Interview – Ghostpoet, émotions gustatives

Ce soir-là, à l’Aéronef de Lille, c’est la légende DJ Krush qui est à l’affiche. Annoncé un peu tardivement, Ghostpoet assure la première partie accompagné d’un live-band qui donne du relief à son album hybride entre slam et dubstep, encensé par la critique. Y compris par nous. C’est donc l’occasion de rencontrer un jeune artiste qui, il y a quelques mois seulement et avant de se retrouver propulsé sur toutes les scènes du monde, était encore étudiant. Caché sous sa capuche, on a en face de nous un garçon humble, réceptif, souriant et bien décidé à confirmer son talent sur un prochain album…

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Ce soir, tu ouvres pour DJ Krush, légende du hip-hop. Est-il une sorte de professeur pour toi?

Ghostpoet: C’est super cool mais, pour être honnête, je n’avais jamais rien entendu de DJ Krush avant ces deux derniers jours! Je sais qu’il est une figure emblématique du hip-hop, mais je ne connaissais absolument rien de lui! (rires) C’est l’honnête vérité…

Parlons de ton premier album.  Tu as connu un succès soudain. Quelle a été ta première réaction? T’y attendais-tu?

Non, pas du tout. Chaque jour est encore aujourd’hui une surprise. Je n’avais pas envisagé tout ça! C’est d’autant plus surprenant quand c’est la première fois que tu entends des gens parler de ton album. Certains l’aiment, d’autres disent qu’il y a du potentiel pour le futur et ont hâte d’entendre la suite… Oui, c’était une grande surprise, je ne m’y attendais pas du tout.

Tu as eu une année chargée j’imagine. Beaucoup de concerts, de festivals, d’interviews…

Oui, énormément l’année dernière. C’était très agréable et étrange à la fois. Il s’est passé tellement de choses que tu finis par te déconnecter de la vie. Cette année, ça me fait bizarre de jouer quelques concerts et de rentrer chez moi, c’est différent. J’ai été très occupé l’année dernière, j’ai travaillé dur et j’ai senti que c’était vraiment le moment de poser de solides fondations pour le futur.

ghost2Pourtant, on dirait que tu restes un gars simple! Quel est ton secret pour rester humble?

Il n’y a pas de secret (rires). Je suis quelqu’un de normal, je n’ai pas grandi au milieu de la hype ou de l’industrie musicale. En fait, ça n’est pas vraiment le problème de l’industrie musicale mais, aujourd’hui, tu peux facilement te voir plus gros que tu ne l’es juste parce que tu as plein de potes sur Twitter ou Facebook. Ça ne veut pas dire que tu es quelqu’un et que tout le monde te connaît, ce sont juste des chiffres. Mais c’est important d’entretenir le contact avec les gens autour de toi, les potes, ceux qui te soutiennent. Je fais de la musique pour le plaisir. J’ai arrêté de bosser non seulement parce que ma musique devenait rentable et pouvait m’amener quelque part, mais aussi parce que je veux apprécier ma vie. Et c’est en faisant de la musique que je lui donne un sens.

Que faisais-tu avant de faire de la musique?

J’étais étudiant, dans le domaine de l’administration, ce genre de choses. Faire du classement, taper sur un clavier, c’est ce que je faisais. Rien de spécial! Je composais dans ma chambre d’étudiant, pendant mon temps libre.

Comment as-tu adapté cette musique de chambre à la scène, avec un groupe?

Le fait d’avoir un groupe aide beaucoup. Ils apportent leurs idées et leur façon de travailler pour la scène. Ils utilisent leurs instruments pour améliorer mes morceaux. Je voulais que le live soit une expérience différente de l’écoute du disque. L’important était de donner une autre vision de l’album, d’expérimenter, de rendre les morceaux plus intenses, plutôt que de jouer l’album tel quel. Ca aurait été chiant.

Oui, j’imagine que tu ne voulais pas être face au public derrière un laptop…

C’est clair… Et c’est pourtant ce que beaucoup de gens attendaient. En tant que fan de musique et allant moi-même voir des concerts, je sais ce que j’ai envie de voir. Il y a un temps pour l’ordinateur et l’électronique, mais j’aime voir des instruments, l’énergie que peut déployer un groupe. C’est ce que j’essaye d’insuffler le plus possible dans mon show.

