Interview – Minot, sous le vernis les envies

Quelques années après le split de From Monument To Masses, c’est en compagnie du batteur Shannon Corr (son ancien compère chez Turks) et du bassiste Ben Thorne que Matthew Solberg revient sur le devant de la scène. Avec Minot, les trois dessinent un univers singulier entre post punk, rock psyché et post rock énergique, dans une approche singulière et frontale. Ils signent ‘Equal/Opposite’, un vaste territoire d’expérimentations sonores, détaché de surcharges d’effets et de loops, qu’ils dessinent avec maitrise et panache. C’est à la veille de la sortie de ce premier témoignage qu’on a pu échanger avec le groupe.

Matthew, comment et pourquoi as tu été amené à monter Minot? Est-ce un besoin que tu as ressenti alors que tu jouais au sein de From Monument To Masses? Ou la nécessité d’explorer de nouveaux territoires musicaux pour exprimer des idées qui, alors, ne correspondaient pas au groupe?

Matthew Solberg: En fait, Minot est né après que From Monument To Masses ait déjà décidé d’arrêter. Les premières répétitions ont eu lieu deux mois avant le dernier concert du groupe. A vrai dire, selon moi, FMTM ne manquait pas forcément de quelque chose musicalement pour me satisfaire pleinement. C’était exactement le genre de musique que je souhaitais jouer à cette époque, et l’osmose créative qui régnait était parfaite. Seulement, il y avait d’autres impondérables inhérents à la vie d’un groupe connaissant un demi-succès qui rendaient le projet à la fois stressant et frustrant. Ce qui a également amplifié les problèmes en interne, jusqu’à la rupture. C’est classique. Donc, dès que FMTM a arrêté, et après un petit hiatus personnel, j’ai vite réalisé que je devais continuer de jouer dans un groupe, et que ca n’avait aucun sens de poursuivre dans le même genre musical. Francis et moi avons parlé de la possibilité de remonter un nouveau projet, mais je savais que je devais faire quelque chose de différent. A ce moment là, je ne savais simplement pas jusqu’à quelle distance de l’arbre la pomme pouvait rouler. J’étais très inspiré par Psychic Paramout, Laddio Bolocko, Most Secret Method, et quelques autres groupes à la musique à la fois abrasive et spacieuse.

Je connais Shannon Corr (batteur) depuis plus de dix ans. Son ancien groupe répétait juste à côté du local de FMTM en 2001. Plus tard, de 2008 à 2011, on a joué ensemble au sein de Turks, je tenais la basse. On s’est très bien entendu à tous les niveaux. Dès lors, j’ai su qu’il serait l’homme parfait si je devais un jour jouer une musique plus lourde et plus agressive. Ben Thorne (basse), je l’ai rencontré en 2006 quand il jouait avec Low Red Land. Ca a tout de suite accroché entre nous. Quelques années plus tard, il a joué avec Tartufi, avec lequel il était très pris. Pourtant il gardait du temps pour Minot. Shannon et moi n’avons jamais douté ni de son talent, ni de sa ténacité à faire en sorte que Minot fonctionne. J’avais beaucoup d’idées au sujet de ce nouveau groupe, elles m’obsédaient. Mais c’est définitivement notre solide amitié qui nous a permis d’en arriver là aujourd’hui. On sentait que l’on pouvait prendre tous les risques, réussir ou flancher, sans jamais mettre notre relation en danger.

Donc Minot n’est absolument pas la raison pour laquelle From Monument To Masses s’est arrêté…

Non, par contre, From Monument To Masses a vraiment été une des raisons qui ont fait que Minot naisse. J’étais épuisé de voir à quel point le groupe devenait une entreprise compliquée. J’ai donc eu besoin de créer un nouvel espace de création et d’expérimentation pour faire en sorte que quelque chose de différent apparaisse. Encore une fois, j’adorais la musique de FMTM, mais je m’y sentais limité: il me fallait un espace ou je pouvais jouer quelque chose de plus bruitiste, de plus épuré, sans me préoccuper de savoir si ca pouvait coller au répertoire ou non. Les autres musiciens du groupe m’ont d’ailleurs toujours soutenu dans ma volonté, donc il n’y a jamais eu de concurrence ou quoi que ce soit d’autre.

Comment avez vous composé ce premier album? Certains d’entre vous avaient ils des idées bien précises avant, ou est ce que tout a été improvisé en groupe?

Ben Thorne: Quelques morceaux sont nés de petites idées que l’on a développées ensemble. On les a ensuite assemblées pour en faire des compositions cohérentes. D’autres plus concrètes ont été amené. Certaines sont restées, d’autres n’ont pas été retenues parce qu’elles n’allaient pas. Mais la majeure partie du processus de composition a consisté à s’écouter les uns les autres, a capté le feeling des uns et des autres sur les différentes parties.

