Interview – Femi Kuti, au nom du père

Présent en France pour la promotion de son nouvel album « Africa For Africa« , c’est dans un hôtel du 20ème arrondissement que nous avons eu la chance de rencontrer Femi Kuti, impressionnant de détermination, de sérénité et de gentillesse. Avec une lucidité à toute épreuve, il nous donne sa vision de la musique, de l’Afrique et de son engagement, tout en rendant sans relâche hommage à son père Fela et à l’importance de son combat pour le Nigeria.

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Pour ton nouvel album « Africa For Africa », tu as choisi d’en revenir aux racines de l’afrobeat en enregistrant à Lagos, dans le vieux studio Decca, alors que tu avais enregistré « Day By Day » à Paris. Pourrais-tu nous expliquer ce choix?

Femi Kuti: A Paris, nous n’avions jamais assez de temps. Et puis il aurait fallu acheter un billet d’avion pour 15 personnes en provenance de Lagos. Cela aurait coûté bien trop cher. Nous avons donc cherché un studio au Nigeria, ce qui, en plus, engendrait beaucoup moins de stress dans l’organisation. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de grand studio d’enregistrement à Lagos. Le Decca était fermé depuis longtemps déjà. La dernière fois que j’y ai enregistré, c’était en 89. Il fallait donc y faire des travaux de rénovation, et c’est ce que nous avons fait jusqu’à ce que tout soit ok. Mais au final, tout n’était pas ok (rires). Les enregistreurs et les micros étaient vétustes, le générateur n’arrêtait pas de tomber en panne, la climatisation était capricieuse, parfois on gelait, et à d’autres moments le studio était une fournaise… Bref, parfois tout dysfonctionnait en même temps, il y avait de quoi devenir fou! Finalement, c’est peut-être pour ça que c’est un très bon album, car il est imprégné de la colère qu’on éprouvait lors de l’enregistrement quand rien n’allait comme on voulait. Toutes ces diverses émotions que nous avons ressenties sont présentes sur ce disque. Nous étions également tenu par le temps car je devais partir en Afrique du Sud pour la Coupe du Monde de football. Donc il y a eu aussi un peu de panique pour finir le travail en studio.

Quelles sont les conséquences de ce choix sur le son de cet album?

C’était une grosse prise de risques. Ca pouvait échouer comme réussir. J’avais vraiment très peur d’un échec. Je ne pensais pas qu’il était possible d’obtenir de bons enregistrements dans les conditions que nous avions connues. Déjà, le son dans le studio n’était pas fantastique en lui-même donc, pour moi, avoir un bon son enregistré était impossible. En plus, je n’avais pas le temps d’écouter les bandes. Notre ingénieur du son qui, lui, prenait le temps de les écouter, me disait que c’était bon. C’est ce qu’il m’a confirmé une fois rentré à Paris. Il m’a appelé pour me dire que c’était très bon. J’avoue que je ne le croyais pas. Tout avait été si compliqué… Il y avait même des fois où nous avions laissé la clim en route et le bruit parasitait l’enregistrement! Nous devions alors tout recommencer. Donc ce n’était peut-être pas de bonnes conditions, mais finalement ça a été très positif car c’était un moment où j’étais en colère, anxieux, et tout cela rejaillit sur l’album. Le prochain sera peut-être enregistré dans de meilleures conditions mais sera un flop…

femi-kuti-20080429041526075Tu as retrouvé en quelque sorte la dureté originelle de l’afrobeat…

Oui, et surtout la vérité de l’afrobeat. Le fait de se battre, de protester.

Ton album « Fight To Win », sorti en 2001, contenait des featurings avec Mos Def, Common et Jaguar Wright. Que représentent le hip-hop et la soul pour toi? Comment définirais-tu leurs liens avec l’afrobeat?

