Interview : Mr Live (07-2007)

Peux-tu nous faire une petite rétrospective de ton parcours?

Je viens de Brooklyn, plus exactement des projects de Fort Green. J’ai découvert le hip-hop avec Rakim, Big Daddy Kane, Chub Rock, MC Lyte, Mc Shan etc… Au début des années 90, j’évoluais dans un groupe du nom de Balcrayn et puis la signature n’a rien donné. Deux ans après, l’album n’était toujours pas sorti.

Comment es-tu passé de Balcrayn à E and J?

Mr Live

Avec Balcrayn, nous avions beaucoup tourné et ouvert pour pas mal de groupes comme Pete Rock and CL Smooth, Rakim, Leaders Of The New School, Gangstarr, EPMD… et rien de plus ne se passait concernant l’enregistrement d’un disque. Les motivations étaient différentes et nous étions attachés par un contrat. Je connaissais un mec qui partageait mon délire. Il s’appelait Equality. On s’est alors rebaptisé E and J. À partir de là, en 1994, on a tourné pas mal et on a enchaîné les démos.

Qu’est-ce qui t’a ensuite motivé à évoluer en solo?

J’ai commencé à me lancer en solo en 1995. Ça s’est fait comme ça. On était bons et il n’y avait pas de divergences artistiques, mais j’étais vraiment le plus investi. J’enchaînais les soirées et les open mics. Tout était bon et prétexte pour monter sur scène et me faire remarquer. À cette période, j’ai rencontré pas mal de monde, j’ai croisé Tony Bones lors d’un concert au Village Gate pendant un open mic, on s’est recroisé une autre fois vers Kenny’s Castaways street et on a décidé d’avancer ensemble. On a fait quelques morceaux et notamment « Rhytm And Ism ». Pour la petite histoire, c’est Prince Po de Organized Konfusion qui avait fait la prod. Beaucoup le connaissent comme rappeur, moins comme producteur. On a enregistré au Chung King Studios et on a envoyé ça aux college radios. D’une certaine manière, ce fut le début de ma carrière solo.

Comment s’est établie la connexion avec Bobbito Garcia?

Ça remonte à cette période justement. J’avais fait suivre quelques morceaux et il a accroché. Tony Bones le connaissait aussi.On s’est recroisé plusieurs fois notamment au Lyricist Lounge et je lui ai filé « Supa Dupa ». Il a kiffé et l’a passé. Quelque temps après, il m’a recontacté et m’a demandé si je voulais sortir ce maxi chez Fondle Em.. Pour moi, c’était une opportunité à saisir et qui ne m’était même pas venu à l’esprit. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, il n’y avait pas de scène indépendante vraiment établie et connectée. Le rap était à un virage où les productions devenaient de plus en plus r’n’b et de l’autre côté, c’était le début de la « Thug » music. À cette époque, il y avait une dizaine de labels comme Pay Day, Priority, Wild Pich, Nervous qui signaient des artistes street ou vraiment alternatifs et différents. C’est en 96-97 qu’est apparu Rawkus, et ça a été l’explosion du rap progressif.

Il y a une histoire de clash avec J-Live. Est-ce que tu peux nous en dire plus?

Depuis 1993, j’étais apparu dans pas mal de compilations, sur des morceaux, sans compter les freestyles radios, les concerts. Tout le monde me connaissait sous le nom de Jay Live. Et puis un jour, en rentrant de tournée européenne avec Vibe Kamelonz, j’apprends qu’il y a un autre J-Live. J’étais hors de moi. Je l’ai défié et il n’a jamais répondu à mon invitation. Mais, il n’y a pas eu de clash à proprement parlé. J’ai eu l’esprit échaudé pendant quelques temps, mais disons que je respecte son travail. C’est un très bon MC, très technique. Mais ça ne lui donnait pas le droit de se saisir d’un nom qui ne lui appartenait pas. Donc d’un commun accord avec Bobbito, j’ai laissé tomber Jay Live The Ten Letter pour Mr Live. Et ce fut mieux d’ailleurs pour la sortie de « Supa Dupa »…

Tu as collaboré avec Mr Len de Company Flow. Vous étiez connecté depuis l’époque de Co-Flow?

