Interview : Josh Martinez (12-2008)

Ca fait un bail qu’on suit Josh Martinez, joyeux hurluberlu de la scène hip hop indépendante nord américaine. Alors que vient de sortir son nouvel album, le Canadien annonce qu’il s’apprête à mettre fin à sa carrière solo: une décision quelque peu paradoxale puisque « The World Famous Sex Buffet » est de loin son album le plus abouti. Il y avait donc trop d’interrogations en suspens pour ne pas lui donner l’occasion de nous en alléger…

« The People’s Champ« , c’est un nouveau surnom non? Ca vient d’où?

Josh Martinez: Oh non, ça fait très longtemps qu’on m’appelle comme ça. J’ai l’habitude de m’attribuer moi-même pas mal de surnoms, ça me donne un air important…

Peux tu revenir sur le titre de ce nouvel album, « The World Famous Sex Buffet »?

« Get ready for the mustache ride of your life ». Par « The Sex Buffet », j’entend essayer de rendre le hip hop plus sexy, plus risqué, de tenter des choses et de ramener un peu de fun dans la musique. Il ne s’agit pas que de levrettes et de pornographie, d’autant que le titre est aussi drôle que la musique avance hors des sentiers battus. Il y plane une relation complexe entre le fait de vouloir évoluer, de devenir un homme, et de vouloir rester jeune toute sa vie. Je suis vraiment très fier de ce disque, notamment puisqu’apparaissent dessus quelques uns de mes rappeurs préférés: Devin The Dude, Awol One, Pigeon John, Sleep, et Mother Mother, un très bon groupe indie canadien. C’est pourquoi, il se pourrait qu’il soit remixé et remanié à l’avenir afin de l’essorer jusqu’à la dernière goutte. On pourra ainsi offrir un collier de perles à tous les protagonistes. En plus de cela, cet album a bénéficié de généreuses subventions attribuées par le gouvernement canadien. Ca nous a permis de passer beaucoup de temps dans de gros studios, de faire appel à Phil Collins pour quelques parties de batterie, de ramener Cece Peniston et Serge Gainsbourg sur quelques boucles, et de dépenser le reste de l’argent auprès des dealers de coke.

Josh Martinez – Going Back to Hali w Classified, Skratch Bastid

Parlons justement de ces featurings, surprenants par ailleurs comme celui de Devin The Dude. Comment ont-ils pu se faire? Plus généralement, sur quels critères choisis-tu les Mcs qui interviennent sur tes disques?

Avec le temps, Devin The Dude est devenu un très bon ami. Mais, pour moi, tous ceux qui apparaissent ici sont des potes, des gens que je connais et que j’apprécie. Devin et moi, on s’est rencontré sur un festival à Montréal ou nous étions tous les deux à l’affiche. Je me suis présenté à lui, et il m’a dit: « Josh Martinez? Oh putain… », puis il s’est mis à chanter « when you go to chicharones show… » qui est un couplet de The Chicharones, le groupe que je forme avec Sleep de Oldominion. C’était un des moments les plus incroyables de ma jeune vie. Deux semaines plus tard, je l’ai emmené avec moi pour deux shows d’Halloween à Vancouver, et c’est à ce moment là qu’est venue l’idée de faire des morceaux ensemble. Deux ans et pas mal d’herbe fumée plus tard, ça a finalement abouti.

Ce nouvel album est sûrement le plus abouti de ta discographie. Il dévoile même des titres surprenants comme « Responsability ». Quel était ton but pour ce disque? L’as-tu abordé simplement comme un nouvel album, ou comme le dernier?

C’est l’oeuvre d’un gosse qui grandit. C’est blindé de musique que j’ai aimé et volé ici ou là, lourdement portée sur ce thème conflictuel entre le fait d’être jeune et d’avoir à faire avec des impératifs d’adulte. J’ai fais du mieux que je pouvais pour offrir quelque chose qui reflète les ressentis que je pouvais avoir à un moment précis, mais aussi un album que ta mère et éventuellement tes enfants puissent écouter et aimer. C’est une musique que j’ai voulu intemporelle. J’ai mis cinq ans à faire ce disque, pas moins, parce que je n’étais pas assez bon pour le sortir avant, sans avoir eu une certaine période de souffrance qui lui aura été finalement bénéfique.

Confirmes tu qu’il marque la fin de ta carrière solo?

