Interview : Le Peuple De l’Herbe (12-2004)

A plusieurs reprises dans son histoire, la France est complètement passée à côté de sa richesse culturelle, ne sachant pas, ou mal, exploiter ses forces vives. Aujourd’hui, face au rouleau compresseur R&B et Nu Soul, nous avons les anglais et des français comme Le Peuple De l’Herbe. La richesse artistique n’est plus à Paris. La scène lyonnaise ne cesse d’innover depuis quelques années. Le Peuple De L’herbe en est le meilleur exemple : Rencontre à rebours début 2004

Pouvez-vous nous expliquer le nom du groupe, son sens et son origine?

P: Eh bien le nom GANJA KRÜ était déjà utilisé, on s’est rabattu sur LE PEUPLE DE L’HERBE… L’herbe, en français, ayant une double signification (jeu de mot laid) et à l’époque (1997), la situation politique en Europe était différente, la Belgique avait emboîté le pas aux Pays-Bas, certains cantons de Suisse et la Grande-Bretagne avaient dépénalisé. De fait, on pensait véritablement que la société allait évoluer dans ce sens-là et non faire un retour en arrière avec des gouvernements conservateurs agitant le spectre de l’insécurité pour terroriser le péquin moyen, avec un discours ultra répressif et des caméras touarp… Le 1984 de Georges ORWELL comme dans nos pires cauchemars!!

Quand et comment a commencé l’histoire du groupe?

P : Pour ceux du fond qui dorment, on recommence du début: donc j’ai rencontré Stani via notre ingé son KREEZ, qui est accessoirement mon frère, alors qu’il faisait partie du groupe rap DNC. J’ai participé à leur album et on a commencé à faire des soirées ensemble, dans les bars, où on pouvait jouer tout ce qui nous passait par la tête, que ce soit du hip-hop (middle & old-skool), du funk, du reggae, du dub, du ragga-jungle mais aussi de la house (garage & latino principalement), du bigbeat, du breakbeat, du rare groove ou du disco… Vraiment ce qui nous plaisait, sans contraintes si ce n’est que ça reste « groovy »… On invitait des cuivres, sax & trompette, à venir jouer sur des instrus, d’autres DJs à venir partager les platines…etc… De là est née notre résidence hebdomadaire, Groovambar , et puis comme ça marchait bien et que le patron du bar nous payait mal, on a bougé dans d’autres lieux, d’abord à Lyon puis dans d’autres villes sous la formule sound-system. En parallèle, on a commencé à composer ensemble, Stani & moi, histoire d’avoir nos propres instrus, surtout pour les cuivres. Le but ultime étant d’avoir nos morceaux en vinyl, pour pouvoir les mixer. On n’avait pas de MPC à l’époque, juste un S1000 & un Atari. Nous avons alors eu l’opportunité de créer notre propre label, Supadope Records via Cyril Bonin & Kubik distribution, pour ainsi avoir nos propres plaques, avec nos sons à scratcher, nos instrus… Le bonheur!! On invitait souvent Dr Seb au sax, par ailleurs invité sur notre dernier album, et bien sûr N’Zeng à la trompette. A l’époque, ils jouaient ensemble dans un groupe Acid Jazz appelé M.J.B. Psycho mixait toutes les semaines dans le même bar que nous, jouait aussi de la batterie et bidouillait son sample; donc ça s’est fait presque naturellement, on avait les cuivres, et lorsqu’on a eu envie de rendre le son plus « fat », de rajouter une batterie pour jouer sur le beat (inspiré par la formule scénique des Suisses de Sens Unik), Psycho nous a rejoint. On a sorti un premier maxi, avec un logo emprunté à une marque de bière au chanvre suisse que l’on avait découvert en allant mixer dans les Alpes, et le lettrage pochoir à la Public Enemy, en forme d’hommage à ce groupe culte. Voilà notre premier maxi, pressé à 500 exemplaires, qu’on arrive à vendre à peu près. Comme on a d’autre morceaux en stock, Psycho nous fait un remix pendant le week-end, nos voisins de local chez JFX, C0X6, nous en font un autre et on sort le second maxi. Cette fois, le logo s’inspire d’un sticker « Save The Vynil » ramené de NYC. On essaie de démarcher les clubs, les salles, les tourneurs avec nos vinyls mais en fait personne ne veut de notre galette. Alors, on grave des CDRs, avec des titres extraits des maxis et on rajoute des morceaux live. Le tout s’intitule « Raide Alerte » (encore un jeu de mot foireux), première démo officielle du P.H., qu’il me semble quelques petits malins ont mis en ligne…. Après en avoir fait une petite centaine, on s’aperçoit que ça nous coûte cher, et donc on demande à Kubik de nous presser mille exemplaires d’une compilation de nos deux maxis, plus deux titres qu’on a composé pour la première fois tous les quatre pour la B.O. de « Baise Moi » de Virginie Despentes. On appelle ce premier album « Triple Zéro » parce qu’on est déjà en 2000 et que la référence au double zéro nous plaît bien aussi… On demande à Phil Neumager, un graphiste collectionneur de disques de s’occuper de la pochette. Il redessine le logo du boxer avec dans la bouche une feuille de chanvre. C’est cette feuille qui se met à poser problème. Car après avoir vendu à peu près trois mille exemplaires de cet album, qui est alors en licence chez Pias, on nous « prévient » qu’on pourrait se faire allumer pour incitation à la consommation, délit qui existe toujours en France et qui permet de sanctionner quiconque présentant la drogue sous un aspect favorable. Méthode pratique et implacable pour empêcher le débat… On consulte un avocat qui abonde dans ce sens, et donc, plutôt que de prendre une grosse amende qu’on n’aurait pas les moyens de payer, qui condamnerait le label et le groupe à plus ou moins longue échéance, on choisit de profiter de l’occasion pour re-sortir l’album agrémenté de remixes que l’on a sorti entre temps en maxis vinyls. C’est le « Triple Zéro+ », avec sa pochette sur fond orange et, ironie de l’histoire, sa version vinyle en import anglais avec la feuille en plein effet, comme les CDs Néerlandais & Anglais, pays non touchés par la censure. On part en tournée à cette même période, les morceaux sont réarrangés pour le live, N’Zeng & Psychostick sont devenus, de fait, des membres à part entière du P.H. et le démontrent de façon magistrale sur scène… Passage par le plateau de NPA pour jouer le « P.H. Thème », qui annonce les Transmusicales de Rennes où l’on brûle le parquet de dance comme disent les cousins canadiens. Puis tournée, une bonne centaine de dates, sanctionnée par une Victoire de la Musique « révélation scène » puis c’est le deuxième album, composé à quatre en trois mois et la tournée dans la foulée…

