Interview : Jazz Liberatorz (03-2008)

Après les sorties remarquées d’une demi-douzaine de maxis, les trois beatmakers cachés sous le pseudonyme Jazz Liberatorz passent à la vitesse supérieure. Avec l’arrivée dans les bacs de « Clin d’Oeil« , un album dans la veine de leurs précédents travaux, le collectif originaire de Meaux Town confirme tous les espoirs placés en lui. Toujours à la croisée du hip hop, du jazz et de la soul, Jazzlib s’y entoure d’invités de renom pour insuffler chaleur et bonne humeur à une scène qui en manquait cruellement. Et si c’était le rap français qui s’en trouvait libéré?

Pour ceux qui vous découvrent à l’occasion de ce premier album, est-ce que vous pourriez présenter rapidement les membres qui composent le groupe?

Album “Clin d’Oeil” des Jazz LiberatorzLe groupe est composé de trois membres: DJ Damage, DJ Dusty et moi Madhi. On est tous originaires de Meaux. Moi et Dusty on faisait des beats pour des groupes français (Ritmo, Mystik, Malédiction du Nord…), Damage animait une émission Hip Hop sur une antenne locale, il était dans le Double H également et travaillait avec Pone qui, lui aussi, est originaire de Meaux. Venant du même coin, on était amené à se croiser régulièrement, on passait en live dans son émission et, petit à petit, on s’est fréquenté de plus en plus, on diggait du son chez lui pour nos prods. De fil en aiguille, ou plutôt de vynil à sampleur, on s’est installé et on a fait des prods à trois. On se cherchait un peu au début, mais on avait la même passion qui nous réunissait, c’est à dire le Hip Hop 90’s et le rare groove. Damage était en édition chez Kif, on leur a fait écouter notre maquette, et Mike, le boss du label, a été intéressé par le projet. L’idée était simple: des instrus jazzy avec un featuring Américain. Ca devait être vers 97-98. Puis, Eastoar, un ami, faisait venir Aloe Blacc, qu’on connaissait via son groupe Emanon, à Paris pour un concert. On a enregistré un morceau avec lui, un maxi est né, et ce fut le début de l’histoire.

Cinq ans se sont écoulés entre la sortie de votre premier maxi « What’s Real (feat. Aloe Blacc) » et ce « Clin d’Oeil ». Est-ce que vous pouvez revenir brièvement sur votre parcours durant cette période?

A la suite du premier maxi, on avait pas une idée précise de la continuité et du futur du groupe. « What’s real? » a mis un peu de temps à démarrer en termes de vente, c’était un coup d’essai et d’avantage une histoire de kif personnel, de rencontre, plus que la première pierre d’un édifice qu’on aurait projeté de construire. On continuait notre taff de beatmaker à la maison, et là encore, grâce à un ami (LEFTO), on a eu l’occasion d’enregistrer un second maxi avec Declaime (« Music Makes This World Goes Round »). C’est à partir de là qu’on a commencé à croire au projet et se dire qu »un album était envisageable. Le troisième maxi avec Wildchild est sorti un peu après, via nos amis d’Hip Hop Résistance. S’en est suivi un quatrième avec T-Love, qui fait maintenant partie de notre team, et le dernier « Backpackers » avec Fat Lip. En gros, on a sorti un maxi par an avant que le LP arrive. C’est vrai que ce fût long mais, ne vivant pas de notre musique, on ne la pratique malheureusement pas à plein temps. On a pris notre temps, certaines instrus de l’album remontent à la même époque que « What’s Real ».

Jazz Liberatorz

Entre temps le mariage jazz/hip-hop a traversé l’Atlantique pour s’imposer en France. Quel regard portez-vous sur les récentes sorties d’Oxmo, Rocé, Abd Al Malik… vous qui pratiquez ce mélange des genres depuis vos débuts? Est-ce que vous prenez leur succès critique et commercial comme un encouragement? Avez vous le sentiment d’assister à l’émergence d’une nouvelle scène?