Oui, on se connaissait parce que nous nous croisions. Et puis, tu sais, lorsque Company Flow est arrivé, ce fut un vrai séisme, ils ont décomplexé le rap. Mr Len était un véritable activiste, il était dj dans plusieurs émissions de radios. Il avait eu « Supa Dupa », il l’a joué pendant des années. On se voyait à des concerts et il m’invitait toujours à monter sur scène pour un ou deux morceaux.

Est-ce que tu peux nous présenter Sha-Key, rebaptisée depuis. Quel rôle a t-elle joué pour toi?

C’était un peu le ciment de Vibes Kamelonz. C’était un collectif de poètes/MC. On a tourné ensemble, notamment en Europe. Sha-Key était sous contrat à l’époque et je crois qu’elle ne pouvait rien sortir sous ce nom tant que les divergences avec son label n’étaient pas réglées. Earl Blaize travaillait avec elle. Je crois même que Antipop Consortium ne s’appelait même pas comme ça à l’époque et n’existait pas vraiment. M Sayiid n’était pas encore dans le groupe, et Priest et Beans commençaient à travailler avec Earl. Je crois d’ailleurs que la première fois que toute cette équipe a travaillé ensemble c’était justement sur l’album de Sha Key. Et puis, c’était l’époque des open mic et des soirées spoken words au Nyurican Poets Cafe. Mike Ladd et Sha Key étaient déjà des figures de cette scène, c’est là qu’on s’est plus ou moins connu. Saul Williams a aussi débuté sur la scène du Nyurican. C’est à ce moment que j’ai intégré le collectif de Sha Key. Jasiri, Mums et les autres étaient plus branchés par la poésie, et moi j’étais plus le MC.

Comment s’est faîte la collaboration avec Len pour son album solo?

On parlait de faire des choses ensemble. Lorsque Len travaillait avec El-P sur « Johnny Goes To Hospital », Company Flow n’existait déjà plus. Big Juss avait déjà quitté le groupe et Len voulait s’investir de plus en plus. Il a signé chez Matador et j’ai été l’un des premiers qu’il a contacté pour son album. Jean Grae était aussi de la partie dans le casting de son album. D’ailleurs à cette époque, je crois qu’il était même question que Len, Jean Grae et Murs fassent un album ensemble. Après j’ai continué à bosser avec Len sur plusieurs morceaux. On avait même un Ep de prêt dans une orientation up-tempo et electro qu’on voulait signer chez Warp.

Est-ce que tu peux nous parler de Drama Class?

Oui, c’est mon crew de producteurs en direct de Brooklyn. Il y a Earl Blaize qui est le maestro de l’album, et Ves qui est là depuis mes débuts. Tous les trois, on avait monté le label « Get This Record » qui nous a permis de sortir mes maxis. Il y a aussi Big Trap et Geology. Ce ne sont que des producteurs que je connais depuis des années et qui m’ont accompagné dans l’élaboration de « The Bang Theory« …

Pourquoi avoir signé sur le label européen Ascetic Music?

Parce que j’aime l’Europe et particulièrement la France.Je suis venu en France pour des tournées à deux reprises, une fois avec Vibes Kameleonz et Rahzel des Roots, et l’autre avec Mr Len et Jean Grae. Lorsque j’ai eu en tête de faire cet album, je me suis dis que le mieux était de trouver un label en Europe. J’avais rencontré les mecs qui faisaient le magazine Real et quelques temps après on s’est entendu pour avancer ensemble. J’ai vu ce qu’ils avaient fait sur Insight et puis ils travaillaient avec des artistes proches comme Fred Ones et L.I.F.E Long. L’Europe aime encore la musique pour ce qu’elle est et pas pour l’image qu’elle renvoie. Ici les mômes percutent parce qu’ils ont vu le clip chez BET et pas plus. Ils ne vont pas creuser, scruter les crédits sur les pochettes, découvrir d’autres artistes.