En écoutant cet album, on n’entend pas beaucoup d’effets. Est-ce la volonté que vous aviez dès le début pour être totalement libres de vos instruments? Ou était-ce une façon de relever un nouveau défi?

Matthew Solberg: Oui et non. Je savais que nous voulions aller dans une nouvelle direction, ailleurs que là ou FMTM évoluait, plutôt vers quelque chose de plus viscéral à jouer live, de plus provoquant d’un point de vue sonore que d’un point de vue du concept ou de l’engagement politique. Rester ancrés sur nos instruments et nos rythmiques était la clé de tout cela. Selon moi, les rythmes heavy de Shannon sont l’élément principal de ce que nous jouons. Cela dit, plus le temps passe, plus nous vient l’envie d’ajouter du spoken word, des sons, et de mixer les instruments avec tous ces ajouts qui ne sont pas purement musicaux. Avec cet album, on a gratté le vernis. A l’avenir, on composera certainement plus de titres comme ‘The Horizon Problem’ et ‘Tharsis’. Je suis profondément motivé à l’idée d’incorporer des messages politiques ou philosophiques à la musique. Mais je pense que ca n’avait pas de sens de replonger là dedans tout de suite. J’avais plus envie de quelque chose qui ne se prenne pas au sérieux. Mais les idées fusent et tout cela va se développer à l’avenir.

L’énergie et les mélodies sont clairement complémentaires. Ce côté instinctif, c’est ce que vous cherchiez dans Minot?

Oui, absolument. La musique de FMTM était un peu stressante à jouer. Demande à n’importe qui ce qu’il en est quand tu envoies des boucles et des samples en live, que tu joues au clic… C’est difficile et ca te prive d’un certain plaisir sur scène. Pendant des années, j’ai apprécié ce challenge d’une musique bien orchestrée et subtile. Mais dès que je suis passé à autre chose, j’ai eu très envie de revenir à une autre plus primaire et cathartique. Je trouvais mon compte au sein de FMTM, mais mes goûts personnels me poussaient sans cesse ailleurs que dans le post rock mélodique, plus vers quelque chose de lourd et de plus impulsif. Je ne peux pas te dire à quel point The Psychic Paramount, Maserati, Del Rey, ou même Can et Peter Gabriel m’ont impacté. Tous ces albums m’ont vraiment incité à revenir à la source, à creuser un registre plus brut.

Minot est instrumental. Est ce que tu n’es définitivement pas inspiré quand il s’agit d’écrire des paroles? Ou est ce que tu n’apprécies pas plus que ça le format typique de la chanson?

Ben et moi, on adore chanter, et j’apprécie quand les paroles sont bien écrites. Le problème, c’est que nous ne sommes pas vraiment de bons chanteurs dans le sens traditionnel du terme. Les mecs de From Monument To Masses me disaient tout le temps que je chantais comme un pirate en colère. Donc, même si j’aime chanter et que j’aime les groupes qui chantent, je pars du principe que si on n’est pas performant, il faut utiliser la voix judicieusement. Il y a tellement de bons albums qui ont été ruiné par un chant médiocre… Souvent, c’est l’égo du chanteur qui est en cause, parce qu’il a tendance à penser que la musique est incomplète si elle ne s’accompagne pas des pensées et des sentiments dégagés par les paroles. Je pense qu’il nous arrivera d’intégrer une voix, mais pas d’une manière conventionnelle. En tous les cas, on attendra le bon morceau pour le faire. On a composé quelques titres avec du chant, mais on ne les a pas enregistrés. Sur YouTube, il y a une vidéo live d’une chanson intitulée ‘Sunshine‘, sur laquelle je joue et chante. Elle pourrait un jour être enregistrée pour Minot. Mais j’aime aussi vraiment sampler la voix de quelqu’un d’autre ou m’enregistrer moi même pour me sampler ensuite.

Selon moi, Minot se rapproche de ce que font Maserati ou Turing Machine. Vous validez?

Ben Thorne: Ce sont deux groupes qui ont une réelle influence sur Matthew, et donc sur le reste du groupe. On a eu la chance de jouer avec Maserati, et c’était génial. Certains des musiciens sont potes avec Matthew, mais la connexion s’arrête là. Musicalement, c’est clair que nous opérons tous dans une sphère instrumentale ou la rythmique a son importance. Ils font de la très bonne musique, donc je suis plutôt heureux qu’on nous compare à eux.

Tous les albums de From Monument To Masses sont sortis chez Dim Mak. Celui de Minot sort chez Golden Antenna. Peux-tu nous présenter ce label et nous dire pourquoi vous avez décidé de travailler avec lui?

