Interview : Fred Ones (02-2004)

Alors qu’on s’attendait à un nouvel album de Sonic Sum, tu débarques sans prévenir avec un album solo. Pourquoi ce choix? Est-ce du à une question de timing par exemple?

Complètement. Le fait d’attendre que le nouvel album de Sonic Sum sorte, du fait de négociations, m’a laissé du temps pour mener à bien mon propre projet. « Films », le deuxième album du groupe, est sorti uniquement au Japon donc peut être que certains d’entre vous le trouveront sur internet. Un maxi va également bientôt sortir là-bas avec deux inédits et des remixes de The Opus et d’un compère de Mike Ladd, Bruce.

Comment as-tu abordé cet album pour vraiment te différencier de Sonic Sum vis-à-vis du public?

C’est complètement différent de Sonic Sum puisque le groupe est composé de quatre membres qui font aussi sa personnalité. J’étais seul pour « Phobia Of Doors » qui illustre logiquement mon point de vue musical. Uniquement. Mais quand tu regardes bien, Sonic Sum est sur « Phobia Of Doors », puisque « Test » est coproduit par John, « Some Seeds » est coproduit par Erik, et Rob apparaît sur « One Last Stab ». Le style de l’album est différent du fait qu’il est moins complexe que ce que nous pouvons faire tous ensemble. Cependant, j’espère que les gens le trouveront tout aussi créatif.

Comment s’est fait le choix des featurings?

Ce sont tous des gens que je connais. J’ai tourné avec Mike Ladd pendant un moment et cela m’a permis de rencontrer des mc’s comme Slug, qui est un mec vraiment sympa. Je connais Vast Aire par le biais de la connexion Def Jux – Ozone, et parce que nous avons un peu tourné avec Cannibal Ox. Yazeed est de mon crew… Enfin bref, tous les gens présents sont des amis en quelques sortes ou des mc’s que je respecte particulièrement. Ca a donc été très facile de réunir toutes ces personnes et de me décider.

Qui, absent sur « Phobia Of Doors », aurais tu aimé avoir?

J’aurais aimé enregistrer un morceau avec Priest… Tellement de gens en fait! Mais je suis vraiment heureux d’avoir déjà toutes ces personnes que j’apprécie, et qui sont en quelques sortes irremplaçables dans mon esprit. Ils font vraiment tout l’album même si ce ne sont pas des artistes très connus, même si toi et d’autres les connaissez certainement.

Tu expliques le titre de ton album comme une métaphore pour les gens qui craignent les expériences nouvelles. Est-ce que l’innovation est le critère le plus important dans ta démarche musicale?

Je pense que c’est très important d’essayer d’être différent. Je n’ai pas eu peur de prendre quelques risques en terme de production et même de chant. « Phobia Of Doors » vient d’un texte de Rob Sonic sur « Films ». Je l’utilise pour faire prendre conscience aux gens qu’il ne faut pas qu’ils s’agglutinent tous vers la même porte.

Appliques tu cette même vision des choses dans ta vie quotidienne? Que dirais tu à ceux qui ont peur de faire face à l’inconnu?

Nous avons tous peur de choses que nous ne connaissons pas. Plus tu es intelligent, moins tu es ignorant, moins tu as peur. C’est aussi une critique du mainstream en matière de musique. Des extraits de « Phobia Of Doors » passeront uniquement sur des college radios tard la nuit. Certaines portes sont petites et dures à trouver mais il faut parvenir à les prendre, à faire de nouvelles expériences musicales. Ce genre de raisonnement aide les gens à mieux se connaître, à se révéler. Moins tu essayes de grandir, plus tu es vulnérable et moins tu pourras parler de choses et d’autres. C’est comme vivre dans une petite bulle, comme beaucoup d’américains vivent actuellement. C’est le problème de notre pays. Les Etats-Unis ne sont pas ouverts d’esprit. Regarde les radios par exemple. Aucune ne passe des musiques autres qu’anglophones. Jamais tu entendras du rap français sur les radios américaines, ou même juste du rap indépendant. Tout le contraire de ce que l’on peut entendre en Europe. Les USA sont dans une bulle, et un film comme « Bowling For Columbine » illustre parfaitement cela.

Rob Sonic est maintenant sur Def Jux. Quelles sont les conséquences de cela sur Sonic Sum?

Heureusement, elles sont bonnes! Notre public s’élargit, on vend un peu plus. Cela permet d’accroître notre nombre de fans, de faire patienter ceux qui nous connaissent déjà, avant que notre deuxième album sorte en Europe et aux Etats-Unis.

Comme tu le disais toute à l’heure, tu as tourné avec Mike Ladd qui est un artiste très éclectique. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté musicalement parlant?

