Interview : Iswhat?! (09-2006)

Dans les chroniques que je lisais à propos de « You Figure It Out », votre premier album, on faisait toujours référence à Iswhat?! en tant que trio. Or, aujourd’hui la presse ne mentionne plus que ton nom (Napoleon Maddox / chant, beatbox, machines) et celui de Jack Walker (sax / flûte). Qu’est-il arrivé à Matt Anderson (contrebasse)? Il ne fait plus partie du groupe?

Non, Matthew est parti suivre ses propres aventures. Désormais, nous avons différents bassistes, tout aussi excellents, dont Joe Fonda qui a déjà joué aux côtés de quelques grands noms du jazz comme Billy Bang, Anthony Braxton & Dave Douglas.

« You Figure It Out » est sorti en 2004 (distribué en France en 2006), pourtant on trouvait déjà un remix du titre « Parachutes » sur l’album « Optometry » de Dj Spooky en 2002. Tu peux nous expliquer comment Iswhat?! a commencé?

Album de Iswhat?! - “You Figure It Out”

Nos premiers concerts datent de 1996, et en 1999 nous avons sorti un premier EP, « Landmines » sur lequel apparaissait déjà « Parachutes ». Nous avons monté le groupe car nous étions tous des amis de longue date et nous collaborions déjà sur divers projets depuis des années. On a simplement eu envie d’aller plus loin ensemble…

J’ai l’impression que ce nouvel album est plus hip hop que le premier. Peut-être à cause de la production qui est plus clean, ou parce que vous vous êtes tout simplement améliorés dans l’art de trouver des boucles qui tapent… C’était un choix de départ ou ça s’est juste trouvé comme ça?

Je pense que c’est dû à plusieurs raisons… D’une: on a effectivement beaucoup appris en terme de production et d’écriture après l’enregistrement de « You Figure It Out ». De deux, pendant la tournée qui a suivi la sortie de ce premier album, on a eu l’occasion de voir et d’entendre des tas de manières de sonner hip hop presque inexploitées, ce qui nous a forcément donner des idées… Et… De trois: les amis avec qui on a choisi de travailler sur « The Life We Chose » ont incroyablement multiplié les possibilités de faire les choses!

Je crois savoir que tu es un gros fan de Public Enemy. Je ne sais pas si tu partageras mon analyse, mais j’ai l’impression que, depuis deux ou trois ans, de plus en plus d’artistes recommencent à se réclamer de ces groupes old school, ce qui n’était plus trop le cas pendant une dizaine d’années (grosso modo 1994-2004). Est-ce qu’on doit y voir un regain de conscientisation politique dû à la situation économique et politique internationale? Ou c’est juste moi qui délire?

Je pense qu’il y a malheureusement de moins en moins de fans de Public Enemy et des autres légendes old school. En tout cas, aux Etats-Unis… Je pense que c’est dû au fait que beaucoup de groupes de rap mainstream aux Etats-Unis ne sont pas du tout emprunts de l’histoire de ce mouvement… Je crois en revanche qu’il y a effectivement de plus en plus d’artistes qui émergent ces derniers temps et qui tentent de sortir les gens de leur léthargie. Mais il n’y en a pas encore assez! C’est peut-être différent en Europe. Peut-être qu’il y a plus de disciples de Public Enemy ici… Je l’espère pour vous!

En même temps, ces groupes (Public Enemy, Paris…) continuent de sortir des disques, pas plus mauvais que d’autres qui plus est, mais dans une relative indifférence générale (médiatique et commerciale)… J’ai l’impression que c’est un cas d’école bien particulier au hip hop. Contrairement au rock, au reggae ou au jazz, les fans de hip hop sont un peu hermétiques aux héros de leur mouvement. Est-ce que le hip hop doit forcément être un truc de jeunes, par des jeunes pour des jeunes?

