Interview – Hocus Pocus, entreprise en perpétuel développement

Trois ans après le succès inespéré et mérité de « Place 54« , les Nantais d’Hocus Pocus reviennent sur le devant de la scène avec un successeur attendu, « 16 Pièces« , fidèle aux sonorités jazz, soul, hip hop que le sextet explore depuis plus de quinze ans. L’occasion était toute trouvée pour partir à la rencontre de 20Syl, le leader old timer du crew, et évoquer avec lui la genèse d’un album qui divise déjà.

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Après avoir passé le « cap-du-deuxième-abum », c’était quoi la difficulté majeure en abordant « 16 Pièces »?

La pression qu’on s’est mise, c’était déjà de nous satisfaire nous même, de nous faire plaisir, de ne pas décevoir le public même si tu fais avant tout de la musique pour toi. On a essayé de rester les plus fidèles possible à ce qu’on a l’habitude de faire, un peu comme un sculpteur qui d’oeuvre en oeuvre doit sculpter le détail avec davantage de précision. On a cherché à améliorer notre manière de fonctionner, notre « artisanat », et c’est en ça que les trois albums forment une espèce de trilogie évolutive. A chaque nouvel album, on essaie de chercher le détail le plus fin possible. Et si je devais résumer « 16 Pièces » je dirais que c’est un peu du Hip-Hop de « 73 Touches » avec le Jazz de « Place 54 ». On a assumé les deux pour en faire un concentré d’énergie.

Je sais plus où j’ai lu que votre optique n’était pas de sortir des albums radicalement différents mais plutôt de « perfectionner votre art ». En quoi « 16 Pièces » est supérieur à « Place 54 »?

Avec du recul, j’ai l’impression que dans « 73 Touches », la forme l’emportait parfois sur le fond. C’est à dire que, par endroit, il y avait des rimes pour la rime et du flow pour le flow. A l’inverse, je pense que dans « Place 54 » j’avais privilégié le fond des textes en mettant un peu de côté la forme. Cette fois, le défi c’était de mettre les deux au même niveau. Idem pour les arrangements, je crois vraiment qu’on a beaucoup plus bossé cette fois-ci, qu’on est allé encore plus loin dans le détail. Il y a un gros travail d’arrangements, d’édition, de mix, encore plus peaufiné que sur le précédent.

hp2En relisant des interviews de l’époque « 73 Touches », j’étais surpris de voir que vous n’envisagiez pas la scène plus que ça dans la conception de l’album. Pour « 16 Pièces » l’approche est différente, vous avez testé certains de vos titres sur scène non?

L’idée de départ sur « 16 Pièces » c’était d’y mettre de l’énergie, on voulait prendre du plaisir à le jouer sur scène sans trop se prendre la tête avec les adaptations. C’est la première fois qu’on sort un disque qu’on peut quasiment jouer tel quel en live. On l’a fait et ça fonctionne. Même si on doit créer des arrangements et qu’il y a toujours des trucs en plus, la volonté c’était vraiment que l’auditeur retrouve cette énergie sur le disque. On a aussi fait 30 dates en octobre/novembre dernier alors que l’album n’en était qu’à la motié. Donc effectivement, ça nous a permis de tester des morceaux live et de modifier pas mal de choses par la suite. C’est pour ça qu’à l’écoute, le résultat sonne plus punchy que « Place 54 ».

De la même manière, « 73 Touches » avait demandé un an et demi de travail et « 16 Pièces » seulement trois mois…

En fait, ce sont les textes et la musique qui ont été écrits rapidement. Mais pour obtenir le mix final, il a quand même fallu compter entre six et dix mois. C’est un peu moins que pour les autres parce qu’on est rentré dans un cycle de travail spécifique: album/tournée/album… C’est complètement différent de la période « 73 Touches ». A l’époque, certains travaillaient en parallèle, on ne savait pas combien de dates on allait avoir. Aujourd’hui, on se voit plus comme une espèce de petite entreprise qu’il faut faire tourner, donc un album entraîne une tournée et inversement. C’est une dynamique créative qui nous permet d’aller plus vite dans ce qu’on fait.

Les textes écrits en deux mois, c’était une volonté de ta part de figer l’album dans le temps?

Par vraiment non, la raison principale c’est surtout que je marche dans l’urgence pour écrire. Je voulais me mettre un peu de pression pour trouver des thèmes, des concepts, refléter l’époque à travers une humeur qui soit cohérente sur la longueur, qui crée le fil conducteur entre des morceaux qui partent un peu dans tous les sens.

