Interview – Orelsan, l’équilibriste

Interview – Orelsan, l’équilibriste

Auteur il y a deux ans d’un premier album remarqué, le mal nommé « Perdu D’Avance« , OrelSan revient enfoncer le clou – « comme Ponce Pilate » – avec un deuxième effort réalisé entre Caen et Paris. Moins introspectif mais toujours épaulé par de solides productions, « Le Chant Des Sirènes » confirme les espoirs autant qu’il ouvre de nouvelles perspectives. Rencontre avec celui qui a mis la Basse-Normandie sur la carte du rap.

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Tu prévenais sur ton premier album qu’il n’y en aurait pas de deuxième. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis?

Mon premier album était très personnel, j’y racontais ma vie entre 15 et 25 ans, et j’ai eu le sentiment d’avoir fait le tour du sujet. Après être passé d’un truc amateur à quelque chose de plus professionnel, je me suis retrouvé face à une page blanche. Beaucoup de choses avaient changé dans l’intervalle: au début je faisais mes trucs sur Internet et tout le monde trouvait ça super, et d’un coup je me suis heurté à des gens avec d’autres avis. C’est aussi ce qui m’a fait me demander si j’étais vraiment fait pour ça. Et puis j’ai réalisé que c’est la seule chose que je sais à peu près bien faire, j’ai pas d’autre talent particulier, et puis j’aime trop ça. Donc j’ai décidé d’assumer le truc et, puisque j’avais la chance d’avoir déjà une exposition, d’avoir fait le plus « dur », je me suis repris en main et je me suis dit « ok, t’as fait une tournée, tu t’es un peu reposé sur tes lauriers, t’as fait deux ou trois trucs à droite à gauche, t’as écrit deux ou trois chansons moyennes, c’est le moment d’y retourner« .

Tu te souviens à quel moment tu as décidé de te lancer dans « Le Chant Des Sirènes »? Est-ce que c’est venu après une période sans écriture, le temps de « revivre » des choses à raconter ensuite?

Quand tu fais un album comme « Perdu D’Avance », il t’arrive tellement de trucs quand ça marche – et encore ça n’a pas marché un truc de fou, mais suffisamment pour en vivre – que tu te retrouves dans le flou total. On me demandait d’écrire et je le faisais, sauf qu’à un moment j’ai réalisé que je n’avais pas fait un vrai truc en solo depuis longtemps. J’ai fais quelques bonnes chansons, avec Toxic Avenger et Nessbeal notamment, mais je trouvais ça un peu trop facile de faire des featurings. Le problème, c’est qu’à chaque fois que je faisais des chansons dans mon coin, je n’étais pas satisfait du résultat. Pour donner un ordre d’idée, sur le premier album, j’ai fait quatorze chansons, et j’ai tout gardé. Pour celui-là, j’en ai fais au moins trente jusqu’à trouver une sorte d’équilibre: parler de moi sans aboutir à un nouvel album encore très égocentré. Il y a eu beaucoup de remise en question, ça m’a pris du temps, et sans qu’il y ait de véritable déclic, je me suis relancé pour de bon. J’ai quasiment arrêté de sortir, je suis resté chez moi pendant presque un an, il m’arrivait de partir à la campagne pour m’isoler et lire des livres… un vrai travail d’écrivain.

orel2Quand « Perdu D’Avance » est sorti, on t’a beaucoup comparé à Eminem alors que la comparaison avec The Streets me parait beaucoup plus pertinente. Non seulement dans le contenu de ton premier album, mais aussi dans la situation qui était la tienne tout de suite après…

Je pense que la musique elle-même, le rap et la façon de chanter, est plus proche de celle d’Eminem, et encore… Mais, à un moment donné, les médias rêvaient tellement d’un Eminem français qu’il a suffi que je sois blanc et que je fasse du rap pour que ça parte. Eminem est quelqu’un que j’ai beaucoup écouté, mais c’est une facilité d’avoir voulu nous comparer. Quant à The Streets, le fait est qu’il habite le sud de l’Angleterre et moi le nord de la France. Si ça se trouve, on habite qu’à 200 km de distance, et c’est peut-être ce qui explique que je me sente plus proche de son style de vie, de sa situation familiale etc… Mais j’ai découvert sa musique très tard, et j’accrochais pas au début. J’aimais pas sa façon de chanter, j’avais l’impression qu’il rappait hors-temps.

