Interview – Grey Reverend passe au confessional

Grey Reverend peut remercier le destin d’avoir mis Jason Swinscoe (Cinematic Orchestra) sur sa route un soir ou il jouait ses compositions folk au public d’un petit bar de Brooklyn tenu par sa soeur. Depuis, entre tournées communes et disques de l’un sur le label de l’autre, les deux ne se sont pas quittés. Au lendemain de la sortie de son nouvel album « A Hero’s Lie« , Grey Reverend s’impose définitivement comme une des figures actuelles du genre. Il n’en fallait pas plus pour qu’on se motive à lui poser quelques questions. 

Sur ton site internet, on peut lire « Grey Reverend – since 2005 ». On ne te connait que depuis ton premier album « Of The Days ». Que s’est-il passé avant?

Grey Reverend: J’enregistrais déjà mes propres chansons bien avant cet album. Mais 2005 fut l’année où j’ai décidé de baptiser ce projet Grey Reverend.

Tu es signé sur Motion Audio, le label de Jason Swinscoe. Comment as-tu rencontré The Cinematic Orchestra? Quelles sont tes interactions musicales avec le groupe aujourd’hui?

J’ai rencontré Jason à Brooklyn, à New York, en 2006, et nous sommes tout simplement devenus amis. Je n’avais jamais entendu parler de The Cinematic Orchestra avant de le rencontrer. En fait, comme elle était fan, c’est ma soeur qui nous a présentés. Aujourd’hui, le groupe est plutôt éclaté et nous avons tous des projets différents en cours, mais nous faisons toujours de la musique.

J’ai lu dans ta biographie que tu souffrais de dystonie focale. Si ça ne te dérange pas, peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit? Comment gères-tu ce handicap dans ton travail?

La dystonie focale est un trouble neurologique rare qui affecte – dans mon cas – l’utilisation de mes doigts quand j’effectue des tâches où la dextérité entre en jeu. Le cerveau fait ainsi défaut à la partie du corps concernée. Mes deux mains ont été affectée à l’âge de douze ans. Je fais avec parce que je n’ai pas vraiment le choix. J’aime jouer de la guitare. Il n’y a pas de réel traitement pour ça, donc j’essaie juste de trouver d’autres manières de continuer à jouer.

Penses-tu que ta musique serait la même sans ce trouble?

Je n’en ai aucune idée! Ça me pose forcément des limites quand j’essaie de composer avec la guitare. Je pense que je jouerais probablement des morceaux plus difficiles que j’ai envie d’apprendre, comme du Bach ou d’autres choses classiques.

« Grey Reverend » sonne comme si tu appartenais à l’Eglise. Quel est le vrai sens de ce pseudonyme? Y a-t-il une métaphore derrière cela?

Grey Reverend est ce qu’il est! Je ne suis pas un membre du clergé, je n’appartiens pas non plus à l’Eglise. Le mot « Reverend » signifie littéralement « celui qui révère ». Le mot « grey » fait référence à l’inconnu, l’entre-deux, le flou. C’est tout ce que ça signifie! Je ne souhaite pas être étiqueté et je ne vénère pas d’idole!

Ta collaboration avec Bonobo sur « First Fires » est extrêmement émouvante et organique. Ce genre de morceau n’est pas faisable avec une simple guitare. Penses-tu converger un jour vers ce genre de son, ou es-tu déterminé à rester dans cette configuration minimale guitare/voix?

Jouer d’un instrument acoustique et chanter seul sur scène est pour moi tout aussi émotif et organique. Honnêtement, je ne sais pas à quoi ressemblera ma musique dans le futur. En réalité, je n’aurais même jamais pensé faire ce que je fais aujourd’hui. J’irai vers tout ce qui me défie et me motive à être créatif. Pour moi, une chanson est une chanson! Je voulais travailler avec Simon de Bonobo parce que j’aimais les idées qu’il exprimait.

Je compare souvent ta musique avec celle de Fink, parce qu’il s’agit également de musique folk magnifique et intense, mais aussi parce que vous êtes tous les deux plus ou moins sur Ninja Tune. Fink a un groupe sur scène, et il semblerait que ça ne soit pas le cas pour toi. Pourquoi? Est-ce un choix?