Après trois albums, on distingue des thèmes récurrents dans tes textes (médias, consumérisme, racines musicales…) et c’est une critique qui revient souvent, l’impression que tu peux donner de tourner en rond. Comment tu choisis tes sujets d’écriture?

Je pense que c’est moi tout simplement, c’est ce qui me touche. Mais j’ai pas l’impression de reparler des mêmes choses d’un album à l’autre. La seule exception – et là c’est vraiment une volonté plus forte que moi – c’est des morceaux que je trouve très liés comme « 73 Touches », « Voyage Immobile » et « Portrait » sur le dernier. Après, dans la thématique des médias, on pourrait peut-être mettre en parallèle « Géométrie » et « 100 Grammes De Peur », même si là encore je vois pas mal de différences. « Géometrie » parle de la guerre vue à travers les médias, alors que « 100 Grammes De Peur » évoque  la manière dont on transforme une faiblesse humaine, en l’occurence la peur, en un atout et un argument commercial. Ça par exemple, c’est quelque chose dont j’ai pas l’impression d’avoir parlé jusqu’ici. Pareil pour le dédoublement de personnalité, je l’évoque dans « Marc » et « A Mi-Chemin » pour la première fois. Le thème du morceau « Papa? » pour moi aussi c’est très frais…

Là encore on peut le voir comme une extension de « Je La Soul »…

Après il y a des liens, oui, mais j’ai quand même l’impression d’être plus varié dans mes thématiques que 90% du rap français. Si tu prends la chanson française au sens large, chaque artiste a ses thèmes de prédilection, ça reflète sa personnalité. J’ai pas le sentiment de faire de la redite mais c’est possible, forcément, j’ai pas le recul nécessaire, j’ai la tête dans le guidon et ça doit sûrement être vrai si on l’écrit. Disons que j’essaie de suivre ce qui me touche et ce qui m’inspire, de ne pas aller à l’encontre de ma personnalité en devenant violent et hyper virulent. D’ailleurs, c’est un peu ce que j’explique sur « Le Majeur Qui Me Démange », on ne peut pas aller contre soi-même. Même le titre de la chanson le prouve, ça montre que j’arrive pas à dire les choses directement. Ça n’a rien à voir avec la franchise, c’est juste que je préfère les aborder de manière décalée.

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Comment vous avez procédé pour les instrumentaux de « 16 Pièces »? Tu commences par composer un beat et ensuite les instruments viennent se greffer?

Ça peut être ça, oui, mais il arrive aussi que j’ai une compo entière et que les musiciens viennent ajouter un solo de clavier par-ci, un petit riff de guitare par-là… Ou alors, en effet, j’ai juste une rythmique ou un flow que j’ai envie de mettre en valeur, et le bassiste va me pondre un riff et une suite d’accords pour que ça fonctionne. Mais globalement sur « 16 Pièces », c’est la musique qui a inspiré les textes. Je dis « globalement » parce que sur un morceau comme « Le Majeur Qui Me Démange » presque tout s’est fait d’un seul coup, tout le groupe a participé à la composition et on l’a presque enregistré tel quel en répétition. C’est l’un des morceaux qui reflète le plus HP en live, à la différence de « Equilibre » qui reflète vraiment ma maniere de travailler en studio.

Akh et Oxmo ont toujours été des influences majeures pour toi. Comment tu expliques qu’ils se retrouvent tous les deux sur votre troisième album? C’est votre nouvelle notoriété qui a rendu ça possible?