A l’écoute de votre musique, on sent la diversité de vos influences musicales. Quelles sont-elles exactement? Qui vous a le plus influencé?

N’Z: Pas facile d’être complet… On peut remonter le temps jusqu’aux belles années du jazz. J’écoute régulièrement « Porgie & Bess » interprété par Miles sous la direction de Gil Evans, les sessions Studio One pour tout ce qui allait en découler après en Jamaïque, puis les années soul et funk (la Motown…), le punk, la culture hip-hop, la ‘jungle’ avec, entre autres, l’indispensable « Original Nuttah » avec un certain UK Apache, la drum & bass, le breakbeat, big beat… Sans oublier la musique classique, surtout les compositeurs d’Europe de l’Est.

Quel est votre but avec la musique?

P: Faire du bruit!!

N’Z : Pouvoir consacrer tout son temps à sa passion, et c’est une chance que nous avons…

Des amis ou des proches dans le milieu musical français?

P: Nos potes de Lyon High Tone, Mei Tei Sho, Agoria, Natty Bass, Severin24 mais aussi Da Taz, Ez3kiel, Sayag Jazz Machine, Bumcello, Abstrackt Keal Agram, les DJs Dee Nasty, No Stress, Duke, Cedr’X, Rug… Et sur disque, les Troublemakers, Doctor L, Williams Traffic, Chateau Flight… J’en oublie certainement!!

Sur scène, vous dégagez une énergie incroyable. Comment préparez-vous vos concerts et quel est votre concept de la scène?

N’Z : On veut que les morceaux changent, évoluent et continuent à vivre. L’arrangement est quelque chose qui nous tient à coeur. Nous faisons une musique au départ instrumentale, cela nécessite du travail en profondeur pour la défendre sur scène, d’autant qu’il y a quelques années, elle n’intéressait pas grand monde. Nous ne faisons pas du jazz mais de nombreuses séquences sont réservées à l’improvisation. On a joué pas loin de 300 fois en France et à l’étranger, ça te fait rapidement mûrir et avancer dans la méthode de travail. En plus, nos techniciens nous aident et nousconseillent, ils nous suivent depuis le début et chaque concert est enregistré voir filmé. Le principal est de pouvoir se remettre en question car l’enchaînement de dates peut vite t’installer dans une routine.

Revenons à vos influences. Lorsqu’on écoute votre musique, on peut penser au Hip Hop des années 80 et début 90, à la Soul et au funk mais aussi aux grands du dub et du reggae, voire au Trip-Hop de Bristol. Avez vous écouté tout ça, si oui, qui exactement?