On l’espère en tout cas. Le public consomme ce qu’on lui propose, ce qui passe sur les ondes, les gens sont prêts à écouter autre chose sur la scène Hip Hop française « mainstream ». Dans un marché de plus en plus difficile, l’intégrité et la sincérité devrait pouvoir payer. La question n’est pas de savoir si telle sorte de Hip Hop est mieux qu’une autre, ou plus légitime. C’est une musique qui a dans la trentaine, qui est riche, chaque branche doit pouvoir s’exprimer et avoir les moyens de trouver son public. La musique étant un cycle, les artistes que tu as cité, et d’autres comme Chris Prolific, Melomaniac, Dela, Hocus Pocus ou Kohndo, ramènent un nouveau souffle de vie au Hip Hop. Il est anormal, qu’aujourd’hui, des gens comme nous, trentenaires, peinent à trouver des choses qui leur parlent dans la musique avec laquelle ils ont grandi.

Lorsque l’on regarde le tracklisting, on ne retrouve aucun rappeur français. Quand on faisait la même remarque à Wax Tailor, il répondait que le flow d’un rappeur anglophone pouvait être assimilé à un instrument, ce qui rendait son travail de producteur plus intéréssant. Est-ce une approche comparable qui vous a fait vous tourner vers des rappeurs américains?

En partie. Il faut savoir qu’on vient du rap français, et on ne renie pas cette époque ou il a eu aussi ses « golden years », avec des groupes comme La Cliqua par exemple, preuve qu’on peut faire swinger cette langue. L’une des choses qui nous a sauté aux oreilles dés le premier maxi par rapport à nos expériences antérieures françaises, c’est le professionnalisme des artistes avec qui on a collaboré. Ils écoutent l’instru, le texte est écrit en une heure ou deux, et ils posent le morceau dans la foulée en une heure ou deux également. Pas besoin d’équaliser la piste de micro pendant une heure, la voix est parfaite au naturel. Ensuite, bien entendu, c’est le flow. On rejoint Wax Tailor sur cette idée, un verse peut s’assimiler à un solo d’un intrument comme un saxophone, le flow se développe sur l’instru, ce n’est pas linéaire, il occupe l’espace. Je pense que c’est une question de culture, les rappeurs américains ont du chant dans la voix, ils ont grandi avec la musique que l’on sample, ils suivent la musique, à la différence du rap français qui a plus cette culture de l’écriture que de la musicalité.

Est-ce qu’à l’avenir on peut vous imaginer producteurs de rappeurs français? Avez vous déjà eu des propositions dans ce sens?

On n’est pas anti rap français donc c’est envisageable. D’ailleurs, la deuxième apparition discographique de Jazz Lib était pour Tryptik, dans leur album de remixes. Pour l’instant, on va se concentrer sur les compos du prochain album. Il y aura peut-être des artistes français, rien n’est encore défini. On a eu quelques demandes, mais il nous parait plus intéressant d’aller chercher des artistes quasi inconnu que des gens déjà en place sur la scène jazzy en France.

D’ailleurs, comment avez vous choisi vos collaborations? Vous aviez déjà enregistré avec T-Love, mais comment avez vous réussi à mettre la main sur Buckshot et Sadat X?

Là encore, ce sont des questions d’amitiés. C’est grâce à l’aide de personnes comme Hip Hop Résistance ou 90bpm qui nous ont permis d’avoir ce tracklisting d’enfants gâtés. L’album aurait pu s’intituler « Dettes morales »!!!.

Vous pouvez nous en dire davantage sur la manière dont vous abordez la production? Comment s’opère la répartition des tâches sachant que vous êtes tous les trois beatmakers?

A la différence d’Assasin, pas de formule secrète, pas de tâche assignée à untel ou untel, même si Dusty est plus présent sur l’album au niveau des batteries et des basses. Certains morceaux sont faits de A à Z en trio, d’autres en binôme. Dans d’autres cas, l’un d’entre nous a un squelette de track, les autres le développent, l’enrichissent et le morceau est estampillé Jazz Liberatorz quand il est adoubé par les trois.

En guise d’interlude, chacun des invités présents sur le disque explique son rapport à la musique en générale, et au jazz et au rap en particulier. Au milieu de ce name dropping, on retrouve aussi bien Miles Davis que Mobb Deep, Louis Armstrong ou Madlib. Quels artistes de ces deux univers vous ont marqué et continuent de vous inspirer?

