Interview : La Bande Des 4 (12-2003)

Peu d’artistes français produisent des albums instrumentaux. Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans ce projet plutôt que de faire des versions destinées à des Mcs?

Madj: C’est lié à des raisons conjoncturelles. Après avoir développé le concept des mix tapes et street tapes avec la Bande Des 4, après l’aventure de l’Avant-Garde, on voulait passer au format de l’album. En le faisant écouter à des gens comme Squat, on s’est dit que ce n’était pas forcément le truc du moment, ça sortait des « sous-neptuneries »… Le retour du sample pur comme sur « Hors De Contrôle », c’est un peu un retour aux années 90 même si on fait sonner ça avec la technologie d’aujourd’hui. En plus, on n’avait jamais fait de format instrumental donc on s’est lancé. C’est un autre boulot que de faire des versions pour des rappeurs qui t’obligent à faire évoluer ta musique, et ça s’est révélé comme une expérience intéressante.

A plusieurs, comment ça se passe pour mettre un tel album au point?

Il y a différentes configurations dans cet album. Il y a des instrus qui ont été faites en solo, d’autres en collaboration. Notre volonté était d’articuler le tout, que ce ne soit pas une compilation d’instrus qui n’aient rien à voir les uns avec les autres. On a voulu une ambiance globale, une homogénéité. Il y avait la volonté de transporter l’auditeur, de l’emmener dans un autre univers. Je ne sais pas si on y est arrivé mais c’était notre but. Ce rapport à la musicalité et non à la productivité, c’est vraiment ce qui manque au rap français. On voulait être à l’image des grands disques qui nous ont fait kiffé.

Du fait du travail des samples, je trouve que cet album se rapproche du travail de Doctor L sur « L’Homicide Volontaire ». Vois tu des similitudes entre vous et lui?

On ne s’est pas posé les choses comme ça. Avec le recul, il n’y a pas vraiment de parenté entre nous puisque lui est quand même barré dans une certaine texture de son. Dans la démarche, au-delà du fait que nos routes se soient croisées, c’est quelqu’un qui émane aussi de la même culture, des années 80, du mouvement punk etc… C’est ça qui nous lie, cette attitude Do It Yourself. C’est clair, que le son de « Hors De Contrôle » appartient à la même catégorie que celui de cette époque d’Assassin, celle du « Futur Que Nous Réserve t-il? » et de « L’Homicide Volontaire », même ci celui-ci n’est pas trop ma tasse de thé musicalement et que certains titres sont sûrement de gros morceaux de l’histoire d’Assassin. Je reconnais malgré tout l’originalité et la profondeur de cet album qui a influencé beaucoup de gens musicalement, politiquement et socialement. « Hors De Contrôle » est fait différemment des travaux de Doctor L, il est plus brut. Il y a ce rapport aux valeurs culturelles communes et il y a un positionnement artistique et musical qui renoue avec une tradition qui commençait peut être à se perdre chez nous.

Aujourd’hui, on a l’impression que lorsque les gens disent faire du « vrai hip hop », cela ne suffit plus à vendre un disque. Est-ce que tu penses que c’est à cause de ceux qui, en faisant de telles déclarations, n’ont pas été à la hauteur de leurs prétentions?

Le hip hop est une pratique culturelle et un mouvement de contre culture qui est né dans des circonstances bien particulières, qui répond à un besoin sociologique et historique bien particulier. Comme tous les mouvements d’ailleurs… Il a une charge très profonde. Tant qu’on n’aura pas assimilé cela, je ne vois pas de quoi on peut me parler. Le vrai hip hop, à part pour quelques exceptions, a servi à se positionner dans un milieu musical donné et il est vite oublié lorsqu’il s’agit de passer à de la musique plus formatée. Je pense que les gens qui étaient tenants de cela, à Paris notamment, n’ont pas su répondre aux enjeux, dans le sens où ils avaient un rôle de transmission culturelle à effectuer. Ce n’est pas normal qu’aujourd’hui il y ait des mecs dans le rap qui disent ne rien avoir à foutre du hip hop. Il y a certains groupes historiques qui auraient du penser à cela plutôt qu’à leurs carrières. Ceux là ne peuvent pas parler de vrai hip hop.