Bonne question. Il m’a aidé à penser la musique différemment. Par rapport, à ta question de toute à l’heure, c’est un artiste qui déniche les petites portes. C’est un producteur incroyable qui essaye toujours d’aller un peu plus loin. C’est une très grosse influence pour moi, surtout en terme d’arrangements. C’est un roi en la matière qui te force à ne pas proposer un éternel loop mais à construire un morceau avec une intro, un couplet, un refrain, le tout agrémenté de breaks et toutes autres petites choses qui font la différence. Il amène un mouvement créatif dans les morceaux. Je ne sais pas si il est éclectique mais il fait vraiment de la musique, tout simplement. Il ne tombe jamais dans la facilité. Son hip hop n’est pas seulement expérimental, il est aussi progressif. Il propose plusieurs options pendant que d’autres ne te laissent pas le choix.

Y a t-il une nouvelle direction musicale dans laquelle tu aimerais aller?

Oui, je suis tenté par les bandes originales de films par exemple. Avant de faire partie de Sonic Sum, je faisais des beats. Le groupe m’a aidé à trouver une nouvelle manière de mettre au monde des morceaux. Erik et Rob m’ont vraiment aidé à voir le hip hop autrement et mettre plus l’accent encore sur le songwritting. J’y vais étape par étape. Je fais aujourd’hui partie d’un groupe, j’aimerais aujourd’hui faire de plus en plus de productions. Je veux tenter de nouvelles choses, si possible encore plus musicales.

Ecoutes tu ce qui se fait en hip hop expérimental comme Anticon par exemple? Pour toi, le hip hop doit il être forcément engagé?

Pour être franc avec toi, je connais très peu ce qu’ils font. J’ai mon propre studio dans lequel je passe mes journées et je ne prends même pas la peine d’aller rendre visite aux bureaux Def Jux pour écouter ce que le label sort de nouveau. Je suis dans ma bulle. Pour ce qui est de l’engagement politique, j’aime le contenu des textes de Insight qui est un artiste très technique. J’aime ce genre de hip hop, et c’est dans cette voie que j’aimerais avancer. Aujourd’hui, des groupes comme Dead Prez ne sont pas autant mis en avant que Public Enemy autrefois. C’est en quelques sortes une preuve que le rap est devenu très puissant. Il gène. Les gens doivent faire ce qu’ils ont envie, que ce soit politique ou non. Seulement, l’équilibre doit se faire entre les artistes aux messages positifs et les autres. Mon album est positif, n’est pas le plus politiquement correct, mais reste fun. Toutefois, je tends vers un hip hop de plus en plus engagé. Pour moi, le hip hop qui sert de décor aux mecs qui étalent leur richesse n’a pas de sens. Le rap est une musique à texte dont toutes les formes doivent être représentées équitablement dans les médias. Les kids grandissent aujourd’hui en écoutant uniquement des mc’s comme Jay Z ou Puff Daddy. Ils veulent tous être 50 Cent.

Si tu es si intéressé par le côté politique du hip hop, penses tu un jour passer à un autre support tel que le livre?

Pour cela, je devrais prendre le temps de lire un peu plus et de mieux comprendre la politique. Je pense plutôt rester à ce que je sais faire et informer ainsi les gens du mieux que je peux. Ma femme pourrait sans problème s’atteler à une telle tâche, et ce serait sûrement un bon bouquin, mais pas moi. Quand j’étais jeune, le hip hop était plus positif parce qu’il était plus équilibré. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et je me suis juré de faire des efforts pour rétablir cela.

En tant qu’artiste, quel est ton avis sur le téléchargement gratuit?

Que les gens téléchargent si ils le souhaitent. Mais quand on aime un disque, autant l’acheter, la qualité n’en sera que meilleure. Il faut juste avoir en tête que lorsque vous téléchargez, cela empêche des artistes indépendants de gagner leur vie et de continuer à faire de la musique dans de bonnes conditions. Il faut soutenir les artistes, surtout les indépendants. Vous payez des impôts, j’en paye aussi, vous devez aller bosser, j’y vais aussi. Le hip hop n’est pas aussi lucratif qu’on le pense. Je vis des ventes de mes albums et si je ne vends pas assez, j’aurai encore plus de difficulté à trouver un label et un distributeur.

Quels sont les projets de Fred Ones et Sonic Sum dans un futur proche?

Obtenir, je l’espère, une distribution aux Etats-Unis et en Europe, et repartir en tournée. En ce qui me concerne, promouvoir « Phobia Of Doors » et commencer à travailler sur d’autres projets, avec d’autres personnes, notamment Erik. Peut être que nous aurons aussi l’opportunité de faire un troisième album de Sonic Sum. J’aimerais aussi faire marcher mon propre studio et investir encore un peu plus dedans.

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