Interview : Insight (07-2008)

Qu’est-ce qui a motivé « Targeting Zone Deluxe« ?

Ben, comment dire? En fait, j’ai sorti énormément de projets ces dernières années. Beaucoup d’artistes luttent contre les étiquettes parce qu’ils ont été assimilés à une catégorie. J’ai toujours lutté contre cela et cela m’a plutôt réussi, mais en même temps les gens me connaissent pour différentes raisons sans connaître l’entier de mon travail… J’ai sorti près d’une quinzaine de projets entre Scum, Update Software, Electric Company, Maysun Project, Blast Radius, Y travel… J’ai produit pour mal de monde aussi et travaillé avec Mr Lif, Krs One, OC, Big Daddy Kan, Yukon MC, Virtuoso, Dagha, Shuman, Edo G et j’en passe. En fait, cet album, c’est comme un repère. C’est l’envie de regarder et porter un regard sur tout cela. J’avais envie de juxtaposer des morceaux de ces différents projets, de sortir des inédits, des remixes et d’offrir cela aux gens qui me suivent. Une version différente était sortie au Japon. Là, nous avons mis plus de morceaux et fait différer le tracklisting.

Tu es à la fois un artiste solo et en même temps tu aimes bien l’expérience de groupe. On connaît Electric Company, Duplex, ton association avec Edan

C’est vrai, disons que ce sont deux facettes de mon travail. Je suis en solo depuis le début, mais malgré moi. Dés le départ, j’ai toujours voulu produire, rapper, mixer… Je suis un peu un homme orchestre. En fait, lorsque tu n’as pas trop de thunes et que tu n’aimes pas les compromis et bien tu te dis, je vais le faire. Et ça devient une force. En même temps, j’ai toujours aimé partager. Je n’ai jamais été dans un truc fermé. Très vite, j’ai monté un groupe à Boston, Knights Of The Round Tables qui réunissait Dagha, Mr Lif et T-Ruckus. Ensuite,j’ai monté Scum avec T-Ruckus puis il est parti au Canada et je n’étais pas sûr de son investissement. C’est quelqu’un qui oubliait ses textes, c’était un peu compliqué, mais je dois encore avoir tout un album quelque part. Ensuite, il y a eu Electric Company, Midnight Shipement et Duplexx. Mais Duplexx, dès le départ, c’était un « live-act ». Un truc de scène monté pour intéragir entre nous et le public, et je crois que tous ceux qui ont vu cette association ont vraiment pris du bon temps. Peut-être qu’on transformera l’essai en « recording act ».

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Qu’est-ce qui te caractérise?

La sincérité, je pense. J’ai jamais essayé de me contraindre ou de contraindre autrui. Ca permet de garder le plaisir de faire les choses indépendamment des contingences de business, de pressions. Toutes les choses qui peuvent t’asservir, je tente de les tenir à l’écart. L’argent est un bon serviteur mais pas un bon maître. C’est un peu l’idée mais en même temps, il faut faire en sorte de subsister, de vivre de ce qui est d’abord une passion puis qui devient petit à petit un job. Mais c’est, je pense, une manière de me décrire pour ceux qui me connaissent.

Et au niveau artistique?

Euh? La sincérité!!… Je ne sais pas. Il y a quelques années, j’aurais pu plus facilement définir les contours de ce que je fais. Aujourd’hui, je crois que c’est plein de fragments. Disons qu’au niveau des productions, j’essaye d’avoir un son rond, des pieds et des caisses assez lourds. Je suis ce qu’on pourrait dire quelqu’un qui fait du Boom Bap, mais en même temps, je peux sonner différemment en fonction de mon mood personnel. Au début, c’était plus orienté « Premier » puis cela a vite disparu. En fait, je ne sais pas trop quoi te dire. Je pense qu’il faudrait prendre projet par projet. Et, c’est ce qui est intéressant…

Et au niveau rap?

Si je te dis Fast Rap, Kool G rap, flow ciselé, rimes symétriques, syncopes, articulations, versatile… Ca te donne une idée?

Oui, ça se précise… Si tu devais retenir un beat maker, ce serait qui?

