Interview – Lab°, la bave aux lèvres

Que ses musiciens nous en excusent d’avance, mais nous croyions Lab° relayé au rang des souvenirs musicaux les plus marquants qui aient émaillé notre jeunesse. Jusqu’à ce jour d’été 2009 ou, alors que nous pensions le line up de la première édition de nos soirées Mind Your Head, le groupe se manifestait, saisissant l’opportunité de venir tester ses nouveaux morceaux sur scène. Deux bonnes nouvelles en une: Lab° était toujours là, cloitré dans ce silence qui allait annoncer une tempête digne des catastrophes naturelles, soit un nouvel album intitulé « Volume ». Remonté à bloc, toujours aussi saillant, oppressant, et venimeux, le quintet recrachait alors cinq ans de frustration et d’envie à la gueule du public de la Maroquinerie ce soir-là. Subjugué, passionné par l’expérience, Mowno se devait être de l’aventure, de cette soudaine renaissance patiemment élaborée. Début octobre, le 4 très exactement – soit le jour de la sortie de « Volume », nous avions rendez vous avec François Pierre (guitare) et Julien (basse), les deux préposés à l’exercice de l’interview. Ça tombait bien, ils avaient beaucoup à dire, et nous beaucoup à leur demander. Play.

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Vous étiez sur le rythme d’un album tous les deux ans avant « Volume ». Là, ca va faire cinq ans que « Müs » est sorti. Pourquoi est-ce que ca a pris tant de temps?

François Pierre: On a tout de suite enchainé après la tournée de « Müs« , comme on faisait d’habitude. On est parti pendant une semaine ou dix jours dans une maison un peu perdue dans les Cévennes. On a joué, et quand on en est sorti, on avait des heures de musique expérimentale, un peu barrée, avec des choses vraiment intéressantes. On avait plus de clavier par exemple.
Julien: Ca ne nous plaisait pas en fait. C’est la première fois qu’on n’était pas content de cette méthode. Pourtant, au niveau du son, c’est ce qu’on avait fait de mieux.
François Pierre: Mais c’était prétentieux, chacun était un peu de son côté… On a quand même mis un an à s’en remettre…
Julien: Un an plus tard, on s’est replongé dans le même genre d’expérience, et ça ne nous a pas plu non plus. Voilà, deux ans foutus en l’air, ça va vite comme ça…
François Pierre: Quand tu travailles ainsi, en enregistrant chacune des pistes simultanément tout en improvisant, il faut le temps d’écouter, de digérer…
Julien: Et comme les deux albums précédents étaient nés d’improvisations, on pensait que c’était la bonne méthode et qu’il fallait continuer comme ça. Là, on était un peu embêté parce qu’on se retrouvait vraiment sans morceau, devant une page blanche. Donc finalement, on s’est résolu à travailler comme un groupe classique. On a repris quelques fragments d’idées des précédentes sessions qui n’étaient pas suffisamment développées, et on les a retravaillées. Ca a pris du temps puisqu’on était moins disponible que quand on ne faisait que ça. Certains avaient retrouvé du taf à côté, etc…
François Pierre: C’est bien parce qu’on est redevenu un groupe, comme à nos débuts. On s’est redécouvert. A travers ces années de « recherche », ou chacun n’était pas satisfait, tu te poses des questions à toi-même, aux autres aussi, tu t’interroges sur l’utilité de l’ensemble. On était comme un jeune groupe au stade du premier album. On bossait la moindre note qui plaisait jusqu’à ce qu’elle sorte correctement… On a vraiment composé.
Julien: Pour les précédents, c’était facile, on ne savait pas comment jeter des morceaux au final. C’était des débats sans fin parce qu’on ne pouvait pas tout mettre.
François Pierre: On est arrivé avec un suc un peu plus concis. On est donc reparti en studio pour enregistrer ce qu’on avait composé. Ca nous fait bizarre de dire ça, parce qu’on ne l’avait plus fait depuis le premier album.

lab2Donc ça a été un changement de méthode contraint et forcé. Ce n’est pas un choix de votre part pour vous mettre en danger ou casser un peu la routine…

Julien: Dans la vie de ce groupe, il n’y a jamais eu de réelle volonté de quoi que ce soit. Ca suit son cours depuis le début. On n’a jamais fait de projet au-delà des six mois ou un an.
François Pierre: Durant ces cinq ans, il y a des enfants qui sont arrivés, il y a eu des foyers à construire… Une fois que tu rentres dans un cycle un peu plus calme, que tu n’as plus de tournée… Au bout d’un moment, honnêtement, on s’est dit qu’on irait jusqu’au bout de cet album en prenant le temps qu’il faudrait. On y arrive maintenant.

Quels enseignements vous allez tirer de cela? Si on imagine dès aujourd’hui un prochain album, savez vous comment vous l’aborderez?

Julien: Pas du tout. Déjà, on n’en est pas là. On va d’abord tourner pour ce disque. Après, il n’y aura peut être pas d’album suivant, va savoir.
François Pierre: On a assez persévéré pour tenir debout et faire ce disque jusqu’au bout. Au sein du groupe, ça a tenu bon, malgré des moments très difficiles qui ont été assez nutritifs. Quand j’écoute et qu’on travaille le live, c’est personnel, mais je trouve qu’il y a une puissance qui vient de là. Avant, on s’accaparait vraiment l’album qu’à la fin de la tournée.
citalab1Julien: C’est vrai que, cette fois, on est prêt plus tôt. Auparavant, les morceaux issus d’improvisations et qui se retrouvaient tels quels sur le disque, il fallait les apprendre, comme des reprises. Des fois, on avait même aucune idée de ce qu’on faisait dessus puisque ça faisait un an qu’ils étaient enregistrés. Là, ce n’est pas le cas puisqu’on les a travaillés en amont, du coup on gagne en temps et en maturité. Pour le prochain, je pense qu’on commencera par des improvisations, et on enchainera beaucoup plus vite si ça ne nous plait pas.
François Pierre: C’est long et difficile d’accepter le fait d’être vidé. C’est ce qui s’est passé après « Müs », le premier album qu’on a fait sans Goran (machines) et pour lequel Lionel nous a rejoint. Là, c’était une révélation, la liberté, d’autant qu’on avait aussi abandonné la vidéo, et que Lionel arrivait avec toute cette fraicheur. Tout venait alors facilement mais, pour « Volume« , ça a été plus difficile mais enrichissant.


Ca fait donc deux ans que « Volume » a été enregistré. C’est très long, vous avez peut être envie de déjà passer à autre chose…

Julien: Pendant toute cette période, le groupe a été relayé au second plan. Donc, c’est long et ça ne l’est pas parce que, dans l’absolu, on n’a pas travaillé énormément dessus, seulement par moments espacés. On ne s’est jamais dit qu’on bloquerait quinze jours pour finir le disque. Matériellement, ça aurait été de toute façon très compliqué. Puis on n’a pas tout fait simultanément. On a fait le mixage, puis on s’est demandé comment on allait le sortir, alors que normalement tu fais tout en même temps.
François Pierre: Moi, j’ai apprécié la méthode parce qu’on avait le temps de comprendre ce que nous étions en train de faire. On a fait presque comme des amateurs. Mais, c’est ça qui est bon.
Julien: L’avantage est que l’album sonne assez frais pour nous quand on l’écoute aujourd’hui, bien que pas mal de temps soit passé. Mais, ces morceaux, on les a quand même dans les doigts, ca fait un moment qu’ils sont intégrés. Puis, au bout, il y a presque une question d’âge. Quand tu es hébergé chez tes parents en attendant que tu finisses ces études que tu ne termineras de toute façon jamais puisque tu glandes, tu peux enchainer des disques. Au début, c’était ça pour nous, on avait beaucoup de temps.
François Pierre: Quand tu es dans le cycle des tournées, ça fonctionne. Sauf que nous, on a arrêté pendant cinq ans, on a complètement disparu de la circulation.

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Justement, cinq ans, à une période ou tout va beaucoup plus vite qu’en 2005, c’est long. Craignez vous que les gens aient oublié Lab°?

Julien: On n’en sait rien, et si on se posait ces questions là, on ne rejouerait pas, on en arriverait vite à la conclusion que ça ne va pas marcher. On le fait parce qu’on en a envie, c’est aussi con que ça. Déjà, on n’avait pas un public énorme, seulement un petit qui nous suivait un peu, on avait du mal à remplir des salles il y a cinq ans. Par-dessus ça, on s’en va et on revient: c’est idiot, il ne faut pas faire ça (rires).

Mais il y a un juste milieu entre plan de carrière et s’inquiéter de savoir si il y aura du monde aux concerts…

François Pierre: Oui, mais ces cinq ans ont prouvé qu’on faisait de la musique pour nous avant tout. Autrement, on n’aurait pas sorti cet album. En effet, il n’y avait plus de live, on a arrêté toute activité pour faire le disque, et ça ne nous ressemble pas du tout. Pendant dix ans, on a fait que des albums pour tourner. Là, on s’est retrouvé face à nous-mêmes, à tenter de trouver des réponses à nos interrogations, parce que le début de la construction de « Volume » a été très difficile. Mais, on ne se pose pas ces questions parce qu’on ne cherche pas, et on a jamais cherché la notoriété. On n’est pas accroché à Facebook pour avoir le plus de potes possibles à suivre la carrière de Lab°. Ca, c’est un défaut dans la carrière d’un groupe, mais chez nous, ça n’en est pas un puisqu’il en a toujours été ainsi. On a toujours fait de la musique pour nous. Autrement, on ne ferait pas de l’improvisation, mais des pop songs.

Ce nouvel album sort via une distribution Crash Disques. Vous n’aviez pas de piste plus solide?

Julien: Si tu connais le marché, tu imagines bien que personne ne connait Lab° dans les maisons de disque ou les mecs travaillent depuis seulement deux ans (rires).
François Pierre: On a cherché sans chercher, parlé à droite et à gauche. Je connais des gens au sein de certains petits labels indés, mais il n’y avait pas plus d’intérêt pour nous de le sortir ailleurs.
Julien: Sans compter qu’il ne s’agit pas de penser pouvoir gagner de l’argent avec cette musique. Il suffit d’écouter trois morceaux pour qu’on te conseille de faire autre chose. Marsu a dit oui tout de suite, et chez les autres il y avait des histoires de calendrier qui auraient encore repoussé la sortie.

lab4Vous donnez l’impression d’un groupe qui sort des disques quand il en a envie, comme si vous n’aviez aucun impératif. Du coup, Lab° peut être perçu plus comme un collectif qu’un véritable groupe. Qu’en est-il exactement?

François Pierre: On est un vrai groupe à la seule différence qu’on n’a pas de leader. Lab° est géré de manière collective, ce qui est une qualité, mais aussi un défaut. On prend ça comme ça vient puisque personne ne peut intervenir. Dès que quelqu’un commence à vouloir s’imposer, tout le monde lui tombe dessus. Nous avons tous de forts caractères, tout le monde a sa place, c’est une petite famille. Et d’ailleurs, dans le son de cet album, il y a cette notion là.
Julien: Ca a toujours été comme ça, il y en a d’ailleurs un qui est parti. Il a essayé de monter la voix et il s’est fait écraser. Mais c’est un vrai groupe dans le sens ou ce sont toujours les mêmes musiciens qui jouent.

On va rapidement parler du dub parce que, forcément, vous y êtes affiliés pour avoir pris part à l’émergence de cette scène à la fin des années 90. Est-ce que ce rapprochement est un boulet pour vous aujourd’hui? Et est ce que le son très électrique de cet album n’est pas aussi un moyen de prendre définitivement vos distances?

Julien: Je ne sais pas parce qu’il n’y a qu’au moment du premier album qu’on a vraiment voulu faire du dub. Et on s’est fait engueulé parce que les gens disaient que ça n’en était pas. Et puis au deuxième, tout le monde nous a soudainement affiliés à cette scène. On aime bien ces rythmiques là, mais pas le folklore et le côté répétitif qui va avec et qui fait que tu n’as jamais de surprise à chaque fois que tu en écoutes. On en retrouve encore un peu dans Lab° aujourd’hui, même si tu retrouves aussi de grosses basses dans d’autres musiques que le dub. Lab°, ça reste aussi une musique instrumentale, avec beaucoup d’effets, travaillée un peu comme du dub, mais sa matière de base reste très éloignée du reggae.
citalab2François Pierre: La première fois qu’on a écouté du dub, c’était les Improvisators Dub. On était tous dans la même salle au même moment, et on a aimé le côté psychédélique, super ouvert, hypnotique, métrique, tout cela mélangé. Avant ça, je n’avais jamais entendu de dub, je ne savais pas ce que c’était. Nous, à la rigueur, on a ajouté les montées progressives qui ne font pas du tout partie du vocabulaire des dubbers. Ca les fait vomir. On les avait dès le début mais on n’avait pas compris qu’on n’avait pas le droit d’en jouer (rires).

Il y a un fil rouge dans toute votre discographie, c’est cette tension qui donne un aspect presque malsain à votre musique. Vous n’avez jamais dérogé à cela. A quoi est-ce du? Est-ce simplement le fruit de vos influences?

François Pierre: Je crois qu’il faut voir une forme de beauté du noir dans cette noirceur et cette tension. Pour être malsain, il faudrait qu’on soit plus pervers qu’on ne l’est.
Julien: Et puis, quand tu sais que tu vas te coltiner les morceaux pendant plusieurs mois, tu n’as pas envie d’en avoir marre au bout de trois concerts. Le rock sombre, urbain et dérangeant, c’est la seule influence commune chez tous les membres du groupe. C’est super large, ça ne veut pas dire grand-chose, mais voilà.
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: Il y a plein de musiques qui nous intéressent. Quand on s’est connu, on écoutait Penderecki, Xenakis, les Director’s Cut de Fantomas… On se retrouvait donc beaucoup sur des choses cinématographiques, climatiques.
Julien: Toutes ces musiques bizarres, même les pires contemporaines que tu puisses imaginer, elles passent si tu mets des images dessus. Alors que tu ne peux pas imaginer les écouter seules. La plupart des gens écoutent ça et fuient en courant. Par exemple, tu enlèves les images de « Shining » de Kubrick de la musique de Ligeti, ça ne colle plus.
François Pierre: C’est cela nos influences. Alors quand on arrive avec nos pauvres instruments, ça donne forcément quelque chose d’un peu plus rock. Nous, on fait du Ligeti à la tronçonneuse, et on est rarement séduit par des musiques à textes.

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Pour rester un peu dans le même sujet, il y a encore une consonance cinématographique évidente tout au long de cet album. Si vous avez travaillé avec la vidéo dans le passé, vous n’avez jamais vraiment franchi le cap du septième art en composant purement une bande originale de film par exemple. Ca ne vous brancherait pas?

François Pierre: On n’a pas seulement travaillé avec la vidéo, on a carrément produit un film de 80 minutes pour qu’il colle parfaitement à la musique qu’on jouait dessus. C’était notre album concept « Derrière La Pluie » ou le son et la vidéo étaient en symbiose, et qu’on a défendu durant soixante dates pendant lesquelles la vidéaste mixait les différentes séquences entre elles. C’était une sorte de film à clé super intéressant qui a donné une très belle tournée. Sinon, on a déjà travaillé sur un ou deux court-métrages mais, moi qui suis fan de cinéma, je n’ai jamais rien vu de vraiment bon, y compris chez les groupes qui illustrent des films muets. Au sein du groupe, ce genre de projet ne nous excite pas trop.
Julien: Nous, on est surtout un groupe qui veut faire de la scène, donc tous ces exercices là, un peu en dehors du contexte qu’on recherche, c’est un autre boulot. Déjà, le peu qu’on ait fait sur les court-métrages à partir de ces heures de musiques qu’on avait déjà mais qu’on avait jamais exploité, ça a été beaucoup de travail. Il y en avait un des deux ou il n’y avait rien. On avait carte blanche totale. Alors au début tu trouves ça cool, puis tu te rends compte que tu as tellement le choix, tellement de matière, que ça devient très compliqué. Tu finis par te perdre.


Quel est le disque qui a changé votre vie?

François Pierre: Moi, ce n’est pas un disque mais un morceau. Je pense à « Schyzophrenia » de Sonic Youth parce qu’ils entament le titre, qu’au milieu il y a une longue montée instrumentale, pour revenir sur une variation du premier plan. Pour moi, c’est quelque chose qui définit la musique.
Julien: C’est horrible mais je pense que je ne serais pas là si Eddie VanHalen n’avait pas fait ce solo sur le « Beat It » de Michael Jackson. J’avais treize ans quand j’ai entendu ce truc, et je voulais faire la même chose alors que je ne savais même pas que c’était de la guitare. C’est assez ridicule, mais très perso. Puis, il y en a eu plein des révélations comme celle-là.
François Pierre: Dylan serait là il dirait sûrement « Sea Song » de Robert Wyatt. Mais vous ne l’avez pas sur vos playlists là… Il n’y a que de la dance… (rires)


Photos live: Gilles Rammant
Photos extérieures: Gilles Jacob

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