Interview – Hands In The Dark, tapi dans l’ombre

Dans cette constellation sans cesse en mouvement de labels et micro-labels indépendants, Hands in the Dark Records attise depuis cinq ans la curiosité des épris d’étrangeté. Modestement initié par Morgan et Onito, l’entité s’est toujours efforcée de stimuler notre ouïe avec une audace, une intégrité et une constance rares. Depuis sa première sortie, le premier album ouaté des Suédois de Death & Vanilla, le label a tracé une ligne sinueuse, offrant une audience toujours plus conséquente à des pépites telles que Cankun, Sacred Harp, Cough Cool, Johnny Hawaii, Lee Noble, Ensemble Economique ou The Oscillation. Si la liste est trop longue pour un recensement exhaustif, elle ne contient pas une faute de goût. Leur dernière sortie en date, Tomaga, promue dans nos colonnes, synthétise à elle seule toute la richesse de ce catalogue captivant et addictif. Il n’en fallait pas plus pour partir à la rencontre d’une des têtes pensantes de ce label tapi dans l’ombre, Morgan, passionné et passionnant.

Peu d’informations filtrent sur les hommes de l’ombre de Hands… Pourquoi et comment avez-vous débuté l’aventure?

La création d’Hands In The Dark s’est faite assez naturellement. Mon complice Onito avait déjà une expérience au sein du label bisontin Impure Muzik, organisait des tournées par-ci par-là. Il a de suite été hyper enthousiaste quand je lui ai exposé le projet qui me trottait dans la tête et a accepté de co-piloter le label. Après, en ce qui concerne le peu d’informations nous concernant, je dirais que derrière notre nom, il y a aussi la volonté de ne pas se mettre en avant en tant que personne. Ce sont nos sorties qu’on veut défendre. Je crois que tout le monde se fout de savoir quel métier j’exerce au quotidien.

La gestion d’un label indépendant est un sacerdoce. Quatre ans après la création du projet, pensiez-vous avoir une telle longévité?

Quand on a sorti le 1er EP de Death And Vanilla, on avait aucune idée de ce qu’on ferait deux mois après. On avait mille euros en poche, une page Myspace, pas mal d’incertitudes et une bonne dose d’excitation. Quatre ans après, nous sommes les premiers étonnés du chemin parcouru. On s’est beaucoup investi personnellement mais on a aussi sans doute eu pas mal de chance. De nombreux webzines, journalistes, shops se sont rapidement intéressés à nos sorties et nous ont offert de la visibilité… Et certaines sorties ont probablement joué un rôle majeur dans cette relative longévité. Je pense au premier album de Death And Vanilla, désormais quasiment introuvable et pour lequel on reçoit des demandes de repressage régulièrement. Le ‘Transmissions From Telos Vol. IV’ de Lumerians, sorti peu de temps après, a lui aussi a eu de très bons échos et a permis au groupe d’effectuer ensuite une tournée européenne remarquée. C’est la niaque qui nous fait avancer… Le jour où on ne l’aura plus, on arrêtera.

Ce qui est frappant avec vos sorties, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’homogénéité esthétique, visuelle ou musicale. Pourtant, chaque production s’insère parfaitement dans votre discographie, sans que leur artwork ou leur projet ne dénote du reste. Est-ce que c’est un constat que vous partagez et, si oui, comment l’expliquez-vous?