45 Kings, sans hésiter…

Sur « Targeting Zone Deluxe », on remonte pas si loin dans le temps. On a l’impression que cela part de Electric Company jusqu’à aujourd’hui…

C’est vrai. Avant, j’étais plus rugueux, plus abrasif… A partir de Electric Company, j’ai circonscrit le spectre. Je trouve qu’il y a un dénominateur commun entre Electric, Blast Radius et tout les projets qui ont suivi, même si chacun est né d’une envie et d’un concept différent. Avec Electric Company, j’ai voulu retrouver cette ambiance décontractée à la Pharcyde et Soul Of Mischiefs. C’est un album de vacances avec un truc léger, adolescent. J’ai réuni des mecs que je connaissais et puis j’ai ajouté Dagha pour avoir un truc plus nerveux… Avec Blast Radius, j’avais envie de beats gras, lourds et d’un son qui englobe les rimes et le texte. Quand je le réecoute, je trouve que c’est bien restitué alors que sur Electric, les voix étaient sur le beat… Mais disons qu’à ce moment-là, j’ai décidé de reprendre toutes les époques et les tendances du Boom Bap et de les visiter, c’est un peu le lien et le dénominateur commun. Le second, c’était aussi de rester dans une idée plus « feutrée », plus easy listening et moins sale, moins dissonante que ce que je faisais avant… Aujourd’hui, la boucle est bouclée et j’ai envie d’explorer d’autres facettes, d’aller au bout d’autres idées..

Lesquelles?

J’ai envie de revenir à un style plus nerveux, donc attendez-vous à un nouveau Maysun Project. J’ai envie aussi de m’essayer à un truc plus rock. Pour l’instant, je ne sais pas quelle forme cela prendra mais c’est un truc auquel je pense. J’ai envie aussi de reprendre la production. Je travaille actuellement sur un album de remixes de Common.

Electric Company

J’ai entendu parler que vous vouliez refaire des choses ensemble avec « Knights Of The Roundtable »?

Mr Lif a lancé l’idée, et c’est vrai que sur le papier, ça pourrait être bien. Mais l’idée ne me motive pas plus que ça. Pour moi, c’est derrière. Pour ce qui est de Dagha et moi, l’alchimie fonctionne bien. Avec Lif, artistiquement aussi. Après il faudrait trouver le temps, s’entendre au niveau des agendas et que chacun ait son mot à dire et occupe la même place. Et ça, ce n’est pas toujours aisé. Quant à T-Ruckus, je sais pas trop où il en est.

Tu penses qu’il est aujourd’hui difficile de retrouver l’énergie d’un « True To The Game »?

J’ai pas envie de refaire ce que j’ai déjà fait pour de mauvaises raisons. Mr Lif a besoin de renouer en ce moment avec ses racines. Il aimerait retrouver l’énergie des débuts lorsqu’on bossait chez moi et qu’il pouvait venir chercher des beats, poser dans la foulée et repartir avec un morceau mixé. A un certain moment, Def Jux lui a dicté ce qu’il devait faire, avec qui travailler. Je crois qu’il aimerait retrouver ce vent de liberté et pouvoir tourner librement avec moi, Dagha ou Edan. Aujourd’hui, je ne ressens pas de nécessité particulière à ce qu’on retravaille ensemble. Je n’aime pas produire pour d’autres et je ne veux plus être le moteur d’un groupe.

Après avoir fait le tour du monde, sorti plusieurs projets, vécu en Allemagne, en France… Quels sont tes objectifs?

Jusque-là, je sortais beaucoup de projets, un peu par boulimie et par hyper activité. Aujourd’hui, je veux me concentrer sur deux ou trois projets et vraiment les défendre. L’idée, c’est de pouvoir les défendre sur scène en faisant que les shows soient la continuité de l’album avec des idées un peu folles, des concepts… Maintenant, j’ai une bonne connaissance des labels et je sais avec qui j’ai envie de travailler. Bad News, Ascetic Music et Tres sont les labels où les choses se passent vraiment bien. Il y a une vraie interaction avec eux. Là, je prépare un nouveau Maysun Project, toujours chez Ascetic Music. Les échos ont vraiment été très bons. Donc, on va remettre le couvert… Je fais aussi de la post production. Je fais de l’habillage sonore pour des dessins animés, des documentaires. C’est un exercice qui me plaît vraiment beaucoup.