D’après ce que je sais, Fink est un groupe composé de trois membres, et le nom du chanteur est Fin. J’adorerais avoir un groupe pour Grey Reverend un jour, je ne m’y oppose pas du tout! Je joue seul parce que je peux le faire avec mon matériel actuel. Si et lorsque je sentirai que j’ai besoin d’un groupe en live pour étoffer mes idées, j’en utiliserai probablement un. Cela dit, je pense que c’est un  défi très sain pour n’importe quel musicien de jouer en solo, au moins pendant un certain temps. Il s’agit là d’humilité, et tu peux apprendre des tas de choses sur les pour et les contre de jouer de cette manière.

Même si le nouvel album est plus riche que le premier, penses-tu que la configuration guitare/voix a ses limites? Quel est le secret pour continuer à jouer des chansons folk nouvelles et originales comme les tiennes, après des décennies de musique folk?

Je suppose que les possibilités sont là, en considérant que la guitare elle-même en possède énormément. La folk est une musique qui s’est transmise de génération en génération. Je ne sais pas en quoi mes chansons sont « originales », excepté le fait que j’essaie d’écrire de la musique avec des schémas subtils que je n’ai personnellement jamais entendu avant. C’est évidemment basé sur la tradition folk, mais je pense que c’est un peu plus objectif. J’écoute toutes sortes de musiques et j’aime étudier des chansons. Je n’ai aucun secret pour écrire. Par contre, j’aime dire qu’il est bon de disséquer la musique que tu aimes dans le but d’y déceler tes propres idées. Je suis un peu un nerd…

Dans ton nouvel album, on peut sentir de la tristesse, de la joie et de l’espoir en même temps. Que nous racontes-tu dans ce disque? Quel est le message global?

J’ai écrit beaucoup de ces chansons pendant de lourdes transitions de ma vie. Je me suis fait et j’ai aussi perdu beaucoup d’amis et de membres de ma famille sur mon chemin. Le titre de l’album est basé sur le vieil adage disant que la route vers l’enfer est pavée de bonnes intentions. Je n’essaie pas vraiment d’envoyer un message, mais je suppose que j’essaie de dire aux gens que quelqu’un se soucie encore de nous.

Tu as enregistré ton premier album dans ton appartement. Pourquoi ne pas être allé en studio? Quid du nouvel album?

Je n’aime pas vraiment les studios parce qu’il y a en général beaucoup de distractions potentielles et ça peut être difficile pour moi de me concentrer. En plus, j’ai tendance à enregistrer à des heures très inhabituelles du jour et de la nuit. Si je suis seul pour travailler, alors je peux faire ce que je veux sans avoir à me justifier. Par exemple, une fois j’ai utilisé un chien en peluche pour gratter la guitare parce que ça me donnait le son dont j’avais besoin! J’ai aussi enregistré le dernier album à la maison, mais je suis allé en studio uniquement quand j’en avais besoin, pour des parties bien spécifiques.

Qui sont les enfants sur la pochette?

Les photos des pochettes de mes albums viennent de l’ US Farm and Security Administration. Elles ont toutes été prises dans les années 1940 par Grodon Parks et Jon Vachon. J’ai toujours aimé ces images car elles semblent révéler l’innocence de la jeunesse. Ces enfants sont en sécurité et heureux dans leur esprit.

Enfin, peux-tu nous donner une playlist de cinq morceaux de folk acoustique que tu considères comme essentiels?

Bert Jansch – « Running From Home »

La texture de cette chanson est incroyable. Le riff et les paroles sont superbes.

Lead Belly – « In The Pines »

Ce morceau parle de lui-même.

Dave Van Ronk – « House of the Rising Sun »

Cette chanson est évidemment incroyable, mais j’ai toujours aimé la guitare pour la progression des accords façon flamenco qui se juxtapose aux paroles bluesy.

Nick Drake – « Things Behind the Sun »

A mon avis, c’est probablement l’une des meilleures chansons jamais écrites. La balance entre mélancolie et espoir est parfaite.

Joni Mitchell – « Woman of Heart and Mind »

La version live de cette chanson est tellement exceptionnelle! Joni est l’une des meilleures, mais je pense que ce morceau n’a jamais eu le succès qu’il méritait.

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