Interview – Fujiya & Miyagi, du Serge plein la bouche

Ce 21 avril 2011 au Grand Mix de Tourcoing, les faux japonais Fujiya & Miyagi clôturent une soirée de concerts éclectiques débutée avec Jon Hopkins et Gold Panda. Derrière des prestations live enjouées se cache David Best, leader timide qui nous parle de son dernier album « Ventriloquizzing » avec la même ferveur que de Serge Gainsbourg, influence parmi les influences. Un héros national avec qui il partage – d’une certaine façon mais sans jamais l’égaler – onomatopées, arrangements funky et chuchotements monochordes, construisant au fil des albums un mélange chaud-froid propre au groupe. Entretien autour d’un café…

fu1

David, ce n’est pas ta première fois au Grand Mix?

David Best: Effectivement, c’est la deuxième fois. La première était vraiment bien. C’est marrant parce que tu as tendance à oublier les lieux où tu joues jusqu’à ce que tu y reviennes à nouveau. Là, tu te souviens des loges, de l’escalier, de la cour… Par contre, je me souviens du show! Quelqu’un m’a justement dit qu’il avait bien aimé la première fois, et ça rafraîchit la mémoire. J’aime jouer en France!

Quel est le meilleur pays pour jouer selon toi?

J’adore voyager en Amérique. New York, San Francisco… Mais le meilleur public est en Irlande. C’est vraiment sans prétention, ils n’ont pas peur de montrer qu’ils aiment ce que tu fais. De mon point de vue, le meilleur public, c’est celui qui veut que tu sois bon, et pas l’inverse! C’est difficile de bien jouer quand les spectateurs sont statiques. En fait, tu peux toujours faire la même chose qu’au concert précédent, mais la qualité du show va vraiment dépendre du public.

Parlons maintenant du dernier album de Fujiya & Miyagi, « Ventriloquizzing », qui démarre sur des sons froids clairement inspirés par Kraftwerk. Tes influences viennent elles principalement d’Allemagne?

Historiquement, je pense qu’on est étiqueté de la sorte, tout le monde nous voit influencés par des groupes allemands comme Can, Neu, Cluster… Je les aime tous. C’est vrai que cette froideur sonne très Kraftwerk mais, en termes de rythmes, on est allé plus loin que notre album « Transparent Things ». Pour parler de la France, mon chanteur préféré est Serge Gainsbourg…

fuji2…(en chœur, ndlr) Bien sûr!

Je suis aussi un fan du compositeur américain Terry Riley que j’ai écouté plus que n’importe quel autre ces dernières années. Mais notre son ne vient pas vraiment de là. Je pense que, sur ce disque, nos influences ne sont pas qu’allemandes. On s’est aussi inspiré de groupes comme Suicide ou d’autres trucs électro américains des années 70. Par rapport à nos autres opus, je pense que l’on a fait celui-là sans savoir comment ça allait sonner, c’était naturel. On a fait beaucoup de chansons qui ressemblent de près ou de loin à du Kraftwerk, et fatalement on te compare toujours aux groupes que tu as « utilisé » en premier. Si tu aimes leur son, tu ne peux pas aller à l’encontre de cela, la différence se fait surtout sur le plan mélodique.

Donc tu es anglais, tu aimes la musique française, allemande et américaine, et tu as un nom japonais… Quel est le lien?

Ce nom japonais a été choisi complètement au hasard! Je pense que si on en avait un autre, on serait perçu différemment. Mais une fois que tu as donné un nom, tu es bloqué! Par exemple on aimerait bien s’appeler Microwave Fusion, mais on est Fujiya & Miyagi! C’est lié à l’amour de la musique, de ses différents styles. Par contre je ne suis pas fan des Kinks, ni des grands groupes anglais. Je n’ai jamais été particulièrement intéressé par les Beatles. Je pense qu’ils ont fait de bonnes chansons, mais ça na jamais été mon truc. Pour moi, il n’y pas de limites en termes de musique, je peux écouter de la musique turque sans problème…

Selon toi, quelles sont les principaux changements entre « Ventriloquizzing » et le précédent?

Je pense que le problème entre « Lightbulbs » et « Transparent Things« , c’est qu’ils sont trop similaires étant qu’on a travaillé de la même manière. La vraie différence est entre « Lightbulbs » et « Ventriloquizzing ». Ce dernier est bien plus rempli de mélodies, de couches, de textures… Nous avons travaillé avec un producteur californien, Tom Monahan. Le fait de travailler avec quelqu’un nous a beaucoup aidés, à nous rendre compte de nos défauts d’assemblage par exemple. D’habitude, on se pointait avec nos morceaux en disant « tiens,  voilà la chanson, et c’est comme ça qu’on l’a enregistrée« . Alors que quand tu travailles avec quelqu’un qui a du recul, il est capable de te dire « on va le faire différemment« . La dernière chanson de l’album, « Universe », était par exemple très différente à la fin en comparaison avec la version de base. Au début, c’était très riche, avec des beats rapides… Tom a proposé de le déshabiller un peu, et c’est devenu une sorte de mantra, une fin d’album, un morceau un peu stone. On a donc appris des manières différentes de travailler. Côté paroles, c’est moins arty je pense. Tout le monde utilise les adjectifs « moody » et « dark » mais c’est à mon avis plus profond. Sur « Lightbulbs », il n’y avait pas beaucoup de musique en fait, c’était une combinaison de drums, de rythmes et de mots. Un disque plus rythmique que mélodique ou à textes tu vois.

fuji3

Tu as une façon particulière de chanter, en chuchotant, en hachant bien les mots. Parfois ça me rappelle Serge Gainsbourg ou même Alain Bashung…

Je lisais justement un article sur Alain Bashung il y a peu de temps, à propos d’un disque que Serge à écrit pour lui (il me montre la page web sur son téléphone, ndlr)!