Il serait plus prudent de dire que je m’éteins au fur et à mesure que je vieillis. J’ai commencé la musique pendant ma scolarité, quand ce n’était qu’un hobby, et ça a pris plus d’ampleur que je ne l’aurais jamais pensé. Pour moi, c’est difficile de dire s’il y aura un autre album solo à l’avenir. En tous les cas, s’il devait y en avoir un, je ne m’y impliquerai pas autant, que ce soit en temps et en énergie. « The World Famous Sex Buffet » m’a pris cinq ans, et a demandé pas mal de changements dans ma vie personnelle comme dans ma vie professionnelle. Ca a été un album très dur à boucler, pas seulement à cause de disques durs cramés, d’un management viré, ou d’un ingénieur son qui a quitté le projet à mi-chemin, mais aussi en raison des attentes que mon équipe et moi en avions. Ça restera comme mon plus gros projet, et j’ai la quasi certitude que je ne pourrais jamais supporter de nouveau le stress, les voyages et les répétitions que ce type de vie impose. Je pense que l’heure du changement va sonner très prochainement.

J’ai lu quelque part que tu voulais aussi commencer des études de droit. Pourquoi ce choix? Quelles ambitions se cachent derrière cette volonté?

Depuis que je suis gosse, j’ai toujours voulu grandir et être un révolutionnaire. Je le suis devenu. Avec le recul, et en regardant les fêlures de l’histoire, c’est devenu impossible de croire en un futur optimiste. En guise de protestation, j’ai arrêté de croire aux moyens viables de changer les choses. J’ai aujourd’hui la certitude que les choses que je refuse catégoriquement existent par les lois. Les travailler me semble être le meilleur moyen de changer les choses. Mes motivations personnelles vont au-delà de simplement écrire des chansons. Je ne veux plus seulement dénoncer, je veux aussi agir. C’est une nouvelle étape dans ma vie.

Allons nous cependant continuer à te croiser au sein de The Chicharones et ton groupe de rock The Pissed Of Wild?

Couverture de Swine Country des Chicharones

Deux autres albums vont paraître successivement après « The World Famous Sex Buffet ». En janvier 2009, The Chicharones vont sortir un nouveau Ep intitulé « Swine Country », très bon et très rock n’roll des années 50, puis un album, « Sow Side Story » au cours de l’été prochain. Avant cela, The Pissed Of Wild, mon incroyable groupe de rock, a un opus qui devrait sortir en avril. J’ai hâte d’y être…

Quels sont les meilleurs moments que tu retiendras de ton parcours solo? Et les pires?

Les meilleures expériences ont eu lieu sur la route, comme les pires d’ailleurs. Voyager pour la musique et chanter pour les gens du monde entier est une telle bénédiction ridicule, que je ne peux que m’en sentir chanceux. Mais, je travaille très dur donc les pires choses arrivent quand j’essaye à tout prix de soutenir ma musique, et de l’amener aux gens pour en vivre. Je suis allé en Europe, au Japon, en Australie, et je vis pour voyager. Mais, j’ai désormais de plus en plus envie de me poser, de rester un peu plus longtemps à un endroit. Vivre constamment dans le mouvement est fatiguant et stressant. C’est bien aussi d’avoir une maison, et la mienne est actuellement à Portland, dans l’Oregon.

Quelque chose peut il encore te faire changer d’avis?

Et bien, j’imagine qu’en cas de succès un peu plus important que par le passé, je serais dans l’obligation de rester en course un peu plus longtemps. D’autant que, si ça va avec une rentrée d’argent un peu plus massive, elle serait bienvenue pour rentabiliser un peu le temps et les moyens financiers investis dans le projet et dans ma carrière musicale en général. Mais, la pression des amis, de la famille, et de la société, fait qu’il est difficile de continuer à travailler si dur pour quelque chose d’aussi peu rentable, et qui te tient éloigné de tes proches. Même si je n’ai ni femme ni enfants, et que plus récemment les choses ont été plus positives pour moi.

Tu participais activement à Low Pressure avant de créer Camobear Records. Quelles sont les leçons du passé qui ont servi à ton nouveau label? Quel est son but?