Peut-être que cette histoire de notoriété a facilité leur disponibilité, mais je crois que c’est tout simplement le fait qu’on avait les bons morceaux au bon moment. Akh a kiffé l’instru, il a kiffé le concept et il avait envie de le faire. Oxmo, quand je lui ai dit que je voulais l’amener dans un délire hip hop brut, un peu comme ce qu’il faisait à l’époque de « Opéra Puccino », il a apprécié entendre le « fan ». Donc ça s’est fait aussi simplement que ça, c’était juste artistique. On ne s’est pas dit « on a besoin de feats » donc on va aller poser la question. C’était une volonté depuis plus de trois albums et, jusqu’à présent, on n’avait pas eu la possibilité ni les disponibilités. Je voulais pas arriver devant Oxmo avec un truc dont j’étais pas sûr à 100%. A la base, je lui ai proposé « 100 Grammes De Peur » mais je trouvais l’exercice difficile, le texte était déjà écrit et il se serait contenté de le chanter. J’avais du mal à l’assumer, et lui non plus n’a pas accroché au texte et à la musique. C’est après que je lui ai envoyé le thème et l’instru de « Equilibre », et il nous a répondu direct que c’était celui qu’il voulait faire. C’était très simple et artisanale comme façon de faire, faut pas s’imaginer qu’on l’a fait venir une demi-heure en studio à Paris. J’ai été le chercher à la gare de Nantes, on lui a fait une petite bouffe avec ma copine et ensuite on est allé en studio. Par contre, quand on lui a fait écouter la version finie de « 100 Grammes De Peur », il a dit « Ah ouais, c’est ça en fait! » (rires). Ça aussi, c’était une belle récompense pour nous. Avec Akh aussi, c’était une rencontre humaine, on est descendu à la Cosca pour les textes et j’ai rebossé le tout en studio.

hp4Est-ce qu’il y a d’autres rappeurs « actuels » avec lesquels vous aimeriez collaborer?

Actuels, je ne sais pas. Récemment, j’ai écouté les mecs de Sexion D’Assaut et j’ai l’impression qu’ils renouent avec l’esprit « flow » d’il y a quelques années. Ça faisait longtemps que j’avais pas entendu de rappeurs avec du flow et des phases. Même en faisant des choses hardcore, ils arrivent à avoir un rendu musical qui rebondit, qui part dans tous les sens. Voilà le genre de hip hop « brut » que je kiffe. Mais aujourd’hui, c’est la diversité qui fait la richesse du truc. Il y a autant des Beat Assailant que des Sefyu, que des Sexion D’Assaut… Je me reconnais dans plein de choses, je suis fan de rap francais et je kiffe même des phases de La Fouine et de Booba, je trouve qu’ils ont des punchlines et de très bonnes formules. Je suis fan de tout ce qui se faisait au début des années 90, et en ce moment j’ai l’impression qu’il y a un truc qui revient, même si on entend aussi beaucoup de choses très pauvres, aussi bien au niveau musical qu’au niveau des flows.

Il y a un an, Pfel et Atom nous confiaient que vous bossiez pour de bon sur l’album de C2C. Vous en êtes où à l’heure actuelle?

Pour l’instant, on a plein de morceaux, on a plein d’idées, mais le problème, c’est de trouver un planning pour se caler tous les quatre. Nous, on est occupés avec HP et, de leur côté, ils tournent avec Beat Torrent, donc c’est pas évident. Normalement on devrait profiter du mois de septembre pour faire émerger quelque chose, et après on s’est donné jusqu’à la mi-2011 pour enfin sortir l’album.

Tu peux déjà nous dire à quoi ça ressemble?

C’est dans la lignée de « Feel Good », de « Move On », de tous ces morceaux où on essaie de mêler à la fois les vocaux et les scratchs. L’idée, ce serait de faire des compos de C2C en allant chercher des sonorités qui viennent du monde entier, d’avoir des invités sur chaque morceau mais qui ne soient pas juste là en tant qu’invité. On veut pouvoir les « manipuler ». Il faut que chacune des voix posées repasse dans le « filtre C2C ».

Tu t’occupes toujours du visuel de HP?

Pas sur ce nouvel album, j’ai laissé la main à un collectif nantais qui s’appelle Level Art. Mais je continue encore à faire quelques trucs. Hier soir, je faisais les bannières pour MySpace et Dailymotion donc j’ai toujours un pied dedans.

Le disque qui a changé ta vie?

« Voodoo » de D’Angelo et « Like Water For Chocolate » de Common, parce que j’ai changé de style de hip hop à ce moment là. J’étais pas un gros fan de Jay Dee avant ça, mais là j’ai vraiment mis une baffe. A cette époque, j’étais beaucoup plus hip hop new-yorkais: Wu-Tang, Gang Starr, Pete Rock… Les beats qui tappent fort. A partir de « Like Water… », je me suis mis à écouter D’Angelo, beaucoup de nu soul, de jazz, et j’ai fini par revenir à des groupes comme Tribe Called Quest et De La Soul en m’y plongeant vraiment. J’aurais aussi pu dire « Moment Of Truth » de Gang Starr, je l’ai écouté en boucle et je le connais par coeur, mais « Like Water For Chocolate » m’a beaucoup plus inspiré par la suite.

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