Interview – Low, un long chemin de foi

Tu disais dans un article que, au sein d’un groupe, certaines choses doivent rester figées pendant que d’autres doivent être explorées. Avec ‘Ones And Sixes’, quelles sont celles que tu as voulu développer ?

Alan Sparhawk : Nous voulions aller vers quelque chose de plus fort, autant du point de vue de la rythmique que de la dynamique et des textures. Il s’agissait de se demander quel type de son nous voulions, et comment nous pouvions l’obtenir. Est-ce que c’est quelque chose que Mimi devait jouer? Est ce que ce devait être un mélange entre son jeu et des sons plus électroniques ? Les morceaux demandaient plus de tranchant, de tension, de dissonance, et j’avais la sensation qu’il était important de travailler avec quelqu’un capable de rendre tous ces aspects incontournables. BJ Vernon a travaillé avec des artistes hip hop comme Kanye West. Il est très bon pour pousser ces différents éléments au sein d’un même morceau.

On sent un vrai contraste avec votre album précédent, ‘The Invisible Way‘, ou il y a beaucoup de piano, de guitare acoustique…

Oui, c’est sur. On avait enregistré avec Jeff Tweedy, qui est plus ancré dans la musique américaine traditionnelle, avec une vraie sensibilité acoustique. Et il y a aussi un peu de ça dans notre musique, même si nous nous en sommes éloignés aujourd’hui. Mais c’était intéressant de travailler avec lui, de voir comment ces éléments se combinaient au sein de notre musique.

Avec Low, tu as travaillé avec de nombreux producteurs (Albini, Friedmann, Tweedy). Quel impact ont-ils eu sur votre musique en général et sur la personnalité du groupe ?

Chaque personne a sa manière de travailler. Nous choisissons de bosser avec tous ces producteurs pour leur expertise, leur expérience, ou encore leur capacité à combler un manque que nous avons sur un point précis. Pour moi, c’est un choix créatif. C’est la même chose que de se dire ‘je veux écrire ce morceau de cette façon‘. On travaille avec elles parce que je sais qu’elles auront un regard bénéfique sur un passage, ou seront capables d’aller plus loin que nous sur un autre point. De nôtre coté, c’est aussi une question de confiance. Quand on bosse tous les trois, les choses peuvent rester très vagues. Avoir quelqu’un d’extérieur permet de canaliser la créativité du groupe.

Contrairement à ‘The Invisible Way’, ‘Ones and Sixes’ est un album marqué par la tension, la confusion. J’ai l’impression que c’est une tension qui vient à la fois de l’intérieur, de toi en tant qu’être humain, mais aussi de l’extérieur, du monde qui t’entoure.

Oui, c’est intéressant de la voir comme un combat entre toi et le monde. De nombreuses manières, l’art est une forme de lutte avec son intérieur. Chaque personne combat à sa manière et comprend ce qu’est le chagrin et l’espoir, ce que ça veut dire de regarder au fond des abysses. Je sais ce qu’il y a dehors, et ou est ma place dans l’éternité. Ce sont des choses avec lesquelles je lutte moi-même. J’ai une longue histoire de dépressions et de problèmes mentaux. Cette année a été étrange : mon père est mort, et je pense que la complexité de la relation père-fils peut ressurgir à des moments précis, comme celui-là. Ça fait remonter en toi toute une part de ta vie, et ça peut être quelque chose de très particulier suivant la relation que tu as entretenu avec ton père. Pour ma part, je lui ressemblais beaucoup, physiquement nous étions très proches. Nous avions les mêmes cheveux, la même manière de chanter, de parler, ainsi que les mêmes frustrations personnelles.

Ton père était aussi un musicien ?

Oui, il jouait de la batterie quand j’étais jeune. Dans les années 70, il jouait dans des groupes de country, près de là où j’ai grandi. On perd tous son père à un moment ou un autre, mais c’est quelque chose de nouveau pour moi. Tout comme la violence actuelle qui règne aux Etats Unis, et la profondeur de cette violence. C’est très frustrant. Les injustices que les gens doivent subir, l’écrasement systématique des pauvres aux Etats Unis, c’est vraiment… Je ne sais pas, je crois que je n’ai pas la force mentale de me contenir quand j’évoque tout ça. Ça me perturbe au point de consumer l’esprit des fois. La violence et le pouvoir sont des thèmes qui reviennent souvent, que je questionne.

Votre dernier album sonne de façon très lourde par moments, à la manière d’un groupe de métal. Est ce que ce genre de musique t’influence ?

Je ne peux pas dire que je suis un fan de métal, parce que j’ai des amis qui le sont vraiment, et c’est quelque chose dont tu ne peux pas te réclamer si tu ne sais pas de quoi tu parles (rires). Quand j’étais petit, j’écoutais les premiers Van Halen, Led Zeppelin et Rush. Mais une fois que j’ai découvert le punk rock, j’ai trouvé ma véritable identité. L’année dernière, je suis tombé sur cet album d’un groupe appelé Burning Witch. C’est le premier groupe de Stephen O’Malley de SUNN O))). Ça date de 92 ou 93 je crois. C’est une musique très lente et en même temps tellement puissante, le chanteur hurle comme un animal, c’est vraiment très bon. L’album de Kanye West, ‘Yeezus‘ est aussi très agressif. Tous les sons y sont à la fois très lourds et très marquants. Pour moi, c’est magnifique. J’aime tout ce qu’il dit, même si ça n’a parfois aucun sens. J’aime le fait que ce mec peut dire absolument n’importe quoi, comme des trucs qui peuvent changer la conscience des gens. C’est vraiment quelqu’un de talentueux, qui travaille très dur. Je pense que, quand tu regardes la musique et l’art en général, il y a un moment ou tu dois l’aborder d’un nouvel angle. C’est la seule chose sur laquelle je me focalise. Me répéter et me reposer sur mes acquis ne m’intéresse pas.

