Interview : Insight (12-2003)

Ton album est un des plus engagés du moment. Est-ce à cause de la précipitation d’événements importants ou était-ce un projet de longue date?

Cet album reflète une part de ma personnalité qui a toujours existé. Je me suis toujours intéressé à l’histoire et elle est importante dans l’explication des évènements. Les problèmes d’aujourd’hui ne sont pas une surprise quand on regarde ce qui est arrivé par le passé. Les Etats-Unis, depuis le début de ce siècle, vise et ont atteint le leadership sur la planète. Et cette situation ne va pas sans créer des injustices. De ce point de vue, le contenu de l’album aurait été tout aussi pertinent quelque soit la date de sortie. « Maysun Project » s’intéresse aussi bien à la situation mondiale qu’à la politique intérieure. Aux Etats-Unis, le ségrégationnisme sévit depuis près de deux siècles, et la situation des noirs américains et des autres minorités ethniques, s’est considérablement améliorée. Il reste beaucoup à faire. Ne plus être esclave physiquement ne veut pas dire qu’on ait encore brisé toutes ses chaînes « mentales ». Au niveau extérieur, les Etats-Unis s’acharnent sur l’Irak depuis plus de dix ans. Mais, c’est vrai: j’aurais souhaité pouvoir le sortir avant, mais j’ai du patienter car il fallait d’abord commencer par régler des questions purement « business ». Trouver un bon label et des gens qui soient prêts à suivre ce projet…

Le titre de ton album, « The Maysun Project », fait référence à une société secrète, équivalente en France aux francs-maçons: les Maysun, société que tu critiques pour être devenue corporatiste et un organe de pouvoir douteux quant à son idéologie. Peux-tu approfondir ton point de vue?

J’aimerais pouvoir répondre plus longuement à cette question que ce que je vais faire. Il est clair que cette organisation ne peut être d’accord avec ce que je dis, car elle évoquera d’abord la fonction qui l’a vue naître. Les « Maysun » avaient une certaine vision de l’idéal social. Un monde moins raciste, plus ouvert où la culture pour tous aurait permis la pacification. Le problème, c’est qu’ils ont voulu atteindre ce but par le lobying. Et à ce jeu, ça a été un formidable moteur pour les aspirations de cette confrérie. Le simple fait qu’ils établissent des réseaux nationaux et internationaux, pour en faire bénéficier certains et exclure d’autres arbitrairement, les rend très puissants, et contredit leur vocation première. N’importe quelle organisation avec ce type de fonctionnement possède un pouvoir dangereux. Le système de hiérarchie, l’implication de personnes riches et puissantes, tout ça ferme la porte à des postes ou des fonctions aux personnes extérieures à ce réseau. Ca, ils ne peuvent pas le nier. Le problème avec ce système, c’est que trop de personnes avides sont animées de mauvaises intentions. C’est établir un monde inique et anti-démocratique. C’est une sorte de népotisme qui peut être fatal à ceux qui le subissent, un côté pernicieux qu’on ignore trop souvent. Après, les « Maysun » sont un exemple d’un phénomène qui se généralise partout. Chacun fait jouer ses réseaux et ses connections pour avancer socialement… Nous sommes dans un monde où le talent et les compétences ne suffisent plus et pèsent peu dans la balance. Ca, c’est grave. Regarde, dans l’industrie du disque, on s’intéresse plus facilement à un artiste en fonction du logo sur la pochette et des featurings qu’à sa musique.

fais-tu référence aux Skulls and Bones de Bush et Rumsfeld quand tu parles des Maysun?

Ah, tu connais toi aussi. Effectivement, le concept de fraternité, de société secrète est une référence directe aux Skulls & Bones. C’est dingue de voir tellement de personnes proches du gouvernement qui faisaient partie, jeunes, de cette confrérie. Et de les voir répéter les mêmes comportements mais, cette fois, pour gérer les affaires de l’Etat, c’est dingue…

En France aussi, il existe des dérives de certaines confréries de francs-maçons, mais dans l’ensemble c’est une organisation qui ne cesse de fasciner quant à sa finalité originelle, c’est-à-dire l’amélioration de la vie de tout à chacun par la symposium. Est-ce que tu te reconnais dans cette définition et n’est-ce pas ce que tu essayes de faire à ton niveau?