Pourquoi avoir fait « Targeting Zone Deluxe »?

Parce que je voulais offrir un bel objet à ceux qui me suivent et qui ne connaissent pas tout ce que j’ai fait. Il m’arrive de sortir des projets au Japon ou en Europe, d’autres pour les Etats-Unis et au milieu de tout cela, il y a ceux qui sortent dans le monde entier. Si on prend Maysun Project par exemple, il est sorti dans le monde entier, a été très bien reçu en Europe mais aux Etats-Unis, il est sorti de manière confidentielle. Traffic l’a distribué mais ils ne se sont pas beaucoup appliqués. Shin Sight Trio n’est sorti qu’au Japon. Blast Radius est sorti via Brick et il a été très bien reçu aux Etats-Unis mais je sais que Brick n’a pas les connexions pour bien bosser dans le reste du monde comme en Europe ou au Japon. Je voulais que Ascetic Music s’occupe de l’Europe, mais ça n’a pas pu se faire. C’est pour toutes ces raisons. Et aussi pour permettre aux gens de se faire une idée plus précise des différentes palettes et couleurs de mon travail. Aujourd’hui, je sais que mes albums pourront être partout et défendus comme il se doit. D’ailleurs « Targeting Zone Deluxe » sortira partout et chez Koch aux Eats-Unis, donc les Américains pourront découvrir des morceaux qu’ils n’ont pas eu entre les mains. Et puis, tu sais il y a aussi cette spéculation sur les imports où des fois les fans retrouvent des projets à 30 euros et je trouve ça dingue. Là, ils pourront avoir un disque à un prix abordable où qu’ils soient.

On a l’impression que tu apprécies véritablement l’Europe. Qu’est-ce qui diffère par rapport aux Etats-Unis?

D’abord, l’idée d’être confronté à autant de cultures différentes. Petit, j’ai suivi ma mère et vécu en Allemagne quelques années. Aujourd’hui, je me partage entre Boston et l’Allemagne. Je viens souvent en France, aussi. J’aime voir comment les gens perçoivent le hip-hop, comment ils vivent leur rapport à la musique et la culture. C’est très différent ici, il y a une vénération pour l’art, ce qu’il est, quelle fonction il doit occuper dans la société. Aux Etats-Unis, un artiste doit occuper une case, générer du rêve. Son disque doit être consommé comme on va au Mac Donald’s ou on achète une paire de baskets. Mais je n’idéalise pas l’Europe comme d’autres peuvent le faire. Je regrette parfois de voir l’idôlatrie qu’il peut y avoir pour les artistes américains. Ce n’est pas trop le cas en France ou en Allemagne où les scènes locales sont très fortes mais en Angleterre, c’est un peu différent. J’ai remarqué que la France avait un truc très revendicateur, très nerveux. C’est vraiment ghetto. Et ça semble plus sincère qu’aux Etats-Unis. L’Allemagne est proche de ce que je pouvais ressentir dans les années 80. Il y a une filiation avec les origines du hip-hop.

Il y a des artistes américains qui prennent aussi l’Europe pour un Eldorado?

Je pense qu’un artiste à deux optiques: soit se concentrer sur le marché américain avec l’idée d’y coller, soit de s’offrir la meilleure visibilité, ce qui veut dire ne laisser aucun marché au hasard. Je suis de ceux qui travaillent aussi bien sur les Etats-unis, l’Europe, le Japon… Il ne faut pas être paresseux ou économe. Certains labels européens sont parfois confrontés à des artistes qui pensent que tout est acquis en Europe parce qu’ils ont fait un maxi et ils pensent que tout va être simple, qu’ils sont attendus. Beaucoup d’artistes ne prennent pas conscience que le monde change. Seuls les plus motivés peuvent prétendre à subsister et vivre de cette passion.

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