Quand écris-tu tes paroles? Avant ou après la musique ?

Ça dépend. Les mots et la musique peuvent venir en même temps. C’est ce que je préfère, et ça me semble naturel. Quand j’écoute mes chansons, je peux presque dire quand la musique est venue en premier, et quand les paroles ont commencé à se dessiner. J’aime quand tout se mélange, cette étincelle qui apparaît quand tu as une mélodie ou une phase vocale qui marche avec quelques accords.

Est ce que tu écris toutes les paroles, ou est ce que Mimi partage cette tâche avec toi ? Et quand le texte est écrit, qu’est ce qui détermine la manière dont il doit être chanté ? Parfois vos voix se mélangent, d’autres fois non. Est-ce la structure de la chanson ou le thème des paroles qui détermine ça ?

Pour cet album, il y avait des moments ou on écrivait chacun des paroles de notre côté pour une même chanson. Je me rappelle que je pouvais entendre ce qu’elle chantait. Donc on a commencé a développer ces idées qui sonnaient très bien, chez elle comme chez moi. Jamais on ne s’est dit : ‘voilà tes chansons, et voici les miennes‘. Il y en a d’autres ou c’est plus évident, ou je fais une partie et ou Mimi en fait une autre. C’est quelque chose qui vient naturellement, on ne prémédite rien.

Quand vous répétez vos morceaux avant une tournée, est-ce que vous essayez de donner un nouvel aspect aux vieux titres ? Quel est ton lien avec ces morceaux quand tu te remets à les jouer ?

Je ne sais pas, tous ces morceaux font partie de moi. On ne ressent pas le besoin de revisiter quelque chose qui appartient au passé. Parfois, tu hésites, tu ne te souviens plus vraiment comme ça sonne. Mais l’esprit est toujours avec toi. Après, certaines choses changent par nécessité, puis il y a des chansons qui sonnent exactement pareil, comme ‘Words’ qui est la première chanson de notre premier album. D’autres morceaux changent tous les soirs, certaines sections sont improvisées. On ne sait pas toujours ou ça va, c’est un challenge à chaque fois.

Est ce que tu penses que, avec votre longévité, une forme de loyauté se met en place avec le public ? Je dis ça parce que je pense que ce lien est plus rare de nos jours, qu’il est plus difficile de garder l’attention du public pour une durée allant au-delà de trois ou quatre albums.

Oui (rires), c’est beaucoup de pression de maintenir la foi de tout le monde. Mais nous sommes là depuis un moment, et chaque fois les gens sont loyaux. Tous les trois-quatre ans, ils voient que Low sort un nouvel album, ils se rappellent de nous régulièrement. Parfois, on a besoin de se tourner vers un groupe qui existe, qui lutte, et qui continue d’avancer. D’une certaine manière, c’est comme un mariage, un couple qui est ensemble depuis un long moment : quand les gens les regardent, ils se disent que c’est possible. Ce n’est pas bizarre, on a rien accompli d’extraordinaire, mais ça dit que quelque part tu peux t’engager de manière forte et te projeter vers d’autres perspectives. Je pense que, dans ce monde, les gens ont besoin de trouver l’inspiration dans la constance, parce qu’il n’y a pas grand chose qui te pousse à te lever le matin.

J’ai lu dans une interview que, au moment de la sortie de ‘The Invisible Way’, tu avais pour projet d’emmener tes enfants en tournée. L’avez-vous fait ?

Oh oui, c’était fou. C’est plus difficile pour les parents que pour les enfants, mais ça a marché. Nous les avons emmenés en tournée en Chine avec nous l’été dernier, quand ils n’avaient plus école. Pour deux concerts, c’était très marrant de partager cette vie avec eux. Ma fille a découvert la Sagrada Familia à Barcelone quand elle avait quatre ans. Quatre ans plus tard, nous sommes allés en Hollande découvrir les musées et toutes ces choses que tu ne vois pas aux Etats-Unis. Et donc la Chine dernièrement. Je me sens très chanceux de leur faire partager un peu de ça. Ça permet de m’excuser de partir pendant des mois en tournée.

Quelle est la question la plus stupide que quelqu’un vous ait posé en interview ?

Je ne sais pas, il n’y a pas vraiment de questions stupides. En ce moment, ça se passe plutôt bien. Je me rappelle être allé à une station de radio ou on m’avait invité il y a quelques années. Tout le monde semblait surpris de me voir, il ne savait pas qui j’étais. Tu t’assoies et le mec en face te fait, ‘alors Low ?‘. En gros, le mec ne sait pas qui tu es, alors que toi tu t’es levé à six heures du matin pour arriver tôt à Atlanta, pour venir dans cette radio ou personne n’a entendu parler de toi. Mais bon, c’est ok, n’importe quelle attention est bonne à prendre. Mais celle-ci est ma préférée, parce que tu n’as pas idée à quel point j’étais perdu, sur cette radio à expliquer l’origine du nom de mon groupe. Mais même les mauvaises questions sont toujours posées pour une bonne raison.

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