Le hip hop vient, entre autres, de l’afrobeat. La plupart des producteurs de hip hop écoutent de l’afrobeat. La plupart des groupes de hip hop, comme The Roots par exemple, sont des fans d’afrobeat. La plupart d’ailleurs me connaissent. Même si je ne les connais pas, eux connaissent ma musique ou celle de mon père. C’est pour ça que le lien est facile à faire. A ses débuts, le hip hop était un genre radical, une musique de protestation comme l’afrobeat. Il ne parlait pas encore de bling-bling, ni d’histoires d’amour. Donc aussi bien d’un point de vue musical que politique, il y a un lien très fort entre le hip hop et l’afrobeat.

Penses-tu qu’il soit important de mixer l’afrobeat avec d’autres influences musicales?

Il y a également une chose importante à savoir: la house music vient aussi de l’afrobeat. Il y a beaucoup de genres musicaux qui viennent de l’afrobeat. Dans les années 70 et 80, beaucoup d’artistes sont venus à Lagos voir mon père et ont été influencés par lui. Paul McCartney et John Lennon sont venus à Lagos pour le voir! (rires) Il y avait également une grande influence de la musique européenne et américaine dans sa musique. Les échanges se faisaient dans les deux sens. Le monde du jazz s’est aussi intéressé à la musique de Fela: Quincy Jones, Miles Davis, Stevie Wonder, James Brown… Petit, je me rappelle de toutes ces connections. Elles ne sont peut-être pas faciles à suivre pour quelqu’un qui ne connaît pas bien l’histoire de la musique, mais pour moi elles sont évidentes. C’est pour cela qu’aujourd’hui il y a toujours le même genre de connections, mais avec la jungle, la dance music. Les connections existeront toujours.

Pourrais-tu donner à nos lecteurs ta propre définition de l’afrobeat?

L’afrobeat est la musique du peuple africain, des hommes qui portent les mélodies de l’Afrique, qui sont influencés par le climat, par les sons de l’extérieur, par l’ambiance sonore des villes, des quartiers, des routes, des forêts. La façon dont nous mangeons, nous communiquons, nous parlons, tout cela fait partie de l’afrobeat. Tous les rythmes, toutes les mélodies de l’Afrique font partie de l’afrobeat.
Mon père avait réussi à structurer toutes ces influences. Il prenait beaucoup d’éléments de toutes les régions pour les intégrer à son afrobeat. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a eu autant de succès, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Afrique. Il a créé une musique que personne n’avait jamais entendue. Et puis le fait qu’il ait été souvent enfermé a aussi été un vecteur de renommée. A chaque fois qu’il était emprisonné, sa popularité grandissait. La situation à Lagos est aussi très importante dans l’histoire du genre: la lutte y est plus dure qu’ailleurs, la répression plus féroce. Fela ne s’est jamais découragé et cette volonté a fait l’admiration de tous.

Dans plusieurs de tes morceaux, tu rends hommage aux pères fondateurs du jazz, comme Miles Davis, John Coltrane, Dizzy Gillespie… Quelles sont tes principales influences musicales?

Mes influences sont celles que tu viens de citer. Il y a aussi Charlie Parker, mais ma principale influence, c’est mon père. Il reste celui qui m’a inspiré depuis mes débuts et qui m’inspire encore aujourd’hui. Le jazz est venu plus tard mais il est également primordial dans ma façon d’appréhender la musique. Le fait d’improviser avec mes instruments, cela vient du jazz. Je suis toujours aussi fasciné par la maestria de ces grands musiciens. Quelqu’un comme Miles Davis par exemple. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment un être humain peut jouer aussi bien d’un instrument. Quand tu commences à écouter du jazz, tu es à un carrefour de ta vie. Celui où tu vas décider si tu continues à écouter du jazz ou si c’est quelque chose d’impossible pour toi. C’est encore pire si tu es musicien. Même en étant très bon dans un autre domaine, tu écoutes Dizzy Gillespie et tu te dis que tu vas devoir dédier toute ta vie à cet art si tu veux devenir aussi bon. Devenir un grand musicien de jazz, c’est presque devenir moine. Tu devras travailler des jours entiers et des nuits entières. Et quand, enfin, tu seras devenu un bon musicien, tu apporteras de la joie aux gens.

femi2Aujourd’hui, l’afrobeat se développe de plus en plus dans les pays occidentaux, par exemple en France, aux Etats-Unis, au Canada, avec des groupes comme Antibalas ou The Souljazz Orchestra. Que penses-tu de cette nouvelle scène afrobeat qui n’est pas née au Nigeria?