C’est marrant que tu parles de ça, j’y pense assez souvent quand je reçois un nouvel artwork ou un disque très différent de nos précédentes sorties. Le fait est qu’Onito et moi aimons plein de choses assez éloignées stylistiquement et, au final, disque après disque, j’ai malgré tout la sensation que quelque chose d’assez cohérent se dégage de l’ensemble. Je suis admiratif des labels qui restent fidèles à un style musical sur toutes leurs sorties. D’un point de vue personnel, je pense que je m’ennuierais si on sortait coup sur coup cinq albums de drone. C’est indéniable qu’il y a une bonne part d’égoïsme dans ce projet: on cherche avant tout à se faire plaisir et pas forcément à caresser l’auditeur dans le sens du poil. L’idée est aussi de bousculer un peu celui ou celle qui passera de Death And Vanilla à Robedoor ou de Johnny Hawaii (photo ci-dessous) à Tomaga sur notre page Soundcloud. Les gens qui achètent nos disques ont bien compris notre démarche je crois. Les barrières musicales ont bien explosé ces dernières années et il y a désormais plein de labels qui s’autorisent désormais de grand écarts de style. Pour ce qui est du côté esthétique, il est vrai qu’il n’y a pas forcément d’homogénéité. Cela vient du fait que les artistes arrivent la plupart du temps avec un artwork en poche. On donne notre avis mais on essaie de ne pas dénaturer la vision de l’artiste. Encore une fois, j’ai l’impression que le tout s’imbrique de manière assez cohérente. Après 60 ou 70 sorties, j’espère qu’il en sera toujours de même…

Y avait-il une ligne directrice fixée au moment de vous lancer?

Oui et non. Le manifeste de départ était très minimal et modeste: se faire plaisir et fonctionner au coup de coeur. On avait quelques noms d’artiste en tête au départ, quelques points de repères sur ce qu’on voulait faire et ce qu’on voulait éviter. Encore une fois, on est parti de presque rien, un peu naïvement. On a appris beaucoup en quatre ans. Nos goûts changent, s’affinent, et on découvre évidemment de nouveaux groupes qui nous amènent ailleurs. L’idée est aussi de creuser là où d’autres ne vont pas, d’essayer de proposer autre chose. On cherche aussi à travailler dans la continuité sur plusieurs albums avec certains groupes. Avec Onito, on était aussi d’accord sur le fait de porter une attention particulière à l’objet physique, qu’il soit CD, cassette ou LP. C’est aussi pourquoi on n’a pas (encore) cédé au marché digital. C’est d’ailleurs un sujet qui revient régulièrement à l’ordre du jour car il y a divergence entre nous mais, puisque jusqu’ici on arrive à rentabiliser nos sorties, on n’a pas jugé nécessaire de promouvoir nos disques en digital pour gagner 40 euros supplémentaires. Un label pro se doit sans doute aujourd’hui de le faire, mais rien ne nous y oblige. Je suis conscient que cela peut nous permettre de toucher plus de gens, mais je reste un peu sceptique sur la portée de tout ça. Un mec qui n’a pas de platine peut toujours choper nos albums sur un site de téléchargement illégal.

Tu me dis qu’il n’y a pas vraiment de ligne directrice esthétique pour vos groupes, si ce n’est le coup de coeur. En revanche, en ce qui me concerne, je trouve que s’il y en a une, c’est dans l’attention qu’elles nécessitent. Il n’y a pas une de vos sorties qui s’apprécient avec une écoute succincte ou négligée. Tu me suis?

Tu as sans doute raison. Les disques qui me plaisent le plus et sur lesquels je reviens indéniablement année après année sont ceux qui nécessitent une réelle implication de la part de l’auditeur. J’aime être bousculé et devoir faire un effort pour rentrer dans un album. Il est donc logique que nos sorties, dans leur grande majorité, nécessitent de l’attention. Être déçu lors d’une première écoute n’est pas forcément mauvais signe… L’album de Tomaga (photo ci-dessous) illustre parfaitement tes propos. Il contient des sonorités dures, rêches. Par moment, il pourrait aussi sembler presque anecdotique en surface. C’est pourtant sans doute un des disques les plus fascinants et addictifs que l’on ait sorti à ce jour.

Y a t-il des structures ou des projets analogues qui vous ont inspirés?

