Interview : Federal (05-2005)

Tout d’abord, peux tu revenir en quelques mots sur ton passé musical?Et bien écoute ça va en effet être assez rapide: je chantais et jouais de la guitare auparavant dans deux formations d’Orléans dont le style musical oscillait entre power pop et punk rock. J’ai commencé à faire de la musique comme pas mal de personnes avec des potes au lycée, et le temps a fait le reste.Quel déclic a fait que tu t’orientes vers un projet solo acoustique? Est-ce entre autre pour ne plus avoir à faire de concessions?Disons que ce n’est pas forcément un « déclic », pas au sens où tu entends déclic comme quelque chose de subit. C’est plus une sorte d’évolution logique, de maturation presque. Ce qu’il y a, c’est que j’ai toujours composé sur une guitare acoustique. J’ai appris comme ça et je ne saurais pas vraiment faire sans cette douceur mélodique du son. Après la séparation de mes groupes, j’ai continué à composer et à écrire, l’envie ne m’avait pas quittée. Mais c’est vrai, tu n’as pas tort, que le côté maîtrise de A à Z de l’écriture est quelque chose qui m’a toujours tenté. Je dois avoir une légère tendance à la dictature musicale probablement (rires). Le risque, bien sûr, reste de se complaire dans la facilité que ça apporte. Comme tu peux écrire vite, sans avoir à demander d’avis ou même d’avoir à négocier, tu peux finir par tourner en rond sans t’en rendre compte. Moi j’ai pour habitude de « tester » en concert la plupart des nouvelles chansons que j’écris. Comme ça, je me fais une meilleure idée de comment le morceau se « comporte » joué dans de vraies conditions, face à des gens qui vont le recevoir, et de la façon dont il va être perçu. Pour moi, c’est cet avis qui m’importe le plus.Ed Rose a beaucoup influencé le résultat final de ce premier album. Comment es tu entré en contact avec lui?Je trouve ton constat bien rapide. Tu sembles dire « beaucoup influencé » comme s’il avait tout pris en main et ne m’avait laissé que peu de marge de manoeuvre. Alors que bien au contraire, il m’a constamment laissé diriger l’enregistrement comme je le voulais, mais avec ses méthodes. Comme tu le sais bien, chaque producteur a sa touche personnelle. C’est sûr que quand tu confies une période de ta vie à quelqu’un comme Ed Rose, tu le fais en sachant pertinement que son influence se fera ressentir sur le résultat final. Et puis après tout, j’apprécie tellement la plupart de ses productions précédentes, et suivantes, que je ne peux qu’être ravi de cela. Tout a surtout été une histoire de hasard, de chance même. J’avais lu dans un magazine, il y a 2 ans environ, que les Get Up Kids venaient d’acheter un studio dans le Kansas, et qu’ils en avaient confié la prod principale à Ed Rose. De mon côté, je venais d’enregistrer ma démo pour démarcher des salles de concerts, et je cherchais, assez désespérement, quelqu’un qui pourrait réaliser l’album que j’envisageais. Je me posais surtout la question d’aller vers quelqu’un à tendance plutôt rock ou bien plutôt pop. J’ai le sentiment d’être entre les deux, à la recherche de mélodies mais empruntes d’une certaine énergie. De plus, comment faire pour un projet chanté en anglais? Choisir un français ou bien un européen? Alors comme il y avait l’adresse du studio sur l’article, j’ai envoyé ma démo à Ed Rose, et je lui ai demandé conseils sur mes interrogations. Pourquoi lui? Aucune idée. Le hasard de la lecture… Et puis à vrai dire, c’était presque une bouteille à la mer pour moi. J’etais persuadé qu’il ne répondrait pas, ou du moins, qu’il n’enverrait au mieux qu’une lettre type. Et deux semaines après, j’ai reçu un email de lui qui me disait qu’il ne pouvait pas forcément me conseiller, mais que par contre, il était tenté pour travailler sur ce disque avec moi, si je voulais bien venir. Une fois passée la phase de « euh…ça doit être une blague, et pas drôle de surcroit », nous avons échangé une tonne d’emails pour aborder les différentes phases de production, d’arrangements sur l’album, pour échanger nos visions, mieux avancer, et surtout être préparés. Cela a donc duré huit longs mois de travail, d’aller-retours, de commentaires, de démos et de pré-productions avant que j’aille à Eudora (Kansas) en avril 2004.Selon toi, dans quelle mesure apporte t-il de la crédibilité à ton projet?Je ne suis pas allé là bas dans une optique