Oui, tout à fait, et également en Australie. Je pense que c’est une très bonne chose. J’en suis vraiment content. Cela veut dire que l’afrobeat ne mourra jamais. Peut-être même qu’il deviendra de plus en plus important. Et plus il sera important, plus nous pourrons augmenter la pression pour éradiquer la corruption, et meilleur ce sera pour l’Afrique. Les autorités africaines n’aimaient pas les revendications de mon père. Quand il est mort en 1997, pour eux c’était la fin de l’histoire, ils pensaient que plus personne ne dirait rien. Mais maintenant Fela est sur Broadway, Fela est en Angleterre, Fela est partout. En fait, c’est comme s’il n’était pas mort. Et le fait que des groupes d’autres pays reprennent le flambeau, c’est bon pour nous, c’est bon pour l’Afrique. D’autant qu’au Nigeria, pour plein de raisons, il y a peu de jeunes qui font de l’afrobeat. C’est pour cela que nous devons rénover le Shrine au plus vite et en faire un lieu de vie et de créativité. Nous avons de solides fondations pour l’afrobeat. L’histoire de cette musiue n’est pas perdue.

Selon toi, comment le combat de l’afrobeat a-t-il évolué depuis Fela? Est-ce le même combat aujourd’hui?

Je pense que c’est le même combat car ce sont les mêmes fléaux que nous combattons. Mais la lutte est peut-être plus sophistiquée aujourd’hui, car tout est plus hypocrite. Tout dépend de ceux qui détiennent les armes et l’argent. Car ceux qui contrôlent ces éléments contrôlent la propagande. C’est pour ces raisons qu’ils essayent de faire taire les voix discordantes comme celle de mon père à l’époque, et le Shrine aujourd’hui. Comme on disait, c’est pour cela que le fait que des groupes comme Antibalas reprennent le flambeau est très important pour nous. Cela nous permet de montrer que notre combat n’est pas mort et que maintenant le monde en a conscience.

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Dans ton morceau « Africa For Africa », tu prônes le panafricanisme, dans la lignée de Marcus Garvey. Selon toi, même si c’est sûrement très dur de répondre, quelles sont les solutions concrètes qui existent pour faire diminuer la pauvreté et la souffrance en Afrique?

L’unité est l’unique solution. Nous devons comprendre l’histoire de l’Afrique, la gravité de l’esclavage et ses conséquences, le colonialisme et ses structures qui demeurent. L’Afrique doit se tourner vers elle-même, doit évoluer pour elle. L’Afrique n’a jamais été libre. Malheureusement, à chaque fois que nous avons eu un bon leader, il a été assassiné. Les Etats étrangers, et notamment les leaders européens, ont peur d’une vraie indépendance de l’Afrique car, dans ce cas, ils ne paieraient plus aussi bon marché certaines matières premières. On peut prendre l’exemple du Congo qui est dans une grave situation à cause de Nokia entre autres qui a besoin de matières premières produites là-bas pour fabriquer ses téléphones portables, et qui a instauré des quotas. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres… Tant que l’Afrique sera divisée, les entreprises étrangères pourront venir, acheter aux prix qu’elles veulent et définir leurs propres quotas. Le jour où on prendra conscience que ces matières sont indispensables, nous les vendrons à leur vrai prix, et pas pour une bouchée de pain comme aujourd’hui.

Le nouveau Shrine fête ses 10 ans cette année, et c’est un lieu très important pour les Nigérians. Que prévois-tu pour le futur du Shrine?