Et bien, c’est important de garder à l’esprit que quelques labels américains sont capables de gérer leur promotion et leur distribution à l’étranger, mais que c’est beaucoup plus difficile pour d’autres, surtout pour les petits. A l’époque de FMTM, Dim Mak était beaucoup moins important qu’aujourd’hui. Steve (Dim Mak) nous a donc présentés à Lars (Audiolith) qui savait que le groupe recherchait une licence afin d’obtenir plus d’attention, plutôt que de simplement obtenir une distribution internationale et finir noyé. Il s’est passé la même chose avec Catune Records à Tokyo. Depuis, je sais que c’est la stratégie gagnante. Concernant Minot, il s’agissait juste de trouver de nouveaux labels avec qui travailler. Non seulement nous en voulions des bons, mais aussi qui soient capables de travailler ensemble, sans méfiance ni concurrence. J’apprécie Steve Aoki et tout ce que Dim Mak a été capable de faire pour ma musique, mais je voulais vraiment travailler avec quelqu’un d’autre cette fois-ci. Et, pour être honnête, notre musique ne correspond pas vraiment à ce que Dim Mak est devenu. Donc mon ami Phil (Caspian) m’a suggéré de parler avec The Mylene Sheath à Athens (Georgia) qui a adoré Minot et a voulu travailler avec nous. On s’est tout de suite senti bien au sein de ce catalogue comptant déjà Caspian, Dust Moth, Gifts From Enola, Aeges… Puis, après notre premier 45t puis notre premier Ep, le moment est venu de parler au label de collaborer avec d’autres à l’étranger.

Timo Siems était notre driver et notre tour manager lors de la première tournée européenne de FMTM en 2004, et nous sommes devenus bons amis. A l’époque, il travaillait en partenariat avec Riptide Recordings, mais il voulait se diversifier musicalement, et a donc fondé Golden Antenna en 2005. Juste avant, on avait licencié notre premier album à Audiolith Records pour l’Europe, mais le label s’est progressivement orienté vers la dance et l’electro donc nous avons ensuite décidé de travailler avec Golden Antenna. Ils ont fait du super bon boulot, autant côté du label que du tour management, donc il n’y pas eu beaucoup de débat concernant celui de Minot. Golden Antenna, c’est notre QG européen. On a aussi trouvé un deal au Japon, mais on ne peut pas en parler encore!

Vous citez Future Of The Left parmi vos influences, bien que les ressemblances ne soient pas évidentes. Qu’est ce que vous aimez chez ce groupe? Est-ce que McLusky figurait également parmi vos références autrefois?

Ben Thorne: C’est un groupe intéressant, parce qu’il est constamment en création. L’attitude qu’ils expriment à travers leur musique indique qu’ils se foutent complètement de plaire à qui que ce soit d’autres qu’eux-mêmes. Ils ne se prennent pas non plus au sérieux, ils ont l’esprit, l’intelligence et le talent qui leur permet de s’exprimer pleinement. ‘Travels With Myself And Another’ est un album fantastique. Il en est de même avec McLusky, que je préfère en fait. Mais je ne me plaindrai jamais tant Andy Falkous fera de la musique.

Par contre, vous citez aussi Fugazi dont on peut ressentir l’influence sur certaines parties de guitare de ce premier album. Est-ce LA référence pour vous?

Je suis persuadé que l’influence de Fugazi varie selon les musiciens de Minot, mais nous sommes tous fans. C’était un groupe qui comprenait toute l’importance de l’échange, les guitares de Ian (McKaye) et Guy (Picciotto) étaient de fait très complémentaires. Etant donné que Matthew est l’unique guitariste de Minot, il a la chance de pouvoir composer des parties annexes qui renforce les riffs principaux des morceaux. Il a donc un jeu à la fois très mélodique et rythmique. Sa créativité sans jamais tomber dans la répétition, je pense que c’est un écho de Fugazi.

Dans le passé, la côte Est et la côté Ouest ont souvent été opposé. Est-ce que vous pensez qu’il existe toujours une différence d’identité musicale?

Je pense que la seule opposition qui vaille entre les deux est à aller chercher dans le hip hop ou les sons, les styles et même les attitudes diffèrent d’une côte à l’autre. Je ne vois pas d’autre genre musical ou cela se reproduit. C’est certain qu’il y a certains groupes dont la musique transpire leur origine, selon s’ils subissent des hivers désespérément froids ou les plages ensoleillées. En ce qui nous concerne, dans la Bay Area, le son est en constante évolution. Il y a du garage rock, de la synth-pop, du powerviolence, du folk, du psyché, du thrash, du black metal, du death metal, de la dance, des djs… Il y a tout ici, et la mode change tous les jours.

Pour finir, et puisque vous tournerez en Europe au mois d’octobre: est-ce que Minot sonnera sur scène comme sur disque, ou serons nous surpris?

Nous avons plutôt bien bossé pour que l’album soit joué assez fidèlement sur scène. Je pense que nous allons poursuivre dans cette voie. Matthew fait du bon boulot, et balance sans problème les sons à partir de son ordinateur et de son synthé. La seule chose qui diffère de l’album, ce sont les choses horribles que l’on se dit entre nous pendant que nous jouons (rires).

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