Évidemment, beaucoup de projets, de labels, de gens nous ont inspiré et nous inspirent encore. La plupart d’entre eux sont de petites structures, des gens qui prennent des risques, qui sont innovants, qui fouillent et surtout qui ont une véritable identité. Ce qu’il se passe au sein des micro-labels aujourd’hui, et notamment en France, est hyper excitant. Si je dois donner un exemple, on a toujours été admiratif du travail effectué par Not Not Fun. On se retrouvait beaucoup dans leurs sorties quand on a créé HITD. Le côté hyperactif, novateur et la démarche nous ont toujours plu chez eux. On suit aussi de près des labels comme Cardinal Fuzz, Rocket Recordings, Shelter Press, Permanent Records, Miasmah, Finder Keepers et pas mal d’autres…

En dehors des labels que tu m’as cités, et de ceux désormais reconnus (je pense notamment à Sacred Bones), il y a deux structures qui me font immédiatement penser à vous: No Pain in Pop et Opal Tapes. En tant qu’amateur de musiques, il y a des références que l’on suit par conviction d’y trouver son bonheur. Est-ce que vous avez le sentiment d’être prescripteur?

Je suis assez peu les structures que tu cites en réalité. Nous n’avons pas la prétention d’être prescripteur mais je considère néanmoins le côté défricheur comme essentiel pour un label. Sortir un premier album est vraiment un défi ultra excitant, parfois risqué, mais c’est aussi ce qui rend cela intéressant. Ce genre de situation nous permet de vraiment saisir la portée de notre travail. Alors qu’en sortant un LP de Robedoor, on sait qu’une partie de la presse spécialisée qui suit le groupe sera plus enclin à écrire quelques lignes sur l’album…Dans ce cas là, le défi consiste à amener le groupe/l’album dans d’autres sphères. Mais bon, on ne réfléchit pas trop en ces termes, on essaie surtout de promouvoir au mieux nos artistes, qu’ils soient un tant soit peu connus ou pas du tout.

De manière un peu surprenante pour un label qui reste, malgré tout, confidentiel, beaucoup de vos sorties ont reçu, comme tu le dis, un accueil privilégié, qu’il s’agisse de parutions dans des médias dits importants, de certains de vos artistes reçus dans des festivals de bonne ampleur et surtout, c’est à mon sens le plus important, la majeure partie de vos disques sont sold-out. Est-ce que c’était une situation que vous pouviez anticiper?

Non pas vraiment. J’ai l’impression que les gens nous ont assez rapidement pris au sérieux. Le fait que chaque année certains de nos disques se retrouvent dans les tops de fin d’année nous le montre. On a certes eu de la chance d’accrocher certaines bonnes oreilles sur nos sorties, ce qui a permis à des groupes de jouer dans de belles salles ou festivals mais on a aussi toujours bossé la promo sérieusement. C’est le moyen pour les petites structures comme la nôtre de se faire connaître. Sans visibilité, tu peux sortir le meilleur disque du monde, tu l’écouteras seul dans ton salon! On a aussi un réseau de distribution plutôt bon en Angleterre, aux USA, en Allemagne et aux Pays-Bas, et pas mal de shops avec qui on bosse un peu partout au delà. On a tissé des liens précieux avec de nombreux disquaires… Du coup, il devient plus simple d’écouler nos stocks. Ne nous voilons pas la face non plus, on reste sur de l’édition limitée avec HITD.

Vous êtes donc distribués un peu partout. Or, on sait que des groupes peuvent séduire plus ou moins bien selon les pays. Ressens-tu une curiosité particulière pour votre travail hors de nos frontières? Et si oui, comment l’expliques-tu?

Je ne l’explique pas et ne cherche pas vraiment à le faire. Il n’y a pas vraiment de règle, et on ne veut pas rentrer dans une analyse du marché international pour savoir si notre prochaine sortie se vendra en Angleterre ou en Allemagne. Après, on ne crache pas dans la soupe non plus. On est très content quand Norman Records vend plus de 250 rééditions de l’EP de Death And Vanilla en quelques semaines seulement. On l’est également quand une chronique tombe sur un gros site US, sur un blog bulgare ou quand on reçoit des commandes du Japon etc… L’accumulation de toutes ces choses nous fait avancer.