d’ajouter de la crédibilité au projet, mais plutôt pour bénéficier de conditions d’enregistrement professionnelles et travailler avec quelqu’un que je respecte énormément. Malgré cela, je ne suis pas naïf au point de croire que son nom à l’arrière d’un album ne soit pas un atout. Disons que forcément, cela ouvre quelques portes, ce qui semble logique: ceux qui connaissent son travail feront peut être plus facilement confiance au projet sans avoir écouté quoique ce soit, et tendront peut être plus l’oreille, va savoir.T’as t-il dit ce qui l’avait motivé à travailler avec toi?Et bien au risque de te surprendre, non, il ne m’a jamais rien expliqué de super précis. Et je ne lui ai jamais vraiment demandé directement. Nous en avons un peu parlé un jour en studio, et il m’a semblé comprendre que le projet ne lui avait pas déplu au départ, qu’il adorait les gens motivés (et que là le fait de venir d’Europe était un bon point), que le tout à faire ne prendrait pas non plus dix mois de son année hyper chargée, et qu’enfin cela lui permettait de bosser sur certains trucs acoustiques qu’il n’avait pas encore poussés à fond. Mais après, sa motivation première reste une grande inconnue pour moi. Tant mieux, je préfère vivre avec l’idée de ne pas en savoir plus que ça. Je me dis que j’ai eu de la chance qu’il me propose de travailler avec lui, et je suis plus que satisfait du résultat. Ca pour moi, c’est largement assez, quand pour lui ça n’est finalement qu’un album de plus.Quelle a été sa part d’initiative pendant les sessions studio?Tout est parti des longues discussions par email. Son but était de me jauger, et de comprendre ce que je voulais en terme de production, et d’établir la méthode de travail pour y arriver. Il m’a très vite mis en confiance en me faisant réaliser peu à peu qu’il voulait simplement me pousser au bout de ce que je pouvais faire. En fin de compte, sa part d’initiative reste surtout de m’avoir guidé vers ce que je voulais. Ca a été très appréciable de ne jamais me sentir poussé dans une direction musicale qui ne me plaisait pas.Quelques arrangements font bonne figure. Es tu arrivé avec tes idées ou sont elles venues grâce à ta collaboration avec le bonhomme?Merci beaucoup, ça me touche que tu dises ça. Surtout qu’en effet, c’est moi qui ai tout proposé, et qui suis venu avec toutes mes idées sous le bras, écrites en pré-prod, notées sur des calepins. Ca l’a d’ailleurs impressionné, car il m’a dit (et il l’a écrit sur son site web), qu’il n’avait jamais vu quelqu’un d’autant préparé et organisé en studio. Ca fait toujours plaisir comme compliment. Donc, que ce soit la section de cordes, le xylophone, la chorale ou bien le piano, j’ai tout envisagé et écris à l’avance, et lui ai proposé. La seule idée d’arrangement qui vienne uniquement de lui reste l’ajout d’un orgue sur « Your Hands Are Crystal » pour appuyer l’impression de montée. A l’inverse, il a aussi su me dire « non » quand il pensait que j’en voulais trop, ou que je n’allais plus dans le sens de l’album. Par exemple, je souhaitais avoir du moog (synthé analogique cher à Weezer, entre autre) sur le morceau « Deep Fissures Heal Slowly », et il m’a clairement répondu : »Non, non tu n’en veux pas, car tu n’as pas envie de sonner comme un des ces groupes des années 80! ». Alors j’ai ravalé mon égo, et je me suis dit qu’il devait avoir raison, qu’il savait ce qu’il faisait. C’est clair qu’avec toutes les possibilités qu’offre un studio comme celui là, dès fois, on peut s’emballer et en vouloir toujours plus. Au final, on a donc décidé de mettre un Fender Rhodes à la place, et ça colle tellement mieux avec l’ambiance du morceau.Quelque part, crains tu de t’être un peu trop américanisé sur le coup?Il faut dire qu’au départ, je ne m’étais pas vraiment « francisé », donc je ne pense pas avoir radicalement changé, ni être allé trop loin dans l’évolution. J’ai une culture musicale strictement américaine et anglo-saxonne, c’est pourquoi je n’ai pas de raison de refuser le fait de sonner comme untel ou comme untel qui serait de l’autre côté de l’Atlantique. Je ne suis pas d’accord avec cette volonté de culpabiliser les gens, ce dénigrement constant selon lesquels dès que quelqu’un ne chante pas anglais avec l’accent français, on doit lui taper sur les doigts et le remettre dans un certain « droit chemin ». Ca