Quelles est la chose la plus importante pour toi. Le sens ou le son des mots?

Je pense que c’est une combinaison. J’essaye de jouer avec les mots et de leur donner un sens en même temps. Et honnêtement, mon style vocal est limité à la base. Je ne sais pas chanter! Je ne l’ai pas choisi, c’est juste que physiquement, je ne peux pas. Quand tu connais tes limites, tu fais avec ce que tu as. Ça ressemble à mes chanteurs favoris comme Damo Suzuki de Can qui chuchote beaucoup, ou Mark E. Smith qui a une voix très singulière. Mais tu peux quand même t’en servir comme d’un instrument, dans la sonorité ou la répétition.

Personnellement la répétition ne me dérange pas. Peu importe si tu dis yoyo cinquante fois dans la chanson, c’est comme une mélodie!

Oui tout à fait, c’est comme un clavier ou une guitare. C’est comme Serge sur « Ford Mustang », ou ses idées du genre « Shebam, pop, blop, wizzz »! (« Comic Strip », ndlr). Et pourquoi pas! Toutes les chansons n’ont pas besoin d’être profondes au niveau des textes, de parler d’amour ou de la condition humaine. La preuve, tu peux faire des chansons qui parlent de yoyos! (rires)

En jetant un œil à la discographie de Fujiya & Miyagi, j’ai remarqué que chaque album était sorti sur un label différent…

Oui, je peux même te dire qu’on sort souvent le même album sur trois labels différents dans le monde, et en même temps! (rires) C’est comme vendre un téléphone trois fois, c’est mieux. Et puis c’est difficile de passer par un label anglais et de débarquer aux Etats-Unis pour la première fois. Pour le dernier, c’est Grönland qui s’en est chargé pour l’Europe. Tu sais, on fait toujours des one-album-deals. On enregistre tout nous-mêmes, et on cherche un label après.

fuji4Pour le prochain, ça sera donc une autre structure?

Pourquoi pas, mais ça peut être la même, ou ça peut sortir chez nous.

Es tu à la recherche du label parfait?

Quand j’étais gosse, j’achetais souvent des disques parce que ça sortait sur tel ou tel label. J’achetais les sorties de chez Warp, Sub Pop ou 4AD par exemple, des labels qui ont une identité forte. Mais aujourd’hui, notre identité, c’est de tout faire nous-mêmes. Donc je me fous un peu du label sur lequel ça va sortir! Si les gens aiment, ils achèteront. Dans le futur, peut être qu’il n’y aura plus de labels, que les gens achèteront directement à l’artiste…

Peux tu m’en dire plus sur l’artwork? Vous semblez y attacher beaucoup d’importance…

Pour « Ventriloquizzing », j’ai d’abord pensé à Tadenori Yoko, une artiste des années 60 qui fait des œuvres moitié japonaises-moitié pop-art. Je voulais un truc dans ce genre, qui regroupait les idées de l’album. On a alors cherché des gens susceptibles de travailler sur la pochette. On voulait la faire nous-mêmes, mais ça prend du temps… On a donc demandé à une londonienne et on en est content. Elle a mis des cercles au lieu de mettre nos visages, et on apprécie. Je n’aime pas les disques avec des photos. Beaucoup de groupes font ça, et je trouve que ça enlève tout le mystère. Quand j’achetais des disques de Joy Division, je trouvais ça cool de voir ces pochettes noires et blanches à l’extérieur comme à l’intérieur. Imagine si, en ouvrant le livret, tu voyais des photos du groupe en train de boire des bières. Ca casserait le mythe! On a eu de la chance avec les gens qui ont travaillé sur l’artwork et les vidéos que tu peux voir en concert, avec les marionnettes. C’est important pour nous que les gens puissent regarder la vidéo, puis le batteur, le chanteur, et à nouveau la vidéo… On bouge sur scène, mais ce n’est pas toujours suffisant. On n’est pas Jon Bon Jovi! J’ai toujours en tête des groupes qui ont une identité forte comme Devo ou Kraftwerk.

Parfois vos instrumentations sonnent de manière très cinématographique, un peu comme du John Carpenter…

Oui, on adore John Carpenter!

Etes-vous intéressés par la composition d’une bande originale de film?

Oui, on adorerait! Au départ, Carpenter était une grosse influence, avec des soundtracks comme « Assault On Precinct 13 » ou « Escape From New-York ». On aimerait bien sonoriser ce genre de truc, un film de science-fiction. Mais à partir du moment où il s’agit d’une B.O., ça nous intéresse, ça va plus loin qu’un album. Serge en a fait beaucoup. « Cannabis » et « Anna » font partie de mes albums favoris de Gainsbourg. Ça date de 67/68. « Anna » est génial, il y a la chanson « Boomerang » dessus (il se met à la fredonner avec un grand sourire, ndlr). J’espère que quelqu’un sur cette Terre aime notre musique au point de nous demander un jour de faire la B.O. de son film!

À lire ou écouter également:

Une réponse à Interview – Fujiya & Miyagi, du Serge plein la bouche

  1. mehdi 29 juin 2011 à 9 h 51 min #

    Un gros côté !!! tout de même… bien sympa toutefois

Laisser un commentaire