Je pense que le problème du mouvement hip hop tient dans ses acteurs, qu’ils soient jeunes ou vieux. Le hip hop vit une crise parce que les gens qui le soutiennent vivent une crise. Une crise identitaire, une crise morale, une crise politique… Comme tu l’as dit, il y a encore du très bon hip hop qui sort aujourd’hui. Mais le public de masse est aujourd’hui essentiellement gavé de produits marketés « labellisés » hip hop, et les gens qui nous vendent ça sont des spécialistes du marketing, ils savent donc tout à fait comment vendre par la même occasion des voitures, des marques d’alcool ou des fringues à travers le hip hop.

Beaucoup d’artistes acceptent de collaborer avec ces grosses compagnies, même s’ils savent que ça finit par tuer la musique. Il n’y a aucun mal à se faire bien payer pour ce que tu fais, mais tes convictions devraient être plus fortes que la tentation de vendre ton art au rabais…

Beaucoup d’entre nous sont encore rongés par les petits vices de la vie. L’éthique et les idéaux ont donc fort à faire comparés à la promesse de gagner un million de dollars. Les artistes ne sont pas différents de l’individu lambda… Le public cherche souvent à s’identifier à un artiste pour se donner un style ou du caractère, mais comme les deux sont souvent aussi paumés l’un que l’autre… Ou du moins, que les deux essaient de s’en sortir comme ils peuvent…

Dans « The Life We Chose », vous faîtes une reprise live du « Kashmir » de Led Zep, et il y a une interpolation au beatbox du « Voodoo Chile » de Jimi Hendrix (dans « The Voice Within »). Dans « You Figure It Out », vous repreniez deux titres de Charles Mingus. Pas très commun pour un groupe de rap?

Disons que ce n’est pas très commun pour un groupe de rap aujourd’hui… Mais quand tu écoutes les vieux classiques old school, c’était une vraie leçon d’histoire de la musique! J’ai écouté tellement d’artistes comme P.E, B.D.P, A Tribe Called Quest, Gangstarr, Organized Confusion ou Self Scientific qui reprenaient à leur compte tout un tas de styles musicaux… Ils touchaient à tout: musique classique, rock, jazz… Tout ce qui leur tombait sous la main et qui sonnait dans le mix!!

Il y a pas mal de groupes de rap jazzy qui connaissent un gros succès. J’ai l’impression que vous n’avez finalement pas tant que ça à voir avec eux. Vous êtes beaucoup plus free jazz que soul jazzy. Est-ce que vous pensez que c’est une des raisons qui fait que vous n’avez pas (encore) autant de succès que certains?

Je connais aussi beaucoup de groupes de rap jazzy qui ont fait moins de choses que nous. Certains d’entre eux sont très bons, mais je pense qu’il y a un nombre important de facteurs qui déterminent le succès de ton projet musical ou non. On continue de bosser dessus. Mais la chose la plus importante pour nous tous ici est de garder cette connexion entre notre musique et les gens de la rue. C’est notre truc à nous, et on veut le pousser plus loin encore!

Le morceau « Front » et ses beats drum’n’bass me fait un peu penser au « Coded Language » de Saul Williams et Dj Krust. J’imagine que tu te sens pas mal de points communs avec Saul Williams?

C’est intéressant… Je n’avais jamais vu ce morceau sous cet angle-là avant… Mais, oui, on adore Saul Williams! On a fait pas mal de dates avec lui l’an dernier et c’est quelqu’un de très novateur et sincère. On le respecte énormément.

Sur votre page myspace, on voit Bob Marley en fond d’écran. Tu peux nous donner d’autres noms sans qui Iswhat ?! n’aurait sans doute jamais existé?

Rahsaan Roland Kirk, The Roots, Steel Pulse, Stetsasonic, Doug E Fresh, John Coltrane, Billie Holiday, Malcom X, Steve Biko…

Vous avez un paquet d’invités sur cet album. Tu peux nous les présenter, et nous expliquer comment ils sont arrivés là?

Hamid Drake (batterie) fait presque partie de la famille, il nous accompagne sur scène de temps en temps et apparaissait déjà sur « You Figure It Out ». Il a déjà joué avec des légendes comme Herbie Hancock, David Murray, Pharoah Sanders… On le connaît depuis des années!