me rappelle les cours d’anglais au collège où personne n’osait parler de peur des ricanements. Tu vois, je suis vraiment content que nous ayons travaillé avec Ed Rose sur la prononciation de mes textes. Il n’est pas intervenu sur les mots eux mêmes, mais surtout la mélodie de ceux-ci, pour qu’ils soient chantés comme ils le sont logiquement dans la langue. Comme je ne recherchais absolument pas le côté « frenchy qui chante en anglais », on a pas mal été attentifs à ces petits détails qui changent tout. La seule chose que je craigne dans le fond, c’est que les gens percoivent ma démarche comme un renoncement. Au contraire, je n’ai pas envie de jouer à l’américain, j’ai juste envie de montrer ce que l’on peut faire avec beaucoup de travail. Je suis conscient que je ne fais pas quelque chose de culturellement très français, mais ça n’empêche que je le suis, et que je n’ai pas besoin ni envie de le nier. Et le fait de partir enregistrer à l’étranger ou d’y jouer est surtout un moyen de me confronter à des conditions différentes, de comprendre mieux et d’apprendre plus.As-tu pu rencontrer quelques groupes pendant ton séjour aux USA? Quels conseils t’ont-ils donné?Oui c’est vrai que j’ai eu cette chance, et c’était plus qu’intéressant que de pouvoir discuter avec eux et échanger nos expériences respectives. Surtout la leur d’ailleurs (rires). Ce qui est constamment ressorti comme conseils de leur part c’est MOTIVATION et PASSION. Ils m’ont tous dis que sans cela, il valait mieux laisser tomber dès maintenant. Et je m’en rends compte au jour le jour. Pour continuer, il faut tourner, faire des concerts. Pour tourner il faut savoir accepter des conditions limites des fois, être disponible et plus que tout, aimer ce que tu fais, et lui donner un sens.Tu travailles désormais avec Un Dimanche. Pourquoi ton choix s’est il porté sur cette structure?J’ai rencontré l’équipe de Un Dimanche alors que j’avais été invité à ouvrir pour le festival du label organisé à Grenoble en Décembre 2004 à l’occasion de la sortie de la compil « Do You Speak Pop ». On a discuté, la salade de riz était vraiment bonne, alors j’ai signé. C’est une petite structure mais qui est vraiment super active et efficace. Les gens qui y travaillent sont des passionnés qui dédient leur temps aux artistes pour leurs développements. J’ai été très touché par leur envie de m’aider dans ce projet, surtout quand tu sais que sortir un premier album pour un artiste inconnu, ce n’est pas vraiment la facilité même. Je leur suis donc vraiment reconnaissant de la confiance qu’ils m’ont accordé.Quels sont les thèmes que tu aimes aborder dans tes paroles?Je ne suis pas attiré par des thèmes précis en particulier. Disons que j’aime écrire sur des choses qui me touchent, me concernent, et qui finalement, semblent aussi être le fait d’autres personnes. Je n’y réfléchi pas plus que ça. Ca me vient avec le besoin de les faire sortir. Mais c’est vrai que de plus en plus, j’écris sur des choses que je vois autour de moi. Je deviens de moins en moins acteur, pour me placer un peu plus en observateur. Je pense que c’est l’évolution classique pour un songwritter : trouver du détachement par rapport à ses textes (peut être pour ne pas se faire entrainer, et de là les subir), tout en écrivant sur des sujets chers, voire intimes. L’aboutissement de ça étant de ne plus trop s’inclure dans ce qui devient des histoires. Je considère que la musique c’est depuis longtemps la même chanson jouée et interprétée différemment. Je pars du principe que notre vocabulaire n’est pas illimité, et que donc, ce qui fait la différence, ce sont les tripes que tu mets vraiment dedans pour que les mots et les notes sortent comme toi tu les ressens.Tentes tu d’une manière ou d’une autre de fuir ce dangereux cliché de l’émo boy sentimental, fashion et tombeur de minettes?J’espère sincèrement que ce n’est pas l’image que les gens ont de moi, sinon, j’aurai l’impression d’avoir raté quelque chose dans mon approche du projet. Je suis comme je suis, je ne prétend pas être quelqu’un d’autre ni dans mes textes ni dans mon attitude. Ce genre de commentaires avaient vraiment le don de m’exaspérer il y a quelques temps, parce que je ne m’y retrouvais pas, et que ce sont des termes qui me paraissent être à deux milles lieux de ce que je suis. Et puis je me suis dit qu’après tout les gens pouvaient bien penser ce qu’ils voulaient, car s’il y a bien une chose que l’on ne peut pas maîtriser, c’est bien cela. J’ai donc laissé tomber de constamment me dire que je devais me justifier sur ça. Tu sais, cette fausse image tellement clichouille, véhiculée par certains est logique en fin de compte. Non pas qu’elle soit véridique ou avérée, mais c’est le raccourci descriptif le plus simple. Pas besoin d’aller chercher loin: le mec qui joue de l’acoustique et écrit des paroles sur ce qui le touche avec comme références certains groupes catégorisés « émo », c’est forcément ce que tu as décrit. Aller plus au fond des choses serait tellement plus compliqué, n’est-ce pas…Tu reviens d’une tournée aux USA et au Canada. Comment as-tu été accueilli là bas par rapport à la France pour qui ce genre de musique est moins culturel?C’est clair que question accueil, je me suis retrouvé en Amérique du Nord face à un public chaleureux, ouvert et adorable. Non pas que ça soit le contraire ici, mais c’est vrai que j’ai été agréablement surpris d’être reçu de cette manière. Ce qui est étonnant c’est le non-cloisement qui existe entre les styles musicaux qui ont la même base. Tu peux te retrouver à jouer entre un groupe qui fait de la pop et un qui fait du hardcore, sans que le public ne s’oppose dans des guéguerres inutiles, plutôt communes ici. C’est beau à voir tout ces gens qui ont l’air différent et qui arrivent à apprécier autant des choses calmes que des choses énervées. C’est peut être ça le respect finalement… Comme tu dis, je ne pratique pas un style qui soit culturellement très ancré en France, alors peut être que l’on pourrait penser que j’ai davantage ma place là bas. Mais je suis fier de mon identité, et je suis fier de pouvoir dire là bas que je viens d’Europe. Et les gens avec qui j’ai eu l’occasion d’en discuter après les concerts le prennent très bien d’ailleurs, et ont toujours été enthousiastes à ce sujet. Ils me disaient que pour eux, c’était faire preuve d’une grosse volonté que de partir seul sur les routes d’un autre continent avec pour seul objectif que de jouer. Tout les échos que j’ai pu avoir de la part de ce public m’ont vraiment surmotivé. A vrai dire, après mon premier concert à Montréal en septembre 2004, j’ai vraiment cru que je n’y arriverais jamais, parce que je me suis rendu compte qu’il fallait beaucoup donner, pour qu’en face, ils fassent pareil. Quels sont les projets discographiques de Federal? Et de tournée?Alors dans un premier temps, je suis en tournée pour un mois et demi un peu partout en mai / juin en France pour la sortie de l’album. Ensuite je vais faire quelques dates par-ci par-là en Europe, avant de repartir fin âout en Amérique du Nord pour un gros mois, et enchainer à mon retour en octobre une autre tournée de 6 semaines en France. Pour ce qui est des projets discographiques, même si ca pourrait dépendre de comment mon album va être reçu et perçu par les gens, j’aimerai vraiment pouvoir retourner en studio au printemps 2006. J’ai déjà écris quelques bouts de trucs et je souhaite pouvoir les enregistrer. Mais en attendant, je me concentre principalement sur les concerts, j’ai quand même un disque à défendre, alors on va garder les yeux un tant soit peu sur les objectifs à court termes (rires).A quel moment tu pourras dire que tu auras réussi ta carrière de musicien?Tu sais, je ne me considère pas comme un musicien au sens propre. Je suis autodidacte, et j’ai la faiblesse de penser que sans réelle formation musicale on ne peut pas utiliser le terme « musicien » pour se décrire. Moi j’aime écrire des chansons, rechercher des mélodies, mais je ne m’imagine pas être ni bon guitariste ni bon chanteur. D’ailleurs je m’en fiche, ce n’est pas mon souci, tant que j’arrive à toujours trouver du plaisir en faisant ce que je fais. De plus, je ne pense pas qu’en toute objectivité, on puisse se dire un jour « ça y est, j’ai réussi ma carrière de… ». Ou bien sur son lit de mort…et encore. Néanmoins, j’aurai vraiment l’impression d’avoir passé un cap, ou du moins d’être vraiment crédible à mes yeux, lorsque d’autres me demanderont d’écrire des musiques et chansons pour eux. Je dois t’avouer que ça reste une de mes grosses envies que de travailler sur la musique d’un film par exemple.

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