P: Je veux bien faire du name dropping, mais ça risque d’être long: PE, BEASTIE BOYS, BOOGIE DOWN PRODUCTION, STETSASONIC,JUNGLE BROTHERS, DE LA SOUL, ATCQ, ULTRAMAGNETIC MC’s, ERIC B & RAKIM, SCHOOLY D, MC LYTE, PETE ROCK & CL, PARIS, N.W.A. et donc ICE CUBE et toutes les prods de DRE, ICE T, DIGITAL UNDERGROUND, 3rd BASE, COMMON, MOS DEF, TALIB KWELI, HI-TEK, COMPANY FLOW, SHADOW, KRUSH, JURASSIC 5, BLACKALICIOUS…etc. Mais aussi KURTIS BLOW, AFRIKA BAMBAATA , GRANDMASTER FLASH, PLANET PATROL, MANTRONIX, HERBIE HANCOCK, DONALD BYRD, MILES, COLTRANE, PARKER, MINGUS, MONK, PHAROA SANDERS, QUINCY JONES, GIL SCOTT-HERON, MOSE ALLISON, EDDIE JEFFERSON, DONNY HATHAWAY, ROBERTA FLACK, TERRY CALLIER, DELLS, SAM COOKE, MARVIN GAYE, SUPREMES, FOUR TOPS, BAR KAYS, BOOKER T, EDDIE KENDRICKS, TEMPTATIONS, IMPRESSIONS, CUTIS MAYFIELD, ISAAC HAYES, BARRY WHITE, SLY STONE & FAMILY, LARRY GRAHAM, EDWIN STARR, METERS, MANDRILL, WAR, KOOL & THE GANG, TOWER OF POWER, STYLISTICS,HAROLD MELVIN, MFSB et tout le son de Phills (TSOP), Georges CLINTON et la P.FUNK, ROGER TROUTMAN & ZAPP, TROUBLE FUNK etc… Beaucoup de musique jamaïcaine, du rocksteady au ragga en passant par le dub, le sufferrer/ rocker’s style… Bien sûr, le son de Bristol (du Wild Bunch à SMITH & MIGHTY en passant par PORTISHEAD…), mais aussi des labels comme Ninja Tune, Talking Loud, Mo’Wax, Compost, K7!, Warp, G-Stone, Wall of Sound, Skint, V-Recordings, F-Jams, Full Cycle… La liste est encore longue!!!

Cette richesse n’est-elle pas un handicap pour vendre un disque?

N’Z: Forcément, au début, les disquaires ont eu du mal à nous classifier, les journalistes se font le plaisir de pondre un nouveau genre tous les mois. Au début, on était assimilé à la scène dub française puis certains se sont rendus compte que le Peuple ce n’était pas que « PH Thème ». Les concerts ont permis de convaincre et de démontrer que tous ces styles peuvent être sur la même table. La musique actuelle découle de tout ce qui a été fait avant et il faut donc le respecter.

Avez vous rencontré des obstacles pour la promo? Des problèmes pour passer en radio?

N’Z: On nous joue que sur des radios indépendantes, étudiantes, associatives ou du type RFI, Nova, les autres nous ignorent. Le marché est squatté par les produits clé en main de M6 et consorts. Ils sont très forts puisqu’ils maîtrisent tout du début jusqu’à la fin de la chaîne de production. Mais tous les groupes sont confrontés à ce problème, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, et ça ne nous empêche pas d’avoir un public important.

Y a t-il des artistes avec lesquels vous aimeriez collaborer, des producteurs?

N’Z: Il y a des gens comme les Asian Dub Fondation, De La Soul, Beastie Boys, des musiciens avec lesquels on échange un feeling. Ce n’est pas notre délire de collaborer avec un MC’s juste par l’envoi de bande. C’est trop froid comme rapport. On va voir ce qui sera possible dans le futur, ça dépendra des gens que l’on rencontrera et des morceaux que l’on composera…

Quel est votre programme à court terme?

PH: Nous sommes en partance pour un festival aux Pays-Bas (Groningen), puis Liège (B.) avant l’Espagne (Carthagène & Jaen) la semaine prochaine.

Pouvez-vous nous parlez un peu du prochain album?

L’album n’est pas encore fini, mais il sera dans l’esprit des précédents, peut-être un peu plus « musical », plus mature en tout cas… Et la couleur, à priori ni vert ni bleu ni orange!

Vous pensez quoi du marché du disque en ce moment?

Pas grand-chose, les petits ont toujours autant de mal à se faire entendre, l’industrie trustant les médias avec ses artistes en plas-toc, mais ils nous reste les concerts!!! Et si c’est de piratage que tu voulais parler, pour nous le net n’est qu’une immense radio. La parano des majors n’est qu’une tentative de plus de réduire les libertés individuelles. Relis « 1984 » d’Orwell, c’est tout à fait d’actualité!

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