Interview – Francis Gooding, ou l’Afrique du Sud avant les vuvuzelas

Historien et musicologue, Francis Gooding est avant tout un passionné de musique. Collaborateur de Strut Records et grand artisan des compilations « Next Stop Soweto », il nous éclaire sur les origines du mbaqanga et du jazz sud-africain.

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Comment as-tu rencontré les gens de Strut Records?

Francis Gooding: Mon premier travail pour Strut consistait à écrire des notes pour le livret de la compilation « Calypsoul ». Pour cela, j’ai collaboré avec Duncan Brooker qui s’est chargé de les réunir et les mettre en page.

Comment définis-tu ton travail pour les compilations « Next Stop Soweto »?

Nous avons essayé de montrer des aspects de la musique sud-africaine qui n’avaient jamais été présenté à l’extérieur de ce pays auparavant. Bien qu’il y ait déjà eu des collections de mbaqanga et de jazz sud-africain, trop peu laissaient entendre des morceaux très peu connus des années 70, ou creusaient dans de telles profondeurs du jazz sud-africain. Personne ne connait non plus le funk et la soul d’Afrique du Sud… Je définirais donc ce que nous avons déjà fait comme le commencement de quelque chose, d’une documentation qui doit encore être complétée.

Pourquoi avoir découpé cette compilation en trois parties?

Parce qu’il y avait trop de bonne musique pour en faire qu’une seule. Les styles sont différents, et chaque partie mérite une attention exclusive.

Peux-tu nous expliquer ce que sont le marabi et le kwela, deux styles qui ont influencé le mbaqanga?

Le marabi est la musique urbaine d’autrefois jouée à base d’un piano autant influencé par le son américain que le son africain. C’est plus encore le précurseur méconnu des itérations jazz sud-africaines que le mbaqanga. Le kwela est plus populaire en revanche, bien qu’il soit lui aussi plus lié à différents styles de jazz qu’au mbaqanga moderne. C’est une musique de rue, jouée au penny-whistle (flûte à six trous proche du pipeau), qui combine le jazz à des structures et mélodies africaines. Mais ces deux styles de jazz étaient déjà connus son le nom mbaqanga dans les années 40 et 50. Celui qu’on connait et qu’on appelle ainsi aujourd’hui est arrivé après.

sow3Quelle est la particularité du mbaqanga de Soweto par rapport à la musique sud-africaine en général?

Généralement, on y trouve une proéminence de chants harmoniques féminins opposés à des voix masculines profondes, comme un développement circulaire des structures dans les arrangement, et un style zulu dans la subtilité du jeu de guitare.

Où avez-vous trouvé les bandes pour ces compilations?

Ces collections ont été masterisé à partir de vinyls. Dans quelques cas seulement, les maisons de disques possédaient autrefois les bandes originales, mais elles les ont perdues.

D’après toi, pourquoi et comment les musiciens sud-africains ont été influencés par la musique américaine comme la soul par exemple?

L’Afrique du Sud a toujours beaucoup été en contact avec la musique américaine au travers de ses grands ports militaires, comme Simonstown où les navires américains s’arrêtaient. Du coup, les sud-africains n’ont pas été exemptés de la domination de la musique commerciale américaine sur la planète toute entière. Mais pourquoi la soul en particulier? Dans les années 70, c’était comme naturel et inévitable pour la musique africaine d’être le reflet de son homologue américaine. C’est pourquoi quelques artistes noirs américains ont tourné dans le pays. Je pense notamment à Booker T qui a été une grosse influence pour beaucoup d’artistes.

Quelle a été précisément l’influence de l’apartheid sur le mbaqanga?

L’apartheid a surtout eu une grande influence sur la façon de distribuer la musique. Contrairement au jazz, le mbaqanga était censuré par l’Etat puisqu’il était le moyen d’expression d’un langage spécifique (Zulu, Sotho, Shangaan…) diffusé dans des endroits spécifiques, pour essayer d’encourager l’identité tribale, renforcer les différences ethniques, essayer de ralentir le développement d’une conscience moderne et urbaine. Mais, bien sûr, l’Etat a fait fausse route, et la musique s’est immédiatement révélée comme un vecteur de fierté et de nationalisme.

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Quelles sont les autres influences de la musique sud-africaine?

Il y en a trop. Les musiques traditionnelles sud-africaines bien sûr, mais aussi le bebop, le ragtime, le stride, le disco, le rap… C’est même devenu une tradition d’être influencé par beaucoup de styles. Mais toutes les musiques modernes font de même, peu importe d’où elles viennent. Une chose est intéressante je pense: l’Afrique du Sud n’a pas été touché par les influences latines, à la différences d’autres pays d’Afrique qui en ont été submergés.

Quels autres styles de musique étudies-tu?

Il y a encore trop de choses méconnues sur l’Afrique du Sud qu’il reste à découvrir et faire découvrir pour que je regarde ailleurs pour l’instant. Je suis complètement impliqué là-dedans. Mais j’écoute beaucoup de rap contemporain et de jazz.

Quel disque a changé ta vie?

Il y en a beaucoup. Les disques de rap que j’écoutais quand j’étais jeune: « Step In The Arena » de GangStarr, « Nation Of Millions » de Public Enemy, Public Enemy, « 3ft High & Rising » de De La Soul, « Gangster Chronicles » de London Posse, et bien d’autres. Ces disques ont eu une grande influence sur moi et je les aime toujours. Par rapport aux compilations Strut, la réponse est « Black Lightning » de Abdullah Ibrahim que j’ai écouté pour la première fois à la même époque que les albums rap que je viens de citer. Mais la vie est en perpétuel changement, donc je pourrais très bien t’en citer d’autres demain.

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