Interview – Fulgeance lève les masques!

Électron libre d’une nouvelle scène aux allures de syncrétisme électronique aux antipodes des confluences musicales imposées par la bande FM, Fulgeance nous démontre Ep après Ep une maîtrise toujours plus accrue d’un art jusque-là réservé aux fins connaisseurs de rythmiques alambiquées. Réanimant d’une certaine manière ces parties inertes de notre inconscient commun, puisant ça et là chez Moog, le dubstep, le funk ou encore chez Jay Dee, il est finalement à l’image de son monde: instable, de facto ultra-présent, poussé à revêtir de nouveaux masques. Tantôt Peter, tantôt Souleance, c’est Fulgeance, armé de ses MPCs, qui nous invite à investir son antre.

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Raconte nous un peu tes premiers pas dans la musique, la naissance de Musique Large, présente nous les acteurs qui sont sous sa coupe… J’ai aussi entendu dire que ton nom venait d’une soirée bien arrosée en compagnie de DéBruit…

Je viens d’une famille de musiciens amateurs: ma mère est pianiste, mon frère guitariste, ma soeur saxophoniste, et mon cousin multi-instrumentiste. Donc j’ai moi aussi du choisir mon instrument, et j’ai pris la basse. J’ai fait quelques essais avec des groupes de funk, puis j’ai été très attiré par la house music, le funk, la black music en général. Je suis donc d’abord passé par les platines. Je suis fan de l’age d’or de la french touch, la bonne, celle de Jess & Crabbe, de Daft Punk; mais aussi des écuries Warp, Ninja Tune ou Plug Research. Puis j’ai découvert cette merveilleuse et atrayante machine nommée MPC2000. Et tout est parti de là, de cette possibilité de sampler et de jouer n’importe quoi, de jouer « live », de taper des beats, des basses, des sons auxquels tu n’aurais jamais pensé, tout en étant limité par sa mémoire qui te force au final à aller à l’essentiel. En ce qui concerne le label, en effet, ca s’est fait après une soirée arrosée, mais pas avec Débruit (qui l’a rejoint plus tard). Quant à Fulgeance, c’est avec Pierre Brissonnet – aka Rekick, boss et dj label – que ce nom est apparu, comme un mauvais surnom auquel je me suis plutôt bien fait finalement… C’est juste que, à huit heures du matin avec un mal de crâne de vénère, son radio réveil envoyait une chanson d’un groupe amateur de la RATP intitulée « Fulgeance Bienvenüe », du nom de l’ingénieur en chef du métro parisien… Voilà, il n’y a pas d’explication, c’est juste un nom chelou, plutôt moche, et que tu bouffes en surnom. Mais maintenant je l’adore, il est unique car je l’ai écrit avec un « ea » alors qu’e c’est normalement « Fulgence ».

ful2Parlons un peu de cette MPC. Beaucoup de producteurs comme Thavius Beck considèrent que son exploitation, et la musique qui en découle, sert une sorte de concept post-Jay Dee…

Oui, MPC, station de production hip hop, Jay Dee etc… Bien sur, J Dilla est bien plus joué dans les soirées post mortem qu’il n’a évolué lui même à Paris ou à Londres… Des fois, je trouve ça « too much ». Mais encore une fois, et je le dis souvent, je ne viens pas de cette génération « beatmaking ». Je suis plus un musicien du funk, de la house, et de l’electronica. Le hip hop a certes été une de mes inspirations, une très grande inspiration même, mais je ne viens pas de là. Aujourd’hui, je vois même les Inrocks parler de MPC pour des artistes qui utilisent des MPD (contrôleur midi Akai), tout ça parce que la MPC est devenue « hype »… D’ailleurs, je vais bientot ne plus m’en servir (sic): c’est une machine devenue archaïque, avec une faible mémoire, bien qu’elle soit solide et de trés bonne qualité au niveau son.

Sens tu toi-même une certaine évolution dans le travail de sampling? Te sens-tu plus à même de les retravailler jusqu’ à en proposer une nouvelle lecture?

Oui, je pense qu’il est important de toujours amener sa propre « sauce » dans un track. Parfois, j’aime laisser un sample tourner. Mais quand tu découpes, rejoues avec les pads, et que tu arrives à des grooves très bizarres qui ensuite créent une autre mélodie, une autre basse, c’est assez jouissif. Les samples ne sont pas souvent la base de ma composition, mais j’aime beaucoup ce procédé, bien qu’il soit capable d’ouvrir autant de portes qu’il peut en fermer.

