Interview : Nada Surf (11-2005)

Nada Surf

En 1996, Nada Surf était propulsé en haut des charts avec son premier single, « Popular », puis retombait dans l’anonymat le plus total outre Atlantique tout en continuant vaillamment son petit bout de chemin en Europe. Après le très remarqué « Let Go », Mathew, Daniel et Ira sont actuellement en tournée pour défendre « The Weight is a Gift », un album à la fois grave et léger. L’occasion pour nous de revenir sur une carrière faite de hauts et de bas et sur des sessions d’enregistrements pas tout à fait comme les autres avec Mathew et Ira dans un hôtel parisien, Daniel souffrant encore du jet-lag et préférant se reposer pour le concert prévu le soir même.

Lorsqu’on se penche sur votre carrière, ce qu’il y a de plus frappant au premier abord c’est que vous soyez considérés en Europe comme un groupe important et médiatique alors que dans votre propre pays vous avez une image de groupe de rock indé bien plus confidentiel…

Mathew Caws: C’est en train de changer… Mais il faut dire que le matraquage médiatique autour de « Popular » ne nous a pas fait que du bien. Nous étions en rotation sur MTV et pendant trois mois d’affilés on n’a vu que nous. C’était ridicule et certainement pas la meilleure manière de lancer notre carrière puisqu’à cause de cela personne ne nous a pris au sérieux! Nous avons été perçus comme un groupe fabriqué, quelque chose de commercial. Et en toute honnêteté, ça n’a jamais été notre cas! Mais si Nada Surf a été plutôt confidentiel aux Etats-Unis pendant quelques années, nous sommes désormais à nouveau suffisamment connus pour faire la musique que nous aimons.

De votre reprise d’Indochine à votre participation au dernier album de Coralie Clément… on a l’impression que vous aimer brouiller les pistes, que vous ne vous préoccupez pas plus que ça de l’image que vous renvoyez. Comme si vous ne vouliez à aucun prix être catégorisé.

Mathew Caws: C’est tout à fait cela. Mais c’est aussi un luxe. Tu sais, je pense que cela se ressentirait dans notre musique si nous étions des « hardliners » ou des « flag wavers ». Il se trouve que j’écoute tout simplement pas mal de trucs, j’aime beaucoup le rock indé mais je n’écoute pas que ça. Ces derniers temps, j’ai pas mal écouté de hip hop et j’apprécie ça… J’aime vraiment le dernier album de Justin Timberlake. Et puis de toute façon, on ne peut pas vraiment se préoccuper de ce que les gens pensent de nous car si on le fait, c’est la musique qui en souffre. On fait notre musique, un point c’est tout.

Une attitude qui vous a joué quelques mauvais tours. Quand vous arrivez sur la scène rock vous apparaissez comme un groupe à tubes puis c’est le clash avec Elektra Records… Vous arrivez avec quelque chose à quoi ils ne s’attendaient pas: un « Proximity Effect » très différent du précédent « High/Low », et apparemment pas à leur goût.

Mathew Caws: Oui, c’est à peu près ce qu’il s’est passé…

Ira Elliot: Je ne sais pas trop ce que les gens de chez Elektra attendaient de nous, mais c’était clair que nous n’allions pas leur donner satisfaction. Nous venions de finir d’enregistrer un album dont nous étions vraiment fiers et eux nous sortent: « mouais, merci mais réessayez ». A ce moment précis, tu sens que cette relation de travail ne va pas être productive et donc tu te barres. Je ne sais vraiment pas ce qu’ils attendaient de nous… Peut être un « Popular » 2. D’ailleurs, nous avons eu une longue conversation à ce sujet à l’époque. Du genre, « penses-tu qu’on puisse faire un « Popular » 2″ et alors on a eu des idées complètement ridicules du genre « on prend le même mec que dans « Popular » mais 10 ans plus tard »…

Mathew Caws: (apparemment surpris) Nooooooooooon ! Je ne me souviens pas du tout de ça!

Ira Elliot: Si! Mais on n’était pas du tout sérieux, on n’a jamais essayé d’écrire la chanson.

Mathew Caws: Mmmmmm

Ira Elliot: C’était, « alors on prend le même mec, il est plus au lycée »…

Mathew Caws: Ma mère m’a dit (imitant la voix de sa mère): « pourquoi tu ne parles pas plus dans la chanson? J’aime bien quand tu parles! » (tous deux éclatent de rire).

Puisque vous parlez de « Popular », quel effet cela vous fait d’être connu par beaucoup de monde à cause de cette chanson de 1996 qui n’est même pas représentative de votre son global?

Ira Elliot: Ca ne nous pose pas de problème

Mathew Caws: Tout à fait d’accord. Ce n’est pas quelque chose qui me gène, ou tout du moins ça n’est plus quelque chose qui me gêne. Ce n’est pas quelque chose que je voudrais effacer. Et puis ça n’est pas aussi douloureux que de voir votre maison de disque retirer votre deuxième album des bacs.