Oui, je me reconnais dans ce qui peut être bénéfique pour le bien commun mais le problème, c’est la volonté originelle de la maçonnerie. C’est édulcorée et dissipée. Je pense qu’ils se retrouvent pour de mauvaises raisons. Se connecter les uns aux autres, ça leur ouvre des portes. Ils accèdent à des bons boulots, leur niveau de vie s’améliore. Le problème du réseau secret dans l’absolu, c’est qu’ils peuvent déclencher des choses au niveau mondial sans qu’aucune instance ne puisse contrôler. C’est anti-démocratique. Je ne crois plus aujourd’hui en leur objectif premier d’amélioration de la vie de tous. Leurs dessins sont purement individualistes et visent le pouvoir sous toutes ses formes.

Penses-tu que le hip hop dans son ensemble puisse se regrouper en une sorte de Maysun?

Genre Zulu Nation, confrérie internationale du Hip Hop? Ca semble une belle et noble idée. Malheureusement, cela reste utopique et irréalisable. Qu’il y ait des courants de pensée communs, des échanges, et je crois que c’est ce qui se passe déjà, c’est une bonne chose, tant qu’on n’est pas obligé de passer par une sacro-sainte institution qui centralise tout et distribue les bons points.

Tu critiques beaucoup l’omniprésence de dieu dans la société américaine. Est-ce parce que y faire référence pour tout et n’importe quoi tue la spiritualité?

Sur la monnaie US, on peut lire « In god we trust ». Et les gens qui possèdent le plus d’argent sont souvent ceux qui jettent aux oubliettes tout les dogmes de bienveillance et d’entraide que véhicule la religion. Aux Etats Unis, la religion est présente partout dès l’école. Tout le monde fait référence à Dieu pour justifier un crime, la folie, l’envoie de troupes dans un pays étranger, l’achat d’une marque de bière… S’en est dérisoire et affligeant. En fait, on est dans un espèce de culturalisme où la spiritualité s’est complètement dissolue mais on invoque Dieu à chaque bout de phrase. C’est tout le paradoxe et l’hypocrisie des Etats-Unis. La religion est devenue le meilleur allié du capitalisme et des valeurs néo-puritaines parce qu’elle est un vrai pouvoir. Je crois que la spiritualité, la vraie, est victime de la banalisation de la religion et de sa transformation en un outil politique et électoral.

Tu parles de toute puissance américaine et tu cites des exemples de guerre, assassinats qui ont servi à asseoir cette puissance. Comment vis tu cette manipulation du monde de l’intérieur?

Je ne pense pas être conditionné. Beaucoup de gens ne prêtent pas attention à toutes ces choses qui mènent aux assassinats et aux guerres. Ils ne s’interrogent pas sur le pouvoir qu’on exerce sur eux et ils croient en la légitimité des autorités. J’ai passé l’âge d’être énervé par l’ignorance des gens qui gobent tous les mensonges qu’on leur assène. Avant, je me disais que mon rôle était de « réveiller le monde » en quelque sorte. Maintenant, je me rends compte que tout ce que je peux faire c’est montrer l’exemple en agissant à mon niveau et c’est déjà beaucoup. La portée de « Maysun Project », si il y en a une, c’est de dire : « Soyez autocritique ».

En tant qu’artiste, quel est ton rôle? Penses tu exercer une sorte de contre-pouvoir?

Et bien, j’aime la musique et j’essaye d’exprimer les différents aspects de ma réflexion en musique. Je n’ai pas d’autres intentions que de faire partager ce en quoi je crois avec la musique. Je ne veux pas contrôler une audience (NDT : Rule the World) ou m’acheter une île. Je veux juste utiliser ma réflexion avec la musique comme support. Si jamais je gagne en respect ou en popularité, et que cette position me donne un quelconque « pouvoir », je ne pourrais qu’être une force d’opposition, parce que je serais le positif (+) contre le négatif (-) (NDT : Insight est électronicien). Je ne pense pas avoir jamais le pouvoir d’installer un rapport de force avec le pouvoir politique si c’est ce que tu veux dire. D’ailleurs, c’est pour ça que je refuse l’étiquette « artiste politique », « rapper conscient », « rapper old school » parce que d’un coup d’un seul ça te limite et puis je suis une personnalité complexe. La politique m’intéresse parmi d’autres sujets. Mais je pense qu’il ne faut pas se leurrer: l’art ne peut changer le monde. Il n’en est que la bande son. Il est témoin de son temps et ça a aussi son importance…

Après des années d’errements commerciaux, le hiphop américain semble se racheter une conscience, surtout grâce à l’avènement de groupes qui s’impliquent plus politiquement. Qu’en penses-tu?