Parles-nous de ta collaboration avec l’artiste Alice Dufay… Qui est-elle? Qu’apporte sa contribution à tes lives?

Alice Dufay est une artiste pleine de talent, elle est aussi ma princesse de tous les jours! Son travail s’oriente sur le dessin, les collages, les textures, et couleurs aux traits fins. J’aime la fraîcheur de son design, sa vision des choses. Ses traits simples apportent parfois plus de sentiments, plus de sensibilité à son travail. Elle compose chaque design associé a Souleance (EPS,  7″, et LP à venir), mais a aussi fait ma pochette pour le EP « Smartbanging » (One Handed Music/UK). Nous avons en commun un projet nommé BEATS&FACES, qui présente les artistes que nous aimons, qu’on a rencontré, et qui sont au final des amis associés à cette génération de producteurs electro hip hop, plus généralement de « beat music » (Flako, Dorian Concept, DéBruit, Lilea Narrative…), des designers (Ease, Charly Lenoir) et des djs (Rekick, Ngoc Lan, Phuncky Doyen, Mondayjazz…). Tout cela s’organise sous forme de portraits « sans visage » exposés lors des dates ou je joues, et ou Alice intervient en « live painting », dessins et collages. Ces évènements ont eu un grand succés au Japon, en Tunisie et en Allemagne notamment. C’est dur à mettre en place, mais j’aime les gens qui adhèrent à une association entre art visuels et musique. Aujourd’hui, Il faut prendre ce risque car, pour moi, certaines soirées peuvent être très redondantes. En parallèle, Alice travaille aussi sur son expo ou elle rassemble l’ensemble de ses oeuvres, et remue le milieu artistique caennais via sa Galerie « Oh! ».

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Quel est ton regard sur l’évolution de la scène musicale qui t’est proche?

J’aime beaucoup la « dance » music, dans le bon sens du terme. Mais j’ai un peu de mal avec elle en ce moment en France. Je la trouve de moins en moins curieuse… Après, j’aime beaucoup  l’arrivée d’une musique plus riche en sensibilité, comme le groove de DéBruit, Lilea Narrative, ou Powell. En ce moment, des groupes excitent mon oreille comme GabléPneu, Cercueil, Wine… Chaque scène se développe et cherche toujours à évoluer. Mais j’aimerais voir de jeunes kids me surprendre avec une house débridée, une techno riche en mélodies, et pas toujours cette même chose over-compressée, jouée à coups de click sur Ableton. Je ne veux pas non plus dire qu’il n’y a rien, parce je ne peux pas tout voir ou tout écouter. Mais on sent que cette scène  se mord un peu la queue en France, alors qu’elle explose aux USA, en Europe de l’Est ou en Angleterre en mixant dubstep, 2step, hip hop, le tout avec un résultat bien plus humain…

Tu as récemment concédé que tes désirs étaient portés sur des collaborations avec Vast Aire, Mike Ladd ou encore Ahu… Qu’en est-il?

Ahhh, c’est tout un travail aussi. Pour l’instant, je n’ai pu le faire qu’avec un duo de MCs d’Atlanta nommé 215 The Freshest Kids sur le track « Bien Rond », sorti à l’origine en instru sur mon EP « CHICO » chez Musique Large. Ca prend du temps, mais je pense toujours à Mike Ladd, Ahu aussi qui a récemment sorti comme moi un maxi sur One Handed Music. Je suis aussi en contact avec Beans de Antipop Consortium, Das Racist, et des mcs talentueux et malheureusement pas assez connus comme Yinka (Athens) ou Kadence (Ann Arbor/Michigan). Donc tout cela se fait progressivement. J’aimerais aussi bosser avec des artistes decouverts récemment comme Ceschi (Fake Four) ou Death Grips (!!!), mais rien de sûr… Ces featurings seront sur mon album à venir fin 2011 ou début 2012 sur Musique Large.

ful4On te sent plus que jamais investi sur le projet Fulgeance… Aurais -tu mis de côté le Peter Digital Orchestra? Et Souleance dans tout ça?