Claire Daly (sax baryton), elle aussi, fait presque partie de la famille… Elle joue sur scène avec nous parfois. Elle a fait partie des orchestres de Aretha Franklyn et James Brown. Nous l’avons rencontrée grâce à Joe Fonda.

J’ai rencontré Ming&FS (beats/production), puis j’ai tourné avec eux lorsque je tournais avec Dj Spooky pour sa tournée après la sortie de « Optometry ». J’ai ensuite participé à leur album « Back To One » puis à la tournée qui a suivi…

On a rencontré Roy CampbellJr. (pocket trumpet) grâce à Hamid Drake.

Quant à Casual T/The Animal Crackers (DJ crew), ce sont de vieux amis qui apparaissaient déjà eux aussi sur « You Figure It Out ». Ils viennent de gagner le championnat US des DMC par équipes et doivent donc se rendre à Londres pour le championnat du monde!!

On connait Piakhan (MC) depuis quinze ans! On a enregistré ensemble dans le même studio que Dj Hi-Tek et un paquet d’autres vieux de la vieille de la scène de Cincinnati. On a eu à se recroiser car il bosse aussi avec Casual T des Animal Crackers sur la prod’… Et comme Casual T a pas mal bossé sur notre album, ça s’est un peu fait naturellement… Vous pouvez aussi entendre Piakhan sur les albums de Reflection Eternal aux côtés de Talib Kweli & HiTek ainsi que sur la B.O de « Brown Sugar » (voir sa page Myspace ici).

Fatal Prose (MC) excelle aussi bien en tant que poète, écrivain et MC. Il a déménagé de Cleveland à Cincinnati pour venir y faire ses études. On a fait quelques concerts ensemble, et il nous a véritablement bluffés par son intelligence et sa passion du hip hop. Il a organisé beaucoup de soirées autour de la poésie et on l’entend aussi parfois avec un groupe appelé Definition. C’est un grand honneur que de l’avoir sur notre album… (voir sa page Myspace ici).

Lewis « Flip » Barnes (trompette) est un trompettiste / chanteur / bassiste que j’ai rencontré à New York. Hamid Drake et lui jouaient sur des disques de William Parker que j’écoutais beaucoup. Puis je l’ai rencontré en personne et il était super cool! Il chantait et jouait de la trompette aussi avec le JC Hopkins Biggish Band avec lesquels j’ai joué quelques fois. C’est aussi un membre imminent de la Black Rock Coalition et du Burnt Sugar Arkestra (voir le site du groupe).

Quand le Burnt Sugar est venu à Cincinnati pour faire des shows avec Iswhat?!, Flip en a profité pour enregistrer quelques parties de trompette sur « Ill Biz » et ça collait parfaitement au morceau… On espère pouvoir refaire des choses avec lui!

Enfin, Daniela Castro fait également partie de la famille! Elle est bolivienne et est arrivée à Cincinnati il y a cinq ans et demi. Elle a participé à beaucoup de concours de poésie dans lesquels elle explosait tout le monde! C’est aussi quelqu’un de très engagé, ainsi qu’une plasticienne. Nous sommes devenus amis et elle est venue sur quelques shows avec nous. Puis elle a enregistré avec nous, et maintenant nous aimerions vraiment qu’elle continue à être active dans le groupe, car elle envoie ce qu’il faut! Aujourd’hui, elle vit dans le Bronx à New York…

Est-ce qu’on peut espérer revoir un jour Iswhat?! en live en France?

On espère bien revenir le plus vite possible car on garde de très bons souvenirs du Festival Sons d’Hiver 2006 à Paris en janvier dernier!

C’est la tradition chez Bokson, vous avez le mot de la fin…

A tous les gens qui galèrent ou qui piétinent, si vous n’êtes pas en train de vivre la vie que vous vous étiez choisie: choisissez-là désormais, et vivez-la!

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