Ira Elliot: C’est clair.

Mathew Caws: Ca, ça nous a fait mal.Une fois encore, c’est très symptomatique des rapports qu’entretiennent certains artistes avec leur maison de disque… Je suppose que vous devez maintenant trouver inimaginable de signer sur une major?

Ira Elliot: En fait je ne vois vraiment pas ce que signer sur une major pourrait nous apporter. Qu’est ce qu’une major pourrait bien nous apporter de plus que Barthook, notre label? Nous faire passer à la radio?

Mathew Caws: De toute façon, le prix à payer pour cela serait trop élevé. Ce que je veux dire c’est que si tu es sur une major, alors oui, tu peux réaliser des clips d’un demi million de dollars. Mais à l’instant où tu ne vends pas autant de disques qu’ils l’espéraient, ils te jettent et tu te retrouves au point de départ, tout est à refaire. Le luxe que nous avons maintenant, c’est qu’entre cet album et le précédent nous n’avons pas eu à sortir de single, nous n’avons pas perdu une seule seconde, à savoir quand est ce que le suivant sortirait, nous n’avons pas eu a assisté a une réunion d’aucune sorte, nous n’avons rien eu à faire que nous ne voulions pas faire.

Ira Elliot: Et puis sur un label comme City Slang, si tu vends 30 000 – 40 000 albums tout le monde est heureux car tout le monde gagne de l’argent. Le label gagne de l’argent, nous gagnons de l’argent. Chez une major on nous dirait: « Non mais c’est quoi ce bordel ». Ces quantités, ça ne représente rien pour eux. Nous voyons certains groupes qui veulent signer chez une major, ils sont plus jeunes que nous, extrêmement ambitieux et disent « on doit signer chez une major car Barthook ne nous permet pas d’avancer ». Enfin, ils ne le disent pas comme ça, mais à un certain niveau ils ont le sentiment de vouloir aller plus loin que Barthook ou qu’aucun autre label indé ne pourra jamais leur permettre. Ils ont l’impression d’avoir fait le tour de ce que ce type de label a à leur offrir et donc ils veulent aller chez une major pour voir ce que ça va pouvoir donner.

Mathew Caws: Ce qui n’est pas forcément une mauvaise expérience.

Quelles différences y a-t-il entre enregistrer pour une major et enregistrer pour un label indépendant? En gros, des différences entre l’enregistrement de « High/Low » et celui de « The Weight Is A Gift »?

Mathew Caws: On ne peut pas dire qu’il y ait de différence notable si on se base sur l’enregistrement de « High/Low ». Tout simplement parce que nous avons travaillé avec Rick Occazeck des Cars, et qu’il ne laissait pas vraiment les gens de la maison de disque venir en studio. Il était très protecteur.

Ira Elliot: Et puis c’est le genre de mec auquel tu fais confiance, il n’y a personne derrière son dos à lui dire « pourrais-tu faire une peu plus de… « . Personne ne se risquerait à faire ça avec Rick Occazeck.

Mathew Caws: Et puis pour « The Proximity Effect », nous avions quasiment terminé les sessions d’enregistrement lorsque j’ai du avoir cette conversation franchement désagréable avec quelqu’un de la maison de disque qui m’a dit en substance : « tu sais, j’adore ton album, je le trouve génial mais… tu vois, sans un single on n’arrivera pas à le vendre… « . Alors aujourd’hui nous travaillons pour nous, pas pour une maison de disque, et c’est beaucoup plus sain. Et puis le fait d’avoir un budget nous a vraiment aidé à ne pas nous prendre la tête. On l’a répété maintes et maintes fois, mais pour « Let Go » nous avons du faire une tournée à travers les States pour pouvoir vendre des Tshirts et avoir de l’argent pour pouvoir enregistrer l’album.

En parlant de « Let Go », est-ce difficile de donner une suite à un album que le magazine Mojo a qualifié comme un des meilleurs albums de 2002?On a une certaine pression sur les épaules ou est ce qu’au contraire, depuis l’aventure « The Proximity Effect », vous n’en avez plus rien à faire?

Ira Elliot: Ooooh, ce genre de pression?! Enormément!

Mathew Caws: On se dit que « The Weight Is A Gift » sera peut être le premier album que certains de nos pairs entendront. Ce qui te fout pas mal la pression. Et c’est pas plus mal, même si avouons le, ça fait un peu peur. Ce n’est pas qu’on enregistre pour les autres, mais on y pense. Mais c’est un bon stress, si tu vois ce que je veux dire, je pense même que c’est génial car dans ce cas de figure tu ne veux surtout pas décevoir…

Ira Elliot: Tu veux te dépasser, réaliser quelque chose que tu apprécies vraiment à tous les niveaux, de l’écriture aux mélodies en passant par la production. C’est le genre de travail que tu dois faire en tant que musicien, tu dois faire en sorte que tout sonne juste, jusqu’aux détails… C’est stressant, mais oui, c’est du bon stress.