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Tu as un flow très lent, très hypnotique. La première chose qui m’a frappée en écoutant ton disque a été ce sentiment que les mots semblent aller de ton cerveau directement vers le micro. Qui arrive en premier: le beat ou les paroles?

Oui c’est un peu ça, effectivement. Le beat et la musique viennent d’abord. J’utilise la musique comme une rampe de lancement pour écrire dessus. C’est très important car c’est le feeling dégagé par la musique qui va orienter mes paroles, c’est elle qui va me dire où aller. Mes paroles viennent le plus naturellement possible je pense. De temps en temps, je trouve juste un morceau de vers, puis un refrain, sur lequel je peux revenir peut être une semaine, ou même un mois plus tard. J’y travaille quand je peux, et je continue ce processus jusqu’à ce que le morceau soit terminé.

Quand as-tu su que ton premier album était prêt à sortir?

Pffff… C’est une question difficile! Je pense que l’on n’est jamais prêt! C’est là où les labels et les deadlines entrent en jeu. Si tu le souhaites, et si on te le permet, tu peux continuer à broder sur ta musique pendant des années. Mais c’est inutile, il y a un moment où il faut se dire qu’il est temps de sortir le disque et de voir ce que les gens en pensent. Et avec un premier album, le label te dit qu’il faut le sortir à telle date, donc tu es obligé de prendre ça en compte, comme un terminus.

Comment es-tu entré en contact avec Gilles Peterson?

Un ami du label connaissait ma musique via Myspace. Il a parlé de moi aux gens du label Brownswood qui se sont intéressés à mes morceaux. Ils m’ont demandé de leur envoyer une démo, de passer les voir, et Gilles était là! On a parlé de musique, de la manière dont je pourrais voir ma carrière évoluer. Il était emballé et m’a demandé si je voulais signer sur Brownswood. C’était étrange parce que j’habitais Coventry, et débarquer à Londres pour entendre dire que tel label voulait sortir mon album, c’était comme un rêve qui devenait réalité! J’ai saisi ma chance, j’ai bossé dur. Je suis fier d’être sur Brownswood et je leur suis reconnaissant pour tout ce qu’ils ont fait pour moi.

ghost5Tu n’appartiens pas vraiment à un courant musical en particulier. On peut entendre du hip-hop, du dubstep, de la soul… Le titre de ton album « Peanut Butter Blues & Melancholy Jam » est-il une manière de décrire ce côté éclectique de ta musique?

Non, ce titre est juste une photo instantanée de ce que j’ai ressenti en écoutant l’album terminé. Ça résume à la fois les sentiments dégagés par le disque, et la chose physique que je connecte à ces émotions: la nourriture (rires). C’est comme ça!

Quel est le rapport?

C’est justement ça le lien! Quand je ne vais pas bien, je mange. Ça ne veut pas dire que j’étais mal pendant la création de l’album, mais il y avait bien en moi cette mélancolie, ce blues que j’avais. Je voulais que ces idées se retrouvent dans le titre. C’est une manière d’établir une connexion physique avec des émotions, et dans ce cas, c’était la bouffe.

Et quel sera le plat pour ton prochain album? « Jelly Sorrow & Pancake Delight »?

(rires) Je ne sais pas. Tout dépend du contexte dans lequel j’écrirai l’album, mais j’aime l’idée de réfléchir sur le sentiment global de l’album.

Il est déjà dans les tuyaux?

Oui, ça devrait sortir à la fin de l’année, ou début d’année prochaine, je l’espère. On verra.

Te considères-tu comme un MC?

Pas vraiment. Je prends définitivement mes racines dans le rap et chez les MCs, mais je me vois plutôt comme quelqu’un qui parle au-dessus de la musique. Je n’aime pas trop être perçu comme un vocaliste, je fais les choses simplement.

Je suppose que, sur ton prochain album, il y aura un autocollant « Mercury Nominated »… Penses-tu que ça aide?

Oh oui, j’en suis sûr. Les gens regardent ton travail différemment lorsque tu as été nominé pour un Award. Je ne veux pas être réduit à cela, mais je trouve ça super. J’ai ça sur mon CV pour le reste de ma vie et c’est cool, mais je dois prendre du recul, essayer de faire la musique comme je l’ai faite la première fois. Les gens se disent sûrement « il a été nominé, sa musique doit évidemment être bonne« . C’est pourquoi je dois éviter de trop y penser et continuer à faire de la musique pour moi…

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