Votre album a une base politique assez affirmée. Le but était-il la prise de conscience?

C’est la volonté d’affirmer notre propos. Je n’ai jamais pensé être le conscientisateur de quoi que ce soit. On est tous grands, on a tous un cerveau. Au-delà de la musique, j’ai toujours été révolté par l’injustice. Depuis tout môme. On voulait imposer notre propos, marquer nos opinions dans un projet qui est censé ne pas en avoir puisqu’il s’agit uniquement de musique. Quoi que, la musique, dans la manière où elle est travaillée, a aussi une identité. On a choisi quelques évènements triés sur le volet qui ont émaillé l’histoire du vingtième siècle. Malheureusement, je dirais que « Hors De Contrôle » a peut être plus de propos que d’autres projets qui sont censés en avoir.

Est-ce que c’était aussi réaffirmer un côté plus politique à Assassin Productions qui mettait ça un peu moins en avant depuis « L’Homicide Volontaire »?

Cette essence là ne m’a jamais quitté. Je ne vois pas pourquoi mes pensées changeraient entre le milieu des années 90 et aujourd’hui, ou on est en période d’ultra radicalisation de la part du gouvernement, ou les plans anti sociaux sont les plus marqués de ces dix ou quinze dernières années. On devrait être encore plus au front qu’il y a quinze ans. C’est une suite logique dans mon cheminement. Je ne vois pas pourquoi je me détacherais de cette tradition. Effectivement, indirectement, on assiste au retour d’un propos beaucoup plus lourd que ce qui est sorti ces derniers temps sur Assassin Productions. Mais quand tu regardes le site internet, c’est quand même quelque chose qui ne nous a jamais quitté même si les dernières sorties discographiques de Squat marquent un glissement vers une autre conception des choses.

Dans ce contexte politique, comment interprètes tu et réagis tu au retour des Béruriers Noirs?

Je suis déçu car je pense que cette histoire aurait gardé encore plus de magie. Si c’est que le concert de Rennes, ça va. Si ça continue derrière, ça me va un peu moins. Mais c’est marrant, parce que, dans le contexte politique actuel qui se rapproche un peu du milieu des années 80, quinze ans après, les gens répondent toujours. Même si je suis déçu, ça n’en demeure pas moins une des plus belles histoires de la musique française de ces vingt dernières années, et je pense que c’est malgré tout un bien que ce genre de groupe remette le couvert. Faut voir comment ça va évoluer… Après tout, l’essentiel, c’est qu’ils fassent ce qu’ils sentent.

Vous mettez en avant pas mal de vieux titres reggae, punk ou soul sur votre album, notamment lors des interludes. Est-ce du également à une nostalgie d’une énergie et d’un engagement un peu perdus?

On est arrivé à une sorte de fin de cycle. J’ai l’impression que ce qui est excitant aujourd’hui n’est que la remise en avant de vieilles recettes. Que ce soit Rancid ou Nofx, ces groupes excitent les jeunes mais ne sont qu’un revival de la fin des années 70. Dans le même genre, les groupes comme The Strokes, The Hives, c’est pareil. Dans le rap dit underground, des artistes comme El-P reviennent à l’essence de ce qui se faisait entre 86 et 92 tout en sonnant plus actuel. C’est un peu le même canon, finalement il n’y a rien de très innovant. Notre volonté est de montrer que la musique populaire urbaine de contre culture est un tout, que le hip hop n’est pas à dissocier de tout cela. Le rock et le hip hop ont des liens. Ceux qui opposent le hip hop aux autres courants qui l’ont précédé ne sont, en fait, que des enfants et des ignorants. On voulait aussi montrer que le hip hop n’est pas une musique de débiles mentaux, qui ne connaissent rien, et qu’il y a des gens qui ont aussi un peu de culture musicale et une vue d’ensemble de l’histoire.