Je me suis investi au sein de labels depuis que j’ai décidé que ma vie se ferait dans la musique. Le moyen le plus rapide d’être signé, c’est de se signer soi-même. J’ai donc monté mon propre label puisque personne ne voulait sortir mon tout premier disque. Les choses ont ensuite prouvé que tout se passait bien ainsi, et j’ai décidé de m’occuper moi-même de mes projets. Ca nous a permis de garder le contrôle sur notre musique, et sur la manière dont elle était markétée et soutenue. Le principal enseignement de tout cela, est de ne pas mêler amitié et business, et que les grandes idées vont souvent avec les belles personnes qui les font connaître. Low Pressure, c’était quelques potes un peu frappés qui vivaient ensemble, et qui faisaient une musique sans limite. Ce n’était pas toujours clean, mais il y avait une bonne énergie autour de ce que nous faisions. Quand j’ai quitté Low Pressure, je comptais conserver cette amitié, et la défendre en incluant leurs sorties au catalogue. Les leurs, mais aussi celles d’artistes qui puissent tourner, envoyer des disques, intégrer de nouveaux réseaux, et faire de belles choses, avec le soutien du label mais à leur propre initiative. Low Pressure m’a offert une base que j’ai transférée sur Camobear pour que le rêve prenne une autre ampleur.

En tant qu’indépendant, quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer avec les différents labels ayant pris en charge la distribution de tes albums?

Rien est facile pour les indépendants, mais il y a plus de moyens désormais pour qu’ils se défendent. Tu dois surtout faire le maximum pour intéresser les gens, et assez pour qu’ils aillent jusqu’à acheter un album. Ca implique de la vidéo, et beaucoup d’autres contenus intéressants comme les remixes, les podcasts… Pour nous, tout est plus difficile quand il s’agit de ventes de disques parce que nous ne vendons pas assez en magasins pour y rester sur la longueur, donc ça nous coûte beaucoup. Mais, malgré cela, il y a plus d’opportunités pour s’en sortir qu’auparavant.

Considères-tu que le fait d’avoir voulu tout prendre en charge a pu te ralentir et avoir des conséquences sur ton parcours musical?

Le Do It Yourself est le chemin le plus long qui existe. Mais, au final, ça décuple tes chances que quelqu’un s’intéresse à ta musique. Personne de DefJam n’est venu frapper à ma porte en m’annonçant qu’ils me signaient. C’est pour cela que j’ai créé mon label, ma propre agence de booking, et que j’ai fait ma propre promo et ma propre publicité. Ce n’était en aucun cas pour une raison de philosophie ou quoi que ce soit d’autre. Juste parce que personne ne m’offrait les outils ou les moyens pour qu’il en soit autrement. J’ai du tout apprendre par moi-même pour ne pas tout abandonner.

Penses-tu que ta façon de bousculer les stéréotypes du hip hop a joué dans ton succès?

Je fais un hip hop qui me ressemble, un hip hop honnête. Je n’essaye pas d’être quelqu’un d’autre que moi-même. Je fais une musique qui provient de différentes cultures, et je suis un produit de cela aussi. Je ne suis pas hip hop, je suis du hip hop. Nuance. J’ai grandi avec, mais je suis aussi très attentif à ce qu’il se passe ailleurs, aux autres influences culturelles. Le hip hop, ce n’est que beats empruntés et rimes honnêtes sur la vie de quelqu’un. Moi, je lis énormément, et je surveille ce qui se passe dans tous les styles de musique. Je ne laisse pas le hip hop définir mon style musical, même s’il y a du rap dedans. Ca va au-delà. Je pense sincèrement que plus tu t’intéresses à différentes musiques, plus tu apprécies d’en être influencé.

Ta bonne humeur et ton approche festive ont-elles déjà provoqué la foudre de quelques-uns de tes collègues? Quelle crédibilité as-tu vis-à-vis d’eux?

C’est quelque chose qui ne m’a jamais affecté. Beaucoup de rappeurs plus durs n’apprécieront pas ma musique au premier abord. Mais tous ceux qui assisteront à un de mes concerts comprendront là ou je veux en venir, sauront que je peux rapper et complètement tuer un show. Si je ne pouvais pas, je serais plus sensible à la critique au sujet de mon attitude de fanfaron. Mais vu que j’arrive assez bien à la marier au rap, et que ça fonctionne au final, je les emmerde.

Quel est le disque qui a changé ta vie?

Album "Pet Sounds" des Beach Boys

Le « Pets Sounds » des Beach Boys. Je sais, ce n’est pas très original, mais cet album a vraiment changé ma vie. Les mélodies sont incroyables, l’écriture est belle, et c’est une photographie d’une certaine époque qui, pour moi, n’a pas de prix.

Le mot de la fin…

Madames et Monsieurs, je vous souhaite la meuilleur moustache monter de votre vie entier. My written french is merde (ndr: en français dans le texte).

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