Interview – John Grant, l’heure de lâcher prise

John Grant sort son troisième album, ‘Grey Tickles, Black Pressure’, un disque qui vogue entre balades et electro, dont les paroles aux textes dramatiques sont posées sur des airs pop. Passionné pas les sons des années 80, fasciné par les langues et les mots, John Grant s’amuse, dit-il, et se joue avec humour des genres qu’il alterne et qu’il imbrique les uns avec les autres. Avec distance, parfois timidement, il nous parle de ses rencontres, de ses collaborations, et de ses questionnements existentiels; réussir à lâcher prise sur les choses, et sur le passé.

Revenons sur la période Midlake et ‘Queen of Denmark’ que tu as sorti en 2010…

John Grant : J’habitais à New York depuis trois ans, et je n’avais pas spécialement envie de quitter la ville. C’était une décision difficile à prendre parce que je me sentais vieillir. Il y a un moment dans la vie où il faut commencer à être sérieux. Déménager au Texas me paraissait être une montagne pour tout recommencer. Mais les membres de Midlake m’ont fait une telle offre que je n’ai pas pu refuser. Ils m’ont proposé de jouer sur mon disque, d’habiter avec eux, d’utiliser leur studio. J’ai donc déménagé là-bas. Qui l’aurait cru ? C’est un état homophobe, très religieux. Mais ça a été une magnifique expérience. J’ai appris beaucoup sur la manière de faire mes propres sons, j’ai pu enfin être moi-même sans cacher quoique ce soit. C’était très libérateur.

L’an dernier, tu es retourné à Dallas pour travailler sur ton nouvel et troisième album, ‘Grey Tickles, Black Pressure’, avec le producteur John Congleton. Pourquoi l’avoir choisi pour produire ton disque ?

Je ne l’avais jamais rencontré, mais j’aime beaucoup son travail. Tout particulièrement ce qu’il a fait avec Saint Vincent. Je voulais essayer de nouvelles choses. Je savais que ça allait être difficile pour moi de travailler avec lui car il aime faire les choses d’une certaine manière, et il fallait que je le lui laisse le contrôle. Faire confiance à quelqu’un d’autre, ce n’est pas évident lorsqu’il s’agit de ton bébé. Ce n’est jamais facile de faire un disque, mais c’était amusant, et j’ai beaucoup aimé collaborer avec lui.

Quels sons a-t-il apporté ?

Il a apporté du caractère, un ton plus aiguisé, et un son industriel. Lorsque tu sais comment tu veux faire un disque, et qu’à la fin le son est complètement différent, c’est un sacré chamboulement dans ta tête. Je ne sais toujours pas si je suis capable de dire que c’est vraiment mon album. Tu dois le laisser évoluer avec le temps, sans forcer les choses. C’est de cette manière-là que je procède. Je pensais qu’il allait y avoir beaucoup plus d’harmonies sur ce disque. Un peu comme sur un disque des Beach Boys, c’était la combinaison que j’imaginais dans ma tête. Peut-être que je ferai un album de cette manière-là un jour. J’aime toujours l’idée, mais ce n’était pas pour cette fois. J’ai tellement travaillé dessus que je n’ai pas pu l’écouter pendant assez longtemps. Maintenant, je vais partir en tournée, le chanter, et on va laisser le bébé grandir un peu.

Ton disque est aussi bien composé de balades que de pop électronique. Quelle est ta relation avec la musique electro qui a une place centrale dans tes albums ?

J’écoute tellement de musique. J’écoutais de la musique électro bien avant de commencer ma carrière. Je crois que j’ai fait un mix de tout ce que j’aime. J’aime le son des synthés plus que tout au monde. J’adore les jeux vidéos, juste pour la musique, je passais mon temps dans les salles d’arcades dans les années 1980. Quand j’ai découvert les albums ‘Touch’ et ‘Sweet Dreams’ de Eurythmics, je suis tombé amoureux des sons électroniques. Devo, Yazoo… Ce sont des héros pour moi ! Tout comme Jean-Michel Jarre, Kraftwerk… Le premier disque de Yello est un chef d’œuvre. Je pense que je m’inspire en permanence de tous ces groupes que j’écoutais quand j’étais adolescent, et que j’écoute toujours.

Tu es allé chercher des expressions lointaines pour ‘Grey Tickles, Black Pressure’. Peux-tu me traduire le titre de ton album ?