Au niveau Hip Hop, des gens comme Lord Finess, Buckwild, Dred Scott, Pharcyde, Pete Rock, A Tribe Called Quest, De La Soul, Beatminerz, Gangstarr, Jay Dee, Nas… La liste est longue… Dans le jazz, c’est encore plus difficile. Quelques noms en vrac: Coltrane, John Klemmer, Jaco Pastorius, Buster Willams, Ron Carter, Roy Ayers, Bobby Hutcherson, Herbie Hancock, Ahmad Jamal, McCoy Tyner, Eric Dolphy, Wayne Shorter…

Dès la première plage du CD (« Clin d’Oeil »), on peut entendre « jazz was revolutionary and hip hop is also revolutionary. Unlike rap ». Vous pouvez revenir là dessus?

Là, c’est plutôt à Tre Hardson qu’il faudrait poser la question. Sur l’album, on imposait les musiques, mais au niveau texte thématique, les feats étaient complètement free. Pour parler en notre nom, c’est davantage la notion de culture que l’on retient dans le Hip Hop, cette culture est révolutionnaire dans sa création, dans ses formes d’expressions multidisciplinaires, elle est l’héritage du jazz. Le Hip Hop descend directement d’artistes comme Gil Scott Heron. Le rap est devenu un produit commercial, de marketing, il est complètement dillué, sans goût, quand il est séparé des autres disciplines du Hip Hop qui ont fait que ce mouvement est révolutionnaire.

Etant donné le type de musique produite, est-ce que vous n’envisagez pas de vous détacher du sampler et de la MPC pour collaborer avec de « vrais » musiciens?

Sur cet album, on a collaboré avec de vrais musiciens, des touches live d’instruments apparaissent sur certains de nos morceaux. La source est le sample, on vient du Hip Hop, on recycle une musique déjà existante, on le revendique. S’approprier un morceau peut procurer autant de plaisir que le composer de A à Z. La création ne s’explique pas, une personne qui compose sur son piano elle aussi de façon inconsciente et moins directe s’inspire de ce qu’elle a pu écouter. Le tout est d’être sincère et de rester humble dans son approche de la musique. On est que des beatmakers, des artisans, des bricoleurs de sons.

Est-ce qu’en tant que beatmakers vous ne vous sentez pas contraints voire frustrés dans votre approche de la scène? A quoi ressemble un concert de Jazzlib? C’est quelque chose que vous souhaitez travailler davantage à l’avenir?

Cet album n’est pas conçu pour la scène. Aujourd’hui, faire un live est trés difficile. Déjà, réunir quelques artistes se trouvant de l’autre côté de l’Atlantique coûterait trop cher. Ensuite, que faire sur scène? Déclencher des séquences? Des scratchs pendant les couplets…? C’est pourquoi le Lp va être défendu dans un premier temps sous forme de Dj Sets édulcorés, un peu avec des musiciens live avec qui on travaille (Soulclan) et/ou la présence de T-Love. On cherche et on commence à y travailler. A l’avenir, pour le prochain LP, on prendra le problème en amont avec la possibilté de refaire les morceaux en live.

Vous avez dit ne pas vivre de votre musique. Est-ce que la sortie d’un premier album vous a décidé à franchir le cap? Quels sont vos projets pour la suite?

A l’heure ou l’on parle, on est dans le flou, on peut dire qu’on est fier de ce disque et on a de trés bons feedbacks. On ne se rend pas toujours compte que quelque chose fait le soir dans sa chambre pourra toucher autant de gens. On a même reçu des mails de personnes de plus de 50 ans qui appréciaient l’album! On remercie donc tous ceux qui nous soutiennent et ont permis de réaliser cet LP (j’ai regardé la cérémonie des Césars ce week end). Non, sans rire, pour l’instant on reste des zikos amateurs, qui doivent garder un boulot « alimentaire ». Mais les retours qu’on a eu nous ont bien boostés pour en faire un deuxième. Et là, on prendra moins de cinq ans. Et si le succès d’estime se transforme en succès commercial, on n’hésitera pas à tenter d’en faire notre métier!

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