Interview : Fanga (06-2008)

Avec la sortie de son deuxième album, « Natural Juice« , en 2007, Fanga s’est imposé comme l’un des groupes phare de la scène afrobeat française. Créateurs d’un nu-afrobeat à la fois ancré dans la tradition de Fela Kuti et porteur de nouvelles sonorités, les huit membres de la formation se sont également illustrés lors de nombreux concerts en distillant leur énergie à toute épreuve. Alors qu’un troisième album se prépare, nous avons rencontré Yves aka Korbo, poète et chanteur de Fanga, qui nous livre chaleureusement sa conception de l’afrobeat d’aujourd’hui, restant fidèle à la dimension hautement politique que le regretté Fela a insufflée au genre

Comment s’est formé Fanga?

Korbo: Au début, c’est vraiment parti sur une idée différente de ce que l’on faisait à l’époque chacun de notre côté. Serge faisait de la programmation, il travaillait avec Boss Phobie, était à fond de musique funk. Il a une gigantesque discothèque chez lui. Serge avait fouillé tout le côté africain et il voulait s’embarquer là-dedans. Puis, on s’est croisé dans les studios avec Boss Phobie, alors qu’ils m’avaient invité pour un morceau avec eux. Et je crois que ce que j’ai fait lui a plu (rires). Du coup, il m’a proposé de faire un petit projet afrobeat. Donc on est juste parti sur l’idée de faire un morceau pour sortir un vinyl qu’on a présenté directement à un concours de la mairie de Montpellier. On a gagné et on a pu sortir en CD promotionnel ce premier morceau, qui était essentiellement électronique. Ensuite, il a fallu mettre ça sur scène. Alors, après deux trois concerts, on s’est dit que c’était quand même bien étriqué d’avoir une bande derrière « play-pause etc. »… (rires) Alors on s’est dit que si on avait des musiciens, ça donnerait beaucoup plus de dimension à cette musique qui, d’ailleurs, ne demande que ça. Donc les invités qui étaient déjà venus enregistrer avec nous, percussionniste, guitariste, se sont intégrés au groupe. Et après, par le bouche à oreille, on a trouvé les autres musiciens. Globalement, la formation actuelle de Fanga date de 2002.

Donc à l’origine, Serge et toi venez plutôt du hip-hop. Comment s’est fait ce passage vers l’afrobeat?

Assez simplement en fait car le hip-hop que j’avais envie de faire, celui que j’écoutais et qui me plaisait vraiment, c’était celui qu’on qualifierait d’old school maintenant. Mais en fin de compte, quand j’ai envie d’écouter quelque chose, il faut qu’il y ait des sonorités qui me fassent penser à ça. Par exemple, j’écoutais beaucoup de Lords Of The Underground, du Public Enemy, ce genre-là. Puis après, j’ai écouté d’autres trucs nouveaux, du Cypress Hill etc…

Comment s’est faite ton initiation à la musique, notamment au Burkina?

Déjà, en Afrique, mon père avait une boîte de nuit donc j’entendais de la musique tout le temps. Donc déjà j’avais plein de sonorités, plein de trucs qui étaient en moi. Et quand je faisais mon hip-hop, petit à petit je suis venu à ça. Le fait de faire de l’afrobeat m’a donné envie de me replonger dedans. J’avais tout ça en bagage et c’était un peu comme une espèce de réminiscence, et je me suis dit qu’est-ce que je fous à faire des trucs sur deux boucles de piano! (rires)

Dans ton rapport à l’afrobeat, quel regard portes-tu sur l’héritage de Fela Kuti?

Fela Kuti

En fait, j’y vois une grande dimension politique avant tout. C’est vraiment ce qui prévaut dans ce qu’il a fait parce que la musique en elle-même se suffit pratiquement. Elle fait bouger etc… donc elle se suffit. Sauf que quand lui arrive dessus avec tout son charisme, avec toute la revendication qu’il a, ça transcende un peu toute cette musique. Lui a apporté vraiment ce côté-là en Afrique, parce que les Africains ne sont pas très revendicateurs malgré toute la souffrance qu’il peut y avoir là-bas. Fela a posé les idées qui étaient vraiment révolutionnaires. Et ça c’est quelque chose que j’aimerais qu’il reste à l’afrobeat, comme ça a été le cas à un certain moment pour le hip-hop.

Effectivement, l’une des grandes affinités entre l’afrobeat et le hip-hop est cet engagement politique. Pourquoi, selon toi, est-il très important que l’afrobeat actuel conserve cet engagement dans son message? Comment cet engagement se traduit-il dans Fanga?

Il y a des musiques qui sont connotées comme ça, comme le hip-hop, le reggae… L’afrobeat est aussi une musique militante et je pense qu’elle se doit de le rester. Dans Fanga cela se traduit de cette manière-là: moi j’écris mes textes en dioula, et j’essaie d’inciter les gens à aller lire [les textes de Korbo sont en ligne en français sur www.afrofanga.com], plutôt qu’à seulement écouter parce que je pense qu’on est beaucoup plus conscient quand on lit… On est beaucoup plus posé, réfléchi, donc je les pousse à aller voir sur le site les textes pour les amener à la réflexion.

Le projet de Fanga s’inscrit à la fois dans la lignée des fondateurs, comme Fela Kuti et Tony Allen, et dans une réelle volonté d’innovation et de démarcation…

Oui parce que Fela revendiquait beaucoup pour son pays, pour le Nigéria, et moi je ne suis pas Nigérian donc… Et j’aurais même du mal à dire que je suis Burkinabé. Je ne suis pas non plus français… Pour moi je vis dans le monde. Donc c’est vraiment ça qui m’importe et je me disais que si tout le monde pensait comme ça, il y aurait peut-être des frontières qui tomberaient, il y aurait plein de gens qui arrêteraient de se faire la guerre.

Musicalement, comment penses-tu que l’afrobeat peut évoluer par rapport à la ligne fondatrice de Fela Kuti?

En fait, quand il a créé cette musique, il est parti sur des bases de transe. Il s’est dit, je vais imposer une transe… enfin je parle pour lui là! (rires) Voilà ce que moi je penserais plutôt! Il impose une transe sur laquelle il peut se poser tranquillement, discuter avec les gens, les haranguer, leur faire comprendre ce qui se passe dans son pays. Et musicalement, je pense qu’il a laissé vraiment le champ libre à toutes sortes d’influences. Parce qu’il y a de tout en fait dans cette musique. Ca peut aller du cubain, comme peut le faire par exemple Antibalas, à l’électronique, comme l’a fait Tony Allen, c’est vraiment supra varié. Maintenant quand tu vas sur le net, tu vois « afrobeat » partout! (rires).

Quel regard portes-tu sur la scène afrobeat actuelle?

Je vais encore revenir sur Fela, qui avait dit qu’il voulait que ses enfants fassent un afrobeat différent du sien, qu’il voulait vraiment que ce soit différent. Et en fait si on regarde un peu tout ce qui se passe dans le monde au niveau de la scène afrobeat, on constate que les groupes sont vraiment très variés. Plutôt que de tous s’engouffrer dans le même truc, les groupes ont chacun vraiment leurs tendances. Que ce soit Budos Band, Chicago Afrobeat Project, tous ont vraiment un truc à eux, et c’est ce qui me plaît. Mais il n’y en a pas assez, ça aussi c’est un petit truc à dire!

Effectivement, au-delà de l’Afrique de l’Ouest anglophone, l’afrobeat est aujourd’hui réservé à un cercle d’initiés. Comment expliques-tu ce phénomène?

C’est vrai, mais je n’arriverai pas trop à l’expliquer… D’autant que Fela a fait un carton quand il est venu faire ses concerts ici. Il y a beaucoup de gens qui ont vraiment aimé et qui suivaient le mouvement. Mais je pense que cette musique a été bouffé par les ondes qu’on reçoit ces derniers temps, Fun Radio, NRJ etc… (rires)

Comment penses-tu que l’afrobeat pourrait se démocratiser?

En fait, il y a peu de gens qui connaissent… Le truc c’est que la plupart des gens qui vont dans des concerts d’afrobeat, à la fin, ils viennent nous dire qu’ils ne connaissaient vraiment pas ce genre de musique. Ils sont assez surpris, ils se rendent compte qu’ils peuvent bouger dessus, qu’ils peuvent s’amuser et partir avec nous dans notre délire. Alors une première solution serait de diffuser à mort sur les ondes (rires). Mais c’est certain qu’il y a un réel problème de médiatisation, parce que ce n’est pas aussi vendeur que le reste… Et comme en plus il y a un principe dans l’afrobeat qui est justement de casser les formats…

C’est vrai qu’on retrouve dans « Natural Juice » cette volonté propre à l’afrobeat de ne pas se plier aux formats radio, avec des morceaux très longs et d’autres plus courts…

Nous en fait, quand on fait les morceaux, on met l’essentiel. On coupe toutes les fioritures et on ne se pose pas de questions là-dessus. En fait on essaie de ressentir ce qu’on ressent en concert. Quand on fait un morceau, on prévoit pas la durée à l’avance. C’est selon l’énergie!

Fanga en concert

Comme tu le disais tout à l’heure, l’afrobeat est avant tout une musique créée pour être partagée en concert. Quel rapport entretenez-vous avec la scène?

La scène, c’est vraiment là où la musique est transcendée. Car le reproche que j’ai à faire justement à toute cette musique numérisée dont je parle, c’est que les gens, à un certain moment, ne savent pratiquement plus ce que c’est que le son d’un instrument. C’est tellement policé, tellement net, propre, lisse dans ce qu’on entend à la radio que quand ils arrivent en concert, parfois ils sont très surpris et ils se disent « Ah, ça fait ça une grosse caisse? » (rires). Je pense qu’il faut d’abord réapprendre aux gens à écouter la musique et à la ressentir, avant de pouvoir vraiment s’imposer avec cette musique… Parce qu’on a été bien dénaturé… Et en parlant de la scène, pour revenir à ce que tu disais tout à l’heure sur les groupes d’afrobeat différents, ce qu’on peut vraiment noter, c’est que chacun a une formation scénique différente. Ca peut être un groupe qui a deux guitares, sans sax du tout, juste avec un clavier, d’autres où il y aurait toute une section de cuivres, encore d’autres où il y a un mec avec des platines derrière… Les formations sont super différentes.

A ce titre, de quelle formation actuelle se rapprocherait le plus Fanga?

Ca, c’est une question dure pour moi, parce que déjà ce serait juger ce qu’on fait. J’aurais du mal à dire « on se rapproche plus d’un groupe comme Antibalas… » (rires). Après