Une question qui peut trahir ma désinvolture: je ne trouve pas la référence HITD 022. S’agit-il d’une sortie décommandée qui réapparaîtra à l’avenir?

HITD 022 est désormais terminée et devrait sortir au printemps prochain. Les numéros de catalogue sont souvent attribués plusieurs mois à l’avance. Il arrive donc que les disques ne sortent pas dans l’ordre d’attribution.

J’ai cru comprendre que vous alliez travailler avec Bitchin’ Bajas (photo ci-contre), un groupe qu’on connait pour deux sorties chez Drag City. En dehors des étiquettes convenues, la formation travaille beaucoup sur les boucles synthétiques, la répétition et la progression, pour un résultat aussi mystique que physique. Comment la rencontre s’est-elle faîte?

On suit ce groupe depuis quelques années et on est en contact avec Cooper depuis plus d’un an maintenant. A l’époque, le groupe préparait sa venue en Europe. On leur a donc filé un coup de main sur quelques dates en France. Dès le départ, il était question de sortir un disque ensemble. On a pris notre temps, et on a aussi profité de leur passage à Besançon en Octobre dernier pour affiner et sceller le projet. On est très impatient de vous présenter ce nouveau disque, et fier que le groupe ait choisi HITD pour sortir ce nouveau 12’, après leurs deux fabuleux derniers albums chez Drag City.

Vous avez lancé il y a maintenant plusieurs années les Travel Expop Series, des sorties au sein desquelles vous réunissez des artistes expérimentaux et un label de votre choix. Il n’y a eu que deux éditions, où en est ce projet?

Ce projet est toujours vivant. Chaque volume nécessite une somme de travail importante et nous y reviendrons dès que possible. Pour l’heure, nous avons déjà de nombreux projets en cours, je suis bien incapable de te dire quand sortira le prochain volume et quel sera le pays ciblé…

Je crois savoir que Death & Vanilla reviendra bientôt. J’ignore si c’est chez vous. Plus globalement, quelles sont les aventures à venir de Hands in the Dark?

Effectivement, le nouvel album de Death And Vanilla est sur les rails et devrait sortir bientôt…Il devait à l’origine sortir sur notre label puis, suite à la réédition vinyle de leur premier EP, ils ont été contacté par un label anglais. Les choses sont ensuite devenues plus compliquées. On a envisagé un temps de collaborer avec le label en question sur la sortie du disque, puis on s’est assez rapidement rendu compte qu’on ne pourrait pas travailler avec cette structure et qu’on ne partageait pas la même éthique. Du coup, pour être bref, on a préféré laisser filer le projet plutôt que de se compromettre. On est néanmoins très content pour le groupe. Anders et Marleen sont des gens formidables, de véritables amis, des musiciens talentueux, et je suis sûr que ce nouvel album retiendra toute l’attention qu’il mérite. De notre côté, on a pas mal de choses en cours, à commencer par trois disques à venir pour le printemps…Des infos seront dévoilées à ce sujet prochainement.

Y a t-il des fantasmes d’éventuelles collaborations qui vous excitent?

On se satisfait amplement des sorties sur lesquelles on travaille. Évidemment, il y a plein d’artistes avec qui on aimerait travailler… Je pense à Cave, Gnod, Circuit des Yeux, The Slaves, Sand Circle, Indian Jewelry, Infinite Body, High Wolf voire même, soyons fous, Magic Lantern. Mais pour cela, il faudrait déjà que le groupe se reforme…

2015 a plutôt mal commencé. On regarde donc dans le rétro: culturellement, qu’est-ce qui a pu vous marquer en 2014?

Pour rester sur le terrain musical je dirais, en vrac, la suite des Transmissions From Telos de Lumerians sortie chez nos amis anglais de Cardinal Fuzz, le nouveau Gabriel Saloman, Natura Morta d’Andrea Belfi, la réédition vinyle du Straight Cassette de Black Zone Myth Chant et, côté live, les performances de Mind Over Mirrors et Bitchin Bajas.

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