Oui, on peut voir cela comme ça même si beaucoup ne sont pas toujours sincères. Je veux dire que tu peux faire des choses politiquement correctes et convenues, alors qu’elles apparaissent subversives ou polémiques. Combien d’artistes prennent des positions de circonstances parce qu’ils visent un certain marché. D’autres sont honnêtes et poursuivent un but louable. Ce qui m’emmerde dans le rap indépendant, c’est qu’il se « markette » comme la scène « mainstream ». Beaucoup de mc’s disent que le rap est une musique régressive et qu’ils repoussent les limites du genre… Très bien mais le rap n’a jamais été qu’un support et il appartient à chacun de l’amener là où bon lui semble. Mais beaucoup de ces artistes tentent de se présenter comme les érudits singuliers d’un genre qui, par définition, serait débilitant. Et ça j’aime moins. Le Hip-Hop « régulier » compte de grands lyricistes et de grands techniciens comme Nas, Chuck D, Kool G Rap… Comme toute musique, le rap connaît ses abus, une exploitation mercantile abusive mais je regrette qu’aujourd’hui, on segmente le rap en deux genres : le rap intelligent et le « regular rap ».

Es-tu d’accord quand on dit qu’aujourd’hui le rap est un courant musical comme les autres puisqu’il a beaucoup de facettes aussi bien positives que négatives?

Ca reste quand même une musique à part, parce qu’elle n’a pas de limite. Elle peut emprunter des éléments à toutes les autres musiques, qu’ils soient vocaux ou musicaux. Cela laisse encore des champs immenses à explorer pour le rap.

La construction de ton album, choix des titres, des morceaux simples ayant une logique et une continuité, sa finalité, sa couleur rappelle certaines oeuvres des artistes soul des années 70. Ce courant musical t’a t’il inspiré pour ta carrière?

Hmm, cela doit être une influence inconsciente alors. J’aime beaucoup la soul, et je suis né au début des années 70. Concernant l’album, j’avais une idée de l’ambiance à créer pour mettre en musique mes idées mais je n’ai pas planifié « Maysun Project » en me référant à un style musical précis.

Avec un tel contenu, est-ce qu’il a été facile d’assurer la promotion de cet album dans ton pays?

Non, pas trop, parce qu’il ne reflète pas la pensée générale. L’opinion commune aux Etats Unis est tellement conforme aux règles de la société et aux limites que cette société impose. Je ne peux pas enfreindre la loi (NDT : break the law); c’est d’ailleurs ironique, car ce concept d’enfreindre la loi est très aléatoire. Le rap « thug » est « acceptable » alors que rompre la chaîne de « l’esclavage mentale » (NDT : break the mental slavery) sont des propos devenus obscènes et dangereux. Aux Etats-Unis, réfléchir, c’est être voué à la marginalité… Ce qui signifie que l’esprit est davantage considéré comme une menace. J’en parle dans le morceau « The Threat » sur l’album.

Y a t’il une vraie liberté d’expression aux USA?

Oui relativement, car tu n’as pas à surveiller ce que tu dis. La liberté d’expression est une droit garanti par la constitution. Tu peux dire ce que tu veux quand c’est approprié. Même si je sais pertinemment que la liberté totale n’existe pas réellement, je n’ignore pas non plus qu’il y a des endroits dans le monde ou le simple fait de dire ce que tu penses peut te coûter la vie. En revanche, dire et contester, c’est bien mais faut-il être entendu. Même si la libre expression est un droit constitutionnel, il est très dur de faire une voix qui serait discordante par rapport au reste de la population.

Pour toi, quel serait le plus grand progrès politique que les Etats-Unis pourraient faire dans ces prochaines années?

Le droit de vote pour les afro américains ne devraient pas expirer tous les 25 ans. Tu sais qu’en 2007, le parlement va décider si, oui ou non, on laisse le droit de vote aux noirs américains.

Quels sont tes projets? Tournée, nouvel album?

Avec mon groupe Electric Company, on sort un album dans quelques mois suivi d’un nouvel album solo. Ensuite, je reprends les concerts. Beaucoup d’autres projets sont en cours. Mais j’en parlerais une fois qu’ils seront terminés.

Le mot de la fin…

Ne croyez pas toujours ce qu’on vous dit. N’hésitez pas à remettre en question les informations qu’on vous donne.

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