Est-ce qu’on peut en déduire que tu es moins influencé par les artistes contemporains?

Je pense que le plus magique dans la musique populaire est derrière nous. Ca, c’est sûr. Peut être parce qu’on arrive à une fin de cycle ou beaucoup ou trop de choses ont été exploré. Peut être qu’on va traverser une période de dix ou quinze ans ou il ne va pas se passer grand-chose. Et c’est déjà le cas depuis un bon moment. Pour moi, depuis le rap de 95, il ne se passe pas grand-chose de nouveau. A cette période, la jungle ou la drum n’bass étaient déjà lancés. En plus de cela, la pression commerciale sur la musique, le dictat du format n’arrangent rien et influent sur la création. Même nous, en tant que producteurs, on a été pris dans ces trucs là. Justement, avec « Hors De Contrôle », on a voulu être en rupture avec cela. On fait les choses à l’intention, au coeur, et on verra bien. Et si il n’y a pas de place pour nous en radio, et bien il n’y en aura pas! Je refuse dorénavant de me soumettre aux exigences des formats radio. On a fait des erreurs, on les assume. Au-delà de nous, c’est une erreur dans la musique en général. En ce qui concerne le rap, n’en parlons pas…

Si on admet qu’Assassin Productions est aujourd’hui censuré, penses tu que c’est à cause de son engagement ou de son refus de jouer le jeu du commercial?

Plutôt qu’une censure ou un boycott, parce qu’il faudrait que cela soit manifestement prémédité, je crois qu’on n’est pas dans les petits papiers. C’est simple ce métier, si quelques gens influents s’extasient devant un album, tout le monde te trouvera génial. Il y a plein d’exemples comme cela. A un moment, on a été mis à l’index peut être parce que des gens ne voulaient pas nous voir monter, et que certains ne nous aiment pas. Mais moi, la théorie du complot, je n’y crois pas. On n’est juste pas dans l’air du temps.

Il y a un tout récent sondage qui dit que 25% des français partagent certaines idées du Front National et que 33% ne seraient pas choqués d’avoir un élu de ce parti à la tête de sa région. Comment réagis tu à cela? N’as-tu pas l’impression d’avoir mené une lutte pour rien?

Non parce que ces sondages ne sont pas traducteurs de la réalité. J’ai fait de la sociologie, je sais que tu fais dire ce que tu veux à un sondage. Les problèmes fondamentaux ne sont pas là et ne se règleront pas là non plus. C’est aussi le propre de toutes périodes de crise sociale et politique. La crise économique a toujours été le meilleur nid du fascisme. Les meilleurs artisans de la montée du Front National ne sont certainement pas les gens de banlieues, les musulmans, ou je ne sais quoi encore comme on veut nous le faire croire, mais plutôt le capitalisme.

Quelle est ta conception de la politique en général?

Il y a deux camps, les dominés et les dominants, et le pouvoir est un enjeu entre ces deux parties. Je n’invente rien. La question ultime, c’est celle du pouvoir. Dans toute l’humanité, il n’y a jamais eu de révolution sans violence. Je n’en fais pas l’apologie, c’est une logique. Les puissants utilisent la violence donc tu es obligé de te défendre. Si tu luttes, il y a forcément violence et celle-ci n’est pas uniquement générée par ceux qui protestent. Comme disait Malcolm X, ce sont les violents qui te demandent d’être non violent.

Est-ce que cet engagement va se concrétiser dans les choix artistiques d’Assassin Productions? En d’autres termes, est-ce qu’une production apolitique peut voir le jour sur le label?

La musique n’est pas forcément politique ou engagée. Ce qui compte pour moi, c’est le respect d’une éthique, d’une démarche où tu n’as pas envie de faire de la soupe. Plutôt que du « vite consommable », on veut laisser derrière nous un vrai boulot. Il peut y avoir des choses très bien qui ne soient pas forcément politiques. Si tu arrives à lier les deux, c’est encore mieux. On a produit le premier maxi de La Caution, je n’ai jamais pensé que c’était un groupe forcément engagé. C’était intéressant, car ça s’inscrivait dans une certaine tradition d’innovation et d’avant-garde qui était aussi celle d’Assassin Productions.