Oui, Peter Digital est en pause, il doit se refaire, repenser aussi son set live. Mais la bonne chose est qu’il est en contact avec Greco Roman, le label de Joe Goddard (Hot Chip) pour un maxi incluant des collaborations. Mais il ne veut pas en dire plus… Pour Souleance, tout va bien, l’album est en finition, avec des featurings de Shawn Lee, Alice Russel, et Raashan Ahmad pour un titre qui sera pressé en 45 tours chez First Word Records avant la sortie du disque. Des dates bien cool arrivent aussi, comme la première partie de Dj Shadow à Marseille,  les Nuits Sonores, et le Worldwide Festival à Sète. Donc oui, je me concentre sur Fulgeance, parce que j’ai toujours favorisé ce projet, bien qu’il soit le plus personnel et le moins accessible. Comme quoi, la curiosité des publics existe toujours!!

Au delà de l’utilisation de différentes ambiances musicales par lesquelles tu es passé, penses-tu que toute cette « schyzophrénie » soit un exutoire? Pourrais-tu un jour te passer de l’une de ces entités?

J’ai eu un autre projet nommé Connecticut (Eklektik Records) que j’ai du abandonner parce que je n’avais pas assez de temps, je ne pouvais plus rester concentré sur les autres, et ça m’a vraiment fait une drôle de sensation…. Cela fait toujours bizarre, mais on rebondit. La chose qui m’excite dans le fait d’avoir  plusieurs identités est que chaque projet a sa propre personnalité. Peter Digital est un exutoire pour mon amour de la dance music, et je peux même parfois y coller mon coté « putassier » et provocateur. C’est un exercice plus orienté sur le show et l’énergie. Souleance, quant à lui, me replonge dans la black music que j’aime tant. Soulist, qui fait partie du duo, y apporte de la matière et du style ainsi qu’un équilibre, ce qui rend le projet plus accessible. Enfin, Fulgeance me permet un peu tout à la fois. Disons que c’est un peu plus « moi ». Mais j’essaie de garder chacun d’eux dans un style assez défini. Le jour ou Peter Digital mourra, c’est Fulgeance qui pourra enfin faire des compositions « up tempo », avec son style, hors des limites « low club ». En ce moment, j’ai aussi envie de reformer un groupe ou un duo avec plus de compositions instrumentales, avec une basse, une batterie, etc… Si possible avec un coté post rock de Chicago en y apportant quelques ajouts électroniques… Si j’ai le temps!

Qu’est ce qui te pousse encore à créer? Quelle est ta journée type de beatmaker? Comment travailles-tu?

Ce qui me pousse a créer, c’est écouter du son, faire la teuf avec mes potes, rencontrer du monde qui aime la bonne musique,  rencontrer des artistes talentueux et modestes, qui défoncent trois fois plus qu’un artiste renommé. C’est aussi cuisiner, écouter, changer mes procédés de composition… C’est variable, mais les pauses font aussi du bien. Rien de tel qu’une bonne session jeux videos, ou un week end en campagne, tu vois? « Glander », c’est une sorte de sage période de ressource des temps modernes selon moi! Mais plus sérieusement, des rencontres avec des groupes comme Gablé, Baron Rétif & Concepcion Perez, Ben Butler & Mousepad me collent de claques régulières. Et ces « claques », on le sait bien, ça booste ton envie de re-créer, composer, inventer, séduire les foules et les auditeurs.

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Aquoi ressemble ton studio?

Mon studio, c’est mon salon, un mur entier avec un bureau, des enceintes, une table de mixage, des platines, des vinyles, une MPC2000, une mpd, des claviers, des synthés, et un laptop. Tout cela dans un magnifique bordel de cables!!! Même si un réel studio me manque, j’ai là une certaine liberté, une vie autour de moi, et ça change tout. Spéciale dédicace à mes « réac » de voisins  en passant! Mais l’envie d’un vrai studio me hante souvent. Pouvoir entreposer plus de claviers analogiques, inviter tes potes pour une « jam session », enregistrer « live »… Enfin
un jour viendra, une major me payera un studio ?? Qui sait…

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2 réponses à Interview – Fulgeance lève les masques!

  1. Noodles 13 octobre 2011 à 22 h 17 min #

    Merci pour cette interview, mais… mais… Fulgeance, reviens avec Connecticut, allez quoi !

  2. sly 22 octobre 2011 à 17 h 41 min #

    carrément Connecticut c’était mortel ! Espérons qu’il ya ait vraiment une collab avec Death Grips et Ceschi !

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