A l’écoute de « The Bang Theory », on a l’impression qu’il y a trois parties dans l’album: une plutôt boom bap classique, une autre ouvertement plus « mainstream » et une plus alternative. Est-ce qu’on peut dire ça de ton album?

D’une certaine manière, oui, même si je n’aime pas segmenter. Disons que ces trois facettes résument bien ma personnalité musicale et l’histoire du hip-hop… J’ai commencé dans les années 90 et mon background vient directement des années 80 avec des précurseurs comme Big Daddy Kane, Krs One, Chubb Rock, Rakim. Il est normal que l’on ressente cela sur mes morceaux.

D’autres titres sont plus progressifs parce que la scène à laquelle j’appartiens et à laquelle on m’identifie, c’est l’underground new-yorkais. Je suis arrivé en même temps que Arsonists, Company Flow, Mike Ladd, Non-Phixion et beaucoup d’autres. On se connaît tous et on a tous cette volonté de faire une musique intègre sans se soucier de ce que fait le voisin.

Et enfin, il y a des morceaux je dirais plus up tempos, plus léger parce que je n’aime pas me limiter. C’est aussi une manière de dire: « Hey les gars, n’ayez pas une vision étriquée de l’underground. Il n’y a pas que des mecs qui rappent sur des beats bizarres et qui parlent de sciences-fictions… ». Je ne fais pas de la musique conceptuelle. La musique, c’est direct. Soit tu aimes, soit tu détestes. Je regrette cette époque où Notorious Big et d’autres arrivaient aussi bien à parler à la rue et faire bouger les gens en soirées sans que ça ne pose de problème à personne. Si on remonte encore plus loin dans le temps, Rakim et Big Daddy Kane enflammaient les clubs en même temps qu’ils éclairaient les consciences. Le rap n’était pas une musique exclusive et pourtant ça parlait de problèmes sociaux, de rue, de problèmes entre les communautés… Aujourd’hui, les choses sont complètement segmentées par régions, par étiquettes et on ne se focalise plus sur la musique. Peut-être que « The Bang Theory » défie ces règles mais ça n’est pas fait consciemment, c’est juste ma vision de cette musique.

« 4 More Years » est un pamphlet ouvertement contre Bush. Est-ce que l’exercice n’est pas trop facile?

Non, je ne crois pas ça. Aujourd’hui, il suffit de voir ce qui s’est passé avec l’ouragan Katrina pour se rendre à l’évidence que les républicains n’ont rien à faire des Noirs prolétaires qui crèvent à l’autre bout du pays. Et même si les élections ont été un peu arrangées, il ne faut pas oublier que la moitié de la population pensait que Bush pouvait faire quelque chose de positif dans le pays. La politique intérieure est un désastre et Bush a enflammé le Moyen-Orient pour plusieurs décennies. Donc non, je ne pense pas que faire une chanson sur Bush ça soit facile et que ce soit enfoncer une porte déjà ouverte. Après, je comprends ta question. En France, ça pourrait l’être parce que la population était majoritairement contre la guerre en Irak et votre président l’a fait savoir.

Ce serait quoi le casting idéal pour un second album?

La même équipe au commande avec quelques productions des Neptunes dans l’esprit de « The Clipse », un son de Kanye West. Ça, c’est pour le rêve. Sinon pour ce qui est du concret, j’aimerais bien inviter Talib Kweli, mon pote Breez des Juggaknots, Pharoahe Monch et Mr Complex… Ce sont des gens que je voulais convier sur le premier album et puis, en réfléchissant, je me suis dit que ce premier album se tenait bien comme il était. Et puis aussi, pour être totalement franc, c’était par manque de temps

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