duo chaque soir, le temps d’une chanson. C’est le genre de chose qui ne pourrait pas m’arriver avec n’importe qui. Quand je compose, c’est avec mon ami Max, mais je suis tellement impliqué que je ne pense absolument pas à collaborer avec qui que ce soit. Là, c’était vraiment cool d’avoir l’occasion de faire de la musique avec quelqu’un d’autre.

Qu’as-tu retenu de ce moment?

Je pense qu’il s’agissait d’une des premières dates d’une petite tournée d’un mois, ce qui est long pour moi. J’ai réalisé à quel point il était difficile de donner un concert consistant chaque soir, d’autant plus que Julia et son groupe étaient impeccables tout le temps. De notre côté, il y avait des hauts et des bas, c’était difficile d’assurer à chaque concert! Chaque salle était blindé, il fallait bosser continuellement. C’est un vrai métier.

Pourquoi ne pas concrétiser cette mini-collaboration en enregistrant?

Tu sais, l’intégralité de l’album a été enregistré dans ma chambre ou dans celle de mon guitariste. En fait, on ne va jamais en studio. On a fini par réussir à garder un lieu qui reste le plus petit et le plus intime possible. C’était un vrai challenge de conserver cette façon de faire. On voulait vraiment voir ce que donnerait un album en se limitant à un laptop, un synthé et une guitare. On aurait pu profiter du fait d’avoir été signé sur une major pour voir les choses en plus grand, mais on a préféré se fixer des limites et voir jusqu’où on pouvait aller.

Ce soir-là, tu étais extrêmement nerveux et timide, même lors de l’interview! J’ai l’impression d’avoir quelqu’un d’autre en face de moi aujourd’hui. Ressens-tu la pression de la même manière?

Non je ne pense pas! Ce soir-là, j’étais vraiment angoissé de jouer en live, en particulier en solo. Je ne l’avais pas fait beaucoup de fois. J’essayais justement de rester loin de ce genre de session acoustique, mais on m’y poussait toujours. Je traînais ce rôle de troubadour folk, et je n’aimais pas ça. J’avais peur de n’être perçu que de cette manière vis-à-vis du public et de la presse, alors que ce n’était pas mon truc. Aujourd’hui, j’ai avancé, j’ai fait un album, et je me fiche un peu plus de ce que les gens peuvent penser. Quand je joue en acoustique, que je ne prends pas mon groupe avec moi, ce n’est plus vraiment un souci, et les gens qui connaissent les chansons peuvent maintenant comprendre leur architecture et les entendre d’une autre manière.

Ton album est très orienté pop. Comment traduis-tu ces morceaux souvent très riches en version acoustique?

La plupart du temps, je ne le fais pas. Quand je joue en acoustique, j’essaie de ne pas jouer trop de chansons du disque. Si je voyais un groupe en concert qui jouait exactement les titres de son album, ça m’ennuierait. Mon groupe et moi, c’est une chose. Quand je suis seul, j’essaie vraiment de faire mon truc.

Tu joues donc de nouvelles chansons?

Oui, je joue des trucs inédits pour les tester, pour voir si ça fonctionne. Je pense que je peux facilement détecter si c’est une chanson inutile ou non, selon la connexion avec le public. C’est plus intéressant que de mal recréer les chansons de l’album.

Ceux qui te connaissaient avant la sortie de ‘Beautiful Desolation’ ont remarqué que certains morceaux déjà parus font partie du tracklisting, tout en ayant été retravaillés. Pourquoi les avoir refaits? Tu n’étais pas satisfait?

Pour tout t’avouer, le process de création des premiers EPs était un peu chaotique. J’ai l’impression que, lorsqu’on a signé avec le label, on n’était pas vraiment prêt. Les gens qui trouvaient la musique sur le net montraient déjà un peu d’intérêt, et c’est pour ça qu’on a sorti des EPs. A vrai dire, nous étions un peu sous pression, et on a du se dépêcher. Avant ça, on ne savait même pas comment enregistrer! Max et moi, on faisait ça dans une chambre… Quand on a réécouté les EPs, on s’est rendu compte que ce n’était pas vraiment représentatif de ce qu’on est capable de faire aujourd’hui. On voulait les rendre plus solides, plus représentatifs, en imaginant le groupe avec nous. On a donc repris les chansons qu’on aimait le plus pour les ré-enregistrer comme si ça n’avait jamais été fait, en faisant une croix sur les anciennes versions. Sur l’album, elles sonnent exactement comme je le voulais.

Que signifie le titre ‘Beautiful Desolation’?

C’est basé sur une phrase de Buzz Aldrin quand il a marché sur la Lune. L’album est largement influencé par l’espace. On a utilisé beaucoup de sons d’anciennes vidéos trouvées dans les stocks de la NASA ou de l’agence spatiale russe. Plutôt que d’écouter d’autres disques et de s’en influencer, on a essayé de recréer les ambiances de ces vidéos avec nos instruments. On voulait sonner comme des images. Recréer une vidéo de comète avec un synthétiseur, ça peut sonner prétentieux, mais ça te force à être créatif et à trouver des sons que tu n’as jamais entendus. Plutôt que de sampler d’autres artistes et que ça soit perceptible par l’auditeur, on a préféré s’inspirer de ces images, que personne ne devinera jamais.