Avec du recul, et après avoir rencontré ton public, est-ce qu’il y a des choses que tu regrettes sur « Perdu d’Avance » et que t’as essayé d’éviter sur « Le Chant Des Sirènes »?

cita22Sur « Perdu D’Avance », je trouve que je vais parfois trop loin dans les textes, que je cherche un peu trop la surenchère, que je privilégie le texte par rapport à la forme. Mais je ne considère pas que soit une erreur, au contraire, c’est même ce que j’aime dans ce disque là. Avec Skread, on a tout fait seuls chez moi, dans le garage, et ça nous a ouvert tellement de portes qu’on ne peut pas regretter le résultat final. Le seul bémol, c’est qu’à l’écoute du disque je donne vraiment l’impression d’avoir beaucoup de certitudes. Sur « No Life » par exemple, on a le sentiment que j’ai un avis bien tranché sur les choses, que je ne suis pas très flexible. C’est peut-être un truc que j’ai essayé de corriger sur « Le Chant Des Sirènes ».

On ne retrouve pas non plus de morceau « marrant » sur ce disque, et tu te défends clairement de faire du « rap comique ». Est-ce qu’à un moment t’as eu peur de te laisser enfermer dans cette caricature?

J’étais dans une position qui m’a saoulé, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu faire quelque chose de moins drôle cette fois-ci. J’ai pas du tout envie de renier « Perdu D’Avance », je le ré-écoute encore de temps en temps. Mais cette fois là, je voulais vraiment mettre l’accent sur les mélodies, écrire des chansons un peu plus tranchées en fait. Je suis conscient que des gens n’adhéreront pas à tout le disque. Celui qui va aimer « Suicide Social » trouvera peut-être « La Terre Est Ronde » complètement pourrie, ou l’inverse. Moi, je suis content que les deux parties s’équilibrent. Sur le premier album, je trouvais que toutes les chansons ou presque étaient ironiques, parodiques, et c’est de ça que j’ai essayé de sortir. Je voulais faire des chansons plus aériennes, plus mélancoliques. C’est vrai que ça donne un album plus sombre à l’arrivée, mais je ne l’explique pas.

Tu peux revenir sur la genèse du morceau « La Petite Marchande De Porte-Clés »?

A l’époque où j’essayais de produire, j’avais samplé la voix d’une série chinoise pour en faire une instru. Je m’étais mis en tête d’écrire dessus mais c’est resté au placard un moment. Et puis je suis tombé sur des reportages à la télé: un sur le kidnapping d’enfants en Chine, un autre sur les ouvriers qui ont construit les infrastructures des JO etc… Je commençais à faire le lien dans ma tête et à me poser des questions à propos de la politique de l’enfant unique dans certaines campagnes chinoises, qu’est-ce qu’ils font quand ils ont une fille, je me demandais s’il y a encore des enfants qui bossent dans des usines comme il y a vingt ans… Ca m’a inspiré et je me suis mis à penser à une fille de mon âge que je pourrais croiser dans la rue, et qui aurait très bien pu bosser dans un sweatshop il y a vingt ans.

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Tu peux développer un peu sur le titre de l’album: « Le Chant Des Sirènes »?

C’est une métaphore de la tentation. L’album tourne autour de ce thème central même s’il est traité de manière large. On est une génération qui a beaucoup d’addictions en tout genre: le tabac, l’alcool, la coke, les filles, la TV, le fast-food, internet… et dans mon cas l’addiction de parler de soi, de courir après une certaine renommée. La chanson « Le Chant Des Sirènes » parle des tentations dans le show-business parce que c’est le truc le plus flagrant, le plus violent qui puisse arriver. Mais sur d’autres pistes, je parle aussi d’une certaine nostalgie, comme d’un retour aux sources sur « La Terre Est Ronde » par exemple, le retour à des choses simples.

Vous en êtes où de votre album commun avec Gringe et de ton envie de produire davantage?

Ca ne s’est pas encore fait, mais là on bosse vraiment dessus. On a des instrus, des thèmes de chansons, quelques trucs qu’on est en train de faire et qu’on espère voir aboutir. Pour ce qui est de la production, ça ne m’intéresse plus trop, j’aime bien en faire pour le fun mais en général je me contente de réaliser la base avant de confier le travail à d’autres personnes. C’est un vrai métier, et j’ai pas l’oreille suffisante ni les connaissances techniques pour faire les choses bien. J’aime pas chercher un son pendant des heures. Au final, ma façon de penser et ma façon de faire dans la vie de tous les jours me poussent à écrire.

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