Vous pouvez un peu nous parler de votre collaboration avec Chris Walla (guitariste de Death Cab For Cutie)?

Mathew Caws: Il est génial! C’est une sorte de savant fou génial. Il a su devenir le quatrième membre du groupe quand il le fallait. Lorsqu’on était bloqué, il rentrait dans le studio, s’asseyait avec nous et mettait les mains dans le cambouis.Et d’ailleurs comment travaillez vous? Mathew, tu écris les chansons dans ton coin et tu arrives avec en studio?

Mathew Caws: Cela se passe généralement comme ça même s’il est vrai que nous retravaillons pas mal tout ça entre nous.

Ira Elliot: Dans le cadre de « Let Go », on avait pas mal de morceaux, quelques uns de finis, mais là, en fait, nous avions essentiellement des premières moutures: quelques accords par ci par là… Nous avons passés pas mal de temps à prendre tel partie d’un morceaux et à la déplacer à un autre endroit (Ira illustre sa pensée en déplaçant des emballages de sucre) « Est-ce que ça fonctionne? Ok ! Ah là ça ne va pas alors essayons ça… « . Nous avons beaucoup fonctionné comme ça mais il y a des moments où ça ne voulait pas marcher. Et c’est à ce moment là que Chris entrait et nous aidait. Mais c’était un processus très spontané, la plupart du temps un morceau était écrit la veille de l’enregistrement, Matt se tenait dans la cuisine, sa guitare à la main nous demandant « vous en pensez quoi ? » et on planchait dessus le lendemain en studio.

Mathew Caws: « Blankest Year » et « In The Mirror » ont été enregistré à la fin et, pour le meilleur ou pour le pire, j’ai écrit les paroles juste avant d’enregistrer les morceaux avec Chris qui me hurlait dessus « Tu viens ?! ».

Ira Elliot: Dans le studio où nous nous trouvions, il y avait un exemplaire de ce truc de Brian Eno…

Mathew Caws: « Oblique strategy »

Ira Elliot: « Oblique Strategy » c’est ça! C’est un peu comme un jeu de cartes, et quand tu les retourne elles sont blanches avec un truc d’écrit dessus genre « fait la même chose mais à l’envers » ou… « pense à ce à quoi tu ne penses pas ».

Ira Elliot: Lorsqu’on se demandait « qu’est ce qu’on pourrait bien faire maintenant et comment résoudre ce problème? », on se tournait vers les cartes qui disaient « faites le poirier » ou un autre truc de ce genre. Et parfois ça marchait! Il y a des manières plus simples d’avancer quand tu es bloqué mais une fois que tu as épuisé tous ces moyens sans résultat, alors là tu as besoin de conseils comme « mets le début à la fin ». « Qu’est ce que ça veut dire? Et pourquoi on n’essaierait pas? »

Mathew Caws: C’est un bon outil qui génère de bonnes idées comme le fait de prendre une chanson, garder les voix et la batterie, mettre de côté la basse et la guitare, prendre une gratte accoustique et réimaginer les accords. Et c’est vraiment une manière très intéressante d’expérimenter, c’est un peu comme faire un remix d’une de ses propres chansons. C’est vraiment une manière super sympa de bosser et au final d’écrire des chansons que tu n’aurais jamais écrite de cette manière autrement.

C’est plutôt intéressant de savoir cela car au premier abord vos chansons paraissent très simples. On essaie de les jouer et là on s’aperçoit que c’est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît comme si vous rendiez simples des choses qui ne les sont pas du tout.

Mathew Caws: Heureux que tu vois les choses comme cela car c’est exactement ce que nous essayons de faire.

Ira Elliot: C’est vraiment sympa comme réaction.

Mathew Caws: je pense que beaucoup de choses, comme les chansons des Everly Brothers paraissent très simples mais quand tu essaies de les jouer c’est autre chose. Le nombre de fois où je me suis assis en me disant, c’est juste trois accords et tu te dis que ça va être du gâteau mais l’endroit où ils placent ces trois accords, puis là où ils les inversent…

Sur « Let Go », avec la chanson « Blonde On Blonde », vous rendiez hommage à l’album de Dylan qui porte le même nom. Tu dis Mathew que c’est un album qui t’a aidé dans un moment difficile. Cherches-tu à produire le même effet sur les fans avec les chansons de Nada Surf?

Mathew Caws: Tu sais on ne peut pas nier que ça fait du bien de se dire qu’on est pas les seuls à avoir mal car à la base ça t’aide. J’écris pour me sentir mieux, un peu comme une auto médicamentation. Je pense que mon rôle c’est de donner de l’espoir aux gens, de les aider à aller de l’avant. Ma musique n’est certainement pas une apologie de la tristesse ou du misérabilisme.

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