Je veux que mon prochain studio soit construit là-bas. L’architecture n’est pas faite pour pouvoir y faire un studio, donc nous allons devoir réfléchir à des travaux pour rendre cela possible. Ce que je veux par dessus tout, c’est qu’on enracine le Shrine dans son environnement, que ce soit un incontournable, comme un arbre. Je veux y jouer tous les ans. Et longtemps après ma mort, il devra encore être là. Dans quinze ans, cent ans, j’espère qu’il sera là. Beaucoup d’artistes y sont déjà venus, comme Erykah Badu et beaucoup d’autres. Nous y organisons un festival tous les ans en octobre. Durant toute une semaine, les concerts sont gratuits et commencent à 20h pour finir à 5h. Cela nous prend beaucoup de temps et d’énergie, surtout à ma sœur qui s’occupe de l’organisation. Il y a aussi toujours beaucoup de choses qui sont organisées tout au long de l’année, aussi bien des concerts de musiques traditionnelles que de hip hop. On essaye de lui donner le plus de vie possible.

sans-titre-3Penses-tu que la musique est toujours « the weapon of the future », comme disait Fela?

Oui, je crois que ça l’est toujours. Parce que la musique est partout. Tu ne peux pas imaginer un film sans musique. Tu ne peux pas imaginer le générique du journal télévisé sans musique. Encore moins la radio sans musique. La musique rythme notre vie et nous fait ressentir des émotions. Le choix des musiques pour les journaux télévisés n’est pas innocent. Ce côté grandiloquent, cérémonial donne du sérieux aux nouvelles. C’est pareil pour le cinéma, la musique permet d’appuyer la gravité d’une scène, ou son côté angoissant. Lors d’une scène triste, c’est souvent la musique qui nous fait pleurer. Par exemple, je reste marqué par la musique des Dents de la Mer qui est un bon exemple du rôle important qu’elle tient dans le cinéma. On sait que le requin arrive avant même de le voir. Ce pouvoir de la musique est intéressant. Il peut vous faire danser, sauter, hurler, pleurer. C’est pour toutes ces raisons qu’elle est très importante dans la lutte, dans la protestation, la revendication. C’est parce qu’elle est indissociable de la vie.

Que veux-tu que les gens ressentent avec ta musique?

Tout. Mais le plus important, l’amour et la joie. Je n’ai jamais vraiment eu de plan dans ma vie. Je suis sûr d’une seule chose, c’est qu’on naît, on vit, on meurt. Ma musique est à l’image de cette réalité, je ne cours pas après l’impossible. Une chose est finie, je passe à une autre. Cet album est fini, je commence à écrire pour le prochain. J’espère avoir écrit assez de morceaux dans les deux ans qui viennent afin de sortir un nouvel album. Après, le plus dur quand on a plusieurs titres prêts et qu’on sait qu’on tient un nouvel album, c’est de trouver un titre (rires). « Africa For Africa » me plaisait car c’était comme un slogan. Pour moi, c’est celui qui représentait le mieux ce que je voulais transmettre.

Quel disque a changé ta vie et pourquoi?

Il y en a beaucoup trop, ce serait trop difficile pour moi de t’en donner un seul. Trop de disques ont eu une grande importance pour moi. Mais si je dois répondre, ce serait définitivement la musique de mon père. Je l’écoute depuis l’âge de 5 ans et forcément, j’en suis imprégné, son impact sur ma vie a été déterminant. Bien sûr, la découverte du jazz a été l’autre fait marquant de ma vie. La découverte de Charlie Parker a influencé la musique que je voulais faire, a donné une orientation différente à ma carrière. « Ornithology » est l’une de ses compositions qui m’a le plus marqué. Pour résumer: la musique de mon père, le jazz, et mes premiers groupes dans les années 90, mes premiers pas sur la scène musicale, ont été des éléments importants dans ma carrière, ils ont complètement changé ma vie.

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