Quelle a été la plus grande différence entre composer un EP et un album complet?

Quand on a fait l’album, on sentait qu’il y avait de la place pour ça, on était confiant. A l’époque des EPs, on se sentait un peu comme des imposteurs, parce qu’on avait le sentiment qu’on ne savait vraiment pas ce qu’on faisait ni où on allait. On n’y croyait pas du tout! J’aime les EPs mais, pour moi, ça reste des enregistrements lo-fi et c’est exactement ce qu’on essaye d’éviter aujourd’hui, avec la petite expérience que l’on a. On a commencé l’album à un moment où on était à l’aise avec le process d’enregistrement. C’est ça la différence. Avec les EPs, on faisait simplement de notre mieux pour arriver à quelque chose de correct. On savait que l’album allait être bien, il fallait simplement prendre les bonnes décisions artistiques.

D’habitude, l’étape du premier album est difficile pour les artistes, il y a beaucoup de pression…

Il y en a eu! On a mis longtemps à le produire et, sur la fin, c’était horrible et très difficile. Nous n’avions jamais travaillé avec des deadlines strictes, et je crois qu’on s’est fait avoir par le temps!

Comment savais-tu qu’un morceau était complètement terminé?

C’était justement ça le problème. On était tout le temps en train de ré-éditer et de peaufiner les détails. Et c’était sans fin… On s’est forcé à leur donner un point final lorsque l’on a booké notre ingé-son, parce qu’il était cher! On lui a envoyé les morceaux la nuit précédant la journée où il était supposé les mixer, on a vraiment bossé jusqu’au dernier moment. Du coup, ils étaient forcés d’être terminés quand on les lui a envoyés! (rires)

‘Good Women’ est l’une de mes chansons favorites sur l’album. Tu parles de ces filles qui ont tout pour elles et qui sortent avec des abrutis. C’est du vécu?

En fait, je ne sais pas vraiment. Je pense que ça parle un peu de moi. Dans l’histoire, c’était moi le connard… (rires) Ça m’est arrivé plusieurs fois dans le passé d’être à cette place, mais j’ai fini par réaliser, et j’ai changé!

Qu’est ce qui se passerait si tu perdais ta voix? Que deviendrais-tu?

Ça m’est déjà arrivé! C’était un cauchemar! C’est l’une des raisons pour laquelle l’album a pris autant de temps. Juste après la tournée avec Julia Stone, je suis tombé malade. J’ai essayé de compenser en prenant beaucoup de médicaments. Tout ce que j’ai gagné, c’est d’avoir perdu ma voix! Ça a duré environ six mois.

Qu’as-tu fait pendant tout ce temps?

J’ai écrit les dernières chansons de l’album, ‘Good Women’ et ‘On Into the Night’. Curieusement, je pense que ce sont mes deux morceaux préférés. Le disque est donc sorti en retard mais, avec le recul, ce temps a été bénéfique. Nous avons pris la peine de peaufiner la production pour faire sonner l’album comme un ensemble, même s’il y a des anciens morceaux. Je pense qu’on a réussi, et qu’on ne serait pas parvenu au même résultat si on l’avait sorti six mois plus tôt!

Tu as une musique qui se prête bien à des lieux particuliers, comme les églises. Quel serait l’endroit idéal pour jouer?

Un planétarium. C’est quelque chose que l’on a en projet mais qu’on a du mal à faire aboutir, parce que ça coûterait cher d’un point de vue logistique. Mais on aimerait pouvoir jouer l’album devant un public allongé en train de regarder les étoiles…

Si tu devais échanger ta guitare contre un autre instrument, lequel choisirais-tu?

Sans hésiter, le thérémin! J’adore le son de cet instrument!

Comme tu es un gars très inspiré, pourrais-tu écrire une chanson en relation avec les évènements de Charlie Hebdo?

Non, je n’aime pas mettre de thème particulier dans mes chansons. Ce que j’écris est finalement très classique, et peut sonner cheesy. Il y a des gens qui ont un talent particulier pour raconter des histoires tout en donnant un point de vue. Je veux protéger mon opinion sur les choses. Je ne vois pas pourquoi mon avis devrait être répandu, ou serait plus important que celui de quelqu’un d’autre. Je ne veux pas faire de sermon, je préfère parler de la vie et d’autres choses plus simples. Et on parle déjà assez de Charlie Hebdo dans les journaux et sur le net!

Pour terminer, quel est ton mot français préféré?

‘Oiseau’ (rires). C’est ce genre de mot qu’on apprend en premier à l’école. Je ne me rappelle que de ça. Ah, j’aime bien aussi ‘poisson rouge’ et ‘poubelle’!

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