‘Grey tickles’ est une traduction littérale de l’islandais qui veut dire ‘mid-life crisis’; ‘black pressure’ est tiré du turc, et se traduit par ‘cauchemars’.

You must learn to let go‘… Cette phrase est omniprésente dans tes paroles. C’est le thème central de l’album ? La crise de la quarantaine, et apprendre à lâcher prise sur les choses ?

If I hear this fucking phrase again, this baby and my head are gonna blow !‘. Mais oui, il faut apprendre à laisser partir les choses. J’en parle beaucoup dans l’album, mais il est surtout construit autour de la réalité de l’amour. C’est une observation de mon expérience de l’amour au fil des années. C’est pourquoi je cite des versets de la Bible dans l’intro et l’outro. ‘Love is passion, Love is kind, it doesn’t envy, it doesn’t burst…‘. Mais ce n’est pas ce qui se passe en réalité.

Tu as écrit ton album comme un document. Entre ces deux versets, que trouve-t-on ?

La vérité ! Entre ces deux versets, 12 chansons sur comment j’ai expérimenté l’amour, l’amour humain. Ces deux versets sonnent très bien selon moi. C’est un idéal, et tout paraît très beau, mais ce n’est pas la réalité.

Tu penses qu’à un certain âge, on apprend à lâcher prise ?

Oui, mais tu dois en prendre la décision. Hélas, beaucoup de gens ne le font pas. Ce n’est pas évident de ne pas romancer ton enfance, de ne pas vouloir revenir en arrière. Il faut apprendre à apprécier où on en est. Ça prend tout son sens un jour.

Tu parles de nombreuses langues. Quelle importance attaches-tu aux mots ? Comment écris-tu ?

Je suis fasciné par les langues. Je viens d’acheter ce livre sur les proverbes français, juste pour étudier les mots. J’essaie juste de faire ce qui m’intéresse et ce qui m’amuse. Je ne veux pas être prévisible quand il s’agit des paroles. Je veux que les gens se posent des questions. J’aime écrire un certain type de paroles qui n’iront pas avec la musique qu’on entend. Par exemple, ‘Snug Slacks’ est sûrement la chanson la plus personnelle du disque. Même si elle est chantée d’un ton amusant et joyeux qui pourrait faire penser à une chanson très funky et très electro de Grace Jones, c’est au final un morceau affreusement triste. Je décris des gens qui ont besoin de mettre leur beauté en avant pour ne pas se sentir seul dans ce titre.

Midlake pour ‘Queen of Denmark’, Sinéad O’Connor pour ‘Pale Green Ghosts’… Pour ce disque, tu as invité deux chanteuses…

Tout s’est fait de manière simple et naturelle. Tout est une question d’amitié dans mes collaborations. Amanda Palmer était à Dallas en même temps que moi. J’aime beaucoup le travail qu’elle a fait sur ma chanson. On s’était rencontré en Australie, et l’occasion s’est présentée. Travailler avec Tracey Thorn a été fou pour moi. J’écoute sa musique depuis le milieu des années 1980. Je l’ai rencontrée il y a un an après un de mes concerts à Londres. Je lui ai demandé, elle a dit oui.

Les collaborations sont importantes pour toi, tu as d’ailleurs enregistré un live avec le BBC Philarmonic Orchestra. Qu’est-ce qui t’a poussé à faire cet album ?

J’ai toujours voulu le faire. Je jouais de la musique classique plus jeune. J’adore Chopin, Debussy, Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev… C’est quelque chose d’assez naturel pour moi. Ma musique est souvent très cinématique, c’est sûrement dû à mon amour pour les grands orchestres, et le classique qui l’est beaucoup aussi. Mon second disque, ‘Pale Green Ghosts’, est construit de cette manière-là.

Tu n’as pas envie d’enregistrer un disque avec un orchestre philarmonique ?

Pas pour le moment. Pour l’instant, je veux en apprendre plus sur les synthés et la production. Apprendre à retranscrire un son spécifique que tu entends dans ta tête, et savoir comment le reproduire par toi-même sans tourner autour. Cela dit, je fantasme souvent sur les cors, les trombones, sur la clarinette basse et le basson. Ce sont mes instruments, je crois… D’ailleurs, je les énumère, tout comme les compositeurs dont je te parlais avant, dans mon morceau ‘Disappointing’ sur lequel chante Tracey Thorn.

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