Quel rôle politique peut encore avoir le rap en France?

Comme toute pratique de contre culture, cela peut participer à une émancipation individuelle et intellectuelle, à un relais de lutte. Le hip hop était censé aider les gens à ne pas s’enfermer dans une situation de merde, dans l’aliénation urbaine et la délinquance. Le rap n’est pas juste un truc fait pour engraisser l’industrie du disque.

Qui sont pour toi les artistes que tu qualifies de positifs pour la population?

Des gens comme Chuck D de Public Enemy pour sa démarche cohérente. Quand tu le vois faire l’intro de « Rise Above » de Black Flag avec Henry Rollins, je trouve ça terrible! Il faut quand même avoir un sacré positionnement pour aujourd’hui ne pas courir derrière les featurings et vouloir se remettre dans la course. Après il y a des gens comme Iggy Pop, El-P, que j’apprécie. Mais il y en a tellement.

Je ne sais pas si tu as suivi l’affaire Dieudonné qui a fait grand bruit. On assiste à un gros paradoxe ou Lagaf peut parler d’un arabe avec un scooter volé mais ou tu ne peux pas te déguiser en juif pour taquiner les musulmans. Quel est ton avis?

C’est la force de la propagande sioniste. Comme ils sont au centre d’une entreprise coloniale des plus barbares, ce qui a servi à légitimer tout cela, c’est l’appartenance religieuse. Aujourd’hui, les masques tombent après le Liban en 1982, l’Intifada de 1987. Pour beaucoup de gens, Israël est aujourd’hui une entreprise coloniale, barbare, violente. On lie le judaïsme au sionisme, donc aujourd’hui tu n’as plus le droit de parler du sionisme. A l’heure actuelle, quand on entend que ceux qui remettent en cause la légitimité de l’état d’Israël sont des antisémites, tu as tout compris. C’est la même chose avec la police française, et c’est pour ça que des groupes comme Sniper ou La Rumeur sont emmerdés. Dieudonné en use peut être pas toujours très bien, mais c’est la preuve qu’il y a des terrains sur lesquels on ne peut pas se positionner. Il y a une emprise du sionisme sur les juifs du monde entier, la preuve est que tu trouveras très difficilement des antisionistes parmi eux. Je suis pour une république libre, laïque et pluriculturelle. Une Palestine indivisible ou toutes ses composantes religieuses vivent ensemble, comme ici en France et comme c’était le cas là-bas avant 1948.

Pour revenir à l’album de La Bande Des 4. Je lui ai trouvé une ambiance très cinématographique. Dans le futur, comptez vous mettre des images sur votre musique?

L’alliance du son et de l’image, c’est l’avenir. Il va falloir que l’on pense à cela d’une manière générale. On nous a déjà fait cette remarque, on nous a même parlé d’un film sans image. Même dans le cadre de la scène, c’est à cela que l’on pense. Ce ne sera pas conventionnel mais une sorte de son et lumière. On voudrait faire voyager l’auditeur comme sur le disque, vers des paysages inédits. Le faire rentrer dans une salle qui n’en serait plus une, en revoyant même la configuration du son par exemple. Tout cela est facile à dire, mais pour l’instant nous ne sommes pas en mesure de le faire.

Quel est le futur de la Bande Des 4?

Continuer de produire. Il est possible que l’on reparte très vite sur quelque chose, avec des rappeurs ou sans. Je t’avoue qu’il va falloir trouver des gens souples et flexibles. Aujourd’hui, tu ne peux plus faire bouger un mec sans contrat et sans passer par son manager. Tu n’as encore rien fait que tu es déjà en train de discuter de business. C’est aussi pour cela, que l’on est resté entre nous pour « Hors De Contrôle ».

« Hors De Contrôle » est dispo en CD/LP sur www.assassin-productions.fr

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