Interview – Moddi, la voix des sans voix

Il a une voix, douce et mélancolique, qui a fait de lui un des fers de lance de la folk scandinave. Non content d’habiter sa vie et ses chansons de son engagement politique, social et écologique, Moddi – Pal Moddi Knutsen dans le civil – a décidé d’habiller son dernier album ‘Unsongs‘ d’un concept aussi touchant qu’intéressant : reprendre à sa sauce une douzaine de chansons qui ont été chacune censurées dans leurs pays d’origine. Si le bonhomme et son initiative n’ont pas fait grand bruit jusque chez nous, nous tenions à nous entretenir avec lui. Parce que son album est beau, parce que son geste est plein de signification, et parce que tout le monde devrait enfin le savoir. 

Pour arriver aux 12 chansons de ce nouvel album, tu as du passer par une sélection drastique au sein des 400 qui s’offraient à toi. As-tu pensé à un moment ne jamais pouvoir faire un choix ?

Moddi : Pour être totalement honnête, j’ai vraiment été surpris par le nombre de morceaux qui ont pu être censurés. Dans un premier temps, j’ai considéré ce disque comme un projet-hobby, avec peut être un titre ou deux originaires d’Amérique Latine, un de Chine, et celui si connu de Boris Vian. Mais quand j’ai commencé à me plonger dans l’histoire de la musique censurée, j’ai réalisé qu’il y avait de quoi y travailler une éternité. Il semble que la censure ait lieu partout, tout le temps.

Tu as dit que l’histoire derrière chacune des chansons de ‘Unsongs’ était pour toi plus importante que la chanson elle-même. Est-ce qu’il y en a que tu as trouvé belle, mais avec trop peu d’histoire derrière pour se retrouver au tracklisting du disque ?

Oui, beaucoup ! J’ai inclus ‘Army Dreamers’ sur l’album parce qu’il a été interdit de diffusion sur la BBC pendant la Guerre du Golfe. La radio avait aussi censuré des titres comme ‘I Shot The Sheriff’ et ‘Back In The U.S.S.R.’, des morceaux qui n’ont strictement rien à voir avec le conflit mais qui étaient considérées comme inappropriées, seulement à cause du thème qu’elles abordaient. Tu sais, il y a beaucoup de chansons qui ne passent pas à la radio tout simplement parce que leurs paroles contiennent un seul gros mot.

De toutes les chansons que tu avais sélectionné, y en a t-il une que tu n’as jamais réussi à finaliser ? Pour quelles raisons ?

Il y en a une qui me vient en tête : j’ai travaillé pendant longtemps sur une chanson de la révolution iranienne, intitulée ‘Yare Dabestanie Man’. Au bout du compte, j’ai du abandonner parce que traduire le rythme et le flow magnifiques du Persan à l’Anglais s’est révélé tout simplement impossible. Mais je réessaierai.

Tu as rencontré quelques-uns des 12 artistes que tu as repris. Quelle rencontre t’a le plus émue ?

Pour moi, me rendre au Chili et interviewer les anciens membres du groupe de Victor Jara a été quelque chose de très bouleversant (voir la vidéo ci-dessus). José Seves (Inti-Illimani) et Eduardo Carrasco (Quilapayun) ont passé des décennies en exil pendant la dictature qui régnait dans leur pays. Quand ils sont retournés au Chili plus de vingt ans après, ils ont été accueillis comme des rois. Ceci, pour moi, veut dire quelque chose d’important : tu peux peut être tuer un musicien, mais tu ne peux pas tuer la musique.

Est-ce que certaines de ces histoires te laissent un goût amer ? Je pense notamment à ‘Eli Geva’. Penses tu que Birgitte Grimstad, son interprète, aurait du jouer ce morceau lors de ses concerts en Israel ? Qu’aurais-tu fait à sa place ?

Oh, c’est une question très difficile. Mais, pour être honnête, je crois que j’aurais agi comme elle. L’album n’a pas pour but de souligner l’éventuelle ‘faiblesse’ des gens à interpréter leurs titres, mais de réellement souligner les structures et les discours qui entravent la liberté d’expression et de chant. Birgitte est une femme incroyablement forte. Si elle n’a pas joué son morceau, je pense que personne n’aurait pu le faire.

Parlons un peu de ‘My Vietnam’ aussi (voir vidéo ci-dessous), qui est un des meilleurs morceaux de l’album, une histoire très touchante, mais aussi une des plus proches de nous puisqu’elle remonte seulement à 2011. Pour toi, qui est aussi connu pour ton engagement, je suppose que ta rencontre avec Viet Khang a du être mémorable non ? Son engagement lui a coûté sacrément cher…

Viet Khang a tout perdu. Il a perdu son travail au sein de l’orchestre national. Il a perdu sa maison parce que, financièrement, il ne pouvait pas se permettre de la garder pendant qu’il était en prison. Sa femme est partie et a emmené son fils avec elle. Quand nous l’avons rencontré, il commencait seulement ses trois ans d’assignation à résidence dans la maison de sa mère. Donc, c’est peu dire qu’il a tout perdu. Pourtant, lors de notre entretien, il nous a assuré qu’il ne regrettait toujours pas d’avoir chanté cette chanson. Il a dit : ‘c’était la vérité, et c’est plus important que quoi que ce soit d’autre’. Bien sûr que ca laisse une forte impression…

Certains des artistes repris ont été tués, comme Lounes Matoub ou Victor Jara. Comment imagines-tu ta rencontre avec eux s’ils étaient toujours en vie aujourd’hui ? Que leur dirais-tu ?

Je ne pense pas que je leur aurais dit quoi que ce soit. J’aurais seulement joué leurs chansons et laisser les textes parler d’eux-mêmes. Après tout, cet album est une énième preuve que, bien qu’ils aient été tués, leur musique vit toujours. J’aime penser qu’ils auraient été fiers.

En redonnant un peu de voix aux artistes censurés, as tu toi aussi recu des menaces ou des attaques à partir du moment ou ton initiative a été révélée ?

Tu sais, je suis quand même dans une position extrêmement privilégiée. En tant que blanc, en tant qu’homme, et en tant qu’artiste norvégien, je peux dire et faire tout ce que je veux. Donc, comparées à celles vécues par les chanteurs d’origine, les réactions à mon égard n’ont absolument rien à voir. Mais bien sur que j’ai rencontré de la résistance et de l’opposition. Nous avons rencontré des programmateurs radio qui ont joué la musique mais ont refusé de parler du contenu de l’album. Il y a aussi eu des magazines musicaux qui ont refusé toute interview sous prétexte qu’ils parlaient de musique, et non de politique. Encore la semaine dernière, nous avons du enlever ‘Punk Prayer’ des Pussy Riot de la setlist d’un concert parce que le gouvernement russe nous menacait de prison si on la jouait.

Tu présentes ‘Unsongs’ comme un pont entre les histoires du passé et les espoirs d’un avenir meilleur. Crois-tu vraiment tant que ça au pouvoir qu’un disque peut avoir aujourd’hui ? Penses tu qu’il peut prêcher au delà des convaincus ?

Je ne sais pas. L’avenir le dira. Ce que je sais, c’est que si personne n’essayait, le monde serait un endroit beaucoup moins beau. Peut être que quelqu’un sera touché par ce projet et décidera de le poursuivre de son côté, comme je l’ai fait avec les 12 morceaux de mon album. Un pont nécéssite beaucoup de pierres, mon album n’en est qu’une seule d’une grande construction.

Au delà du problème de liberté d’expression qui demeure universel, cet album a aussi pour but de rappeler à quel point les musiciens sont importants pour la défendre. Penses-tu que la nouvelle génération est moins concernée que son ainée par les problèmes actuels ? Penses-tu que les musiciens sont désormais moins engagés, et se contentent simplement de leur rôle d’entertainer ?

C’est vrai que, aujourd’hui, la musique n’est qu’entertainment. C’est vraiment dommage, et ces 12 morceaux prouvent que la musique peut être bien plus que ça, même aujourd’hui. Mais je ne pense pas pour autant qu’être un entertainer est une solution de facilité. Je crois que cela crée un vide métaphysique à l’intérieur d’un chanteur si il (ou elle) choisit de chanter au sujet de rien, de sucreries ou de papillons. Me concernant, après avoir découvert ces chansons, il n’y aura pas de marche arrière. A la fois en tant qu’auditeur et en tant que musicien, je pense que l’on vivrait dans un monde meilleur si l’on jouait, et si l’on écoutait, de la musique qui compte.

Pour finir, as-tu accumulé assez de matière pour envisager un second volume de ‘Unsongs’ ?

Pfff, j’aurais pu faire une douzaine de volumes tu sais… Mais là, maintenant, je suis sur la route pour celui-ci. Après, on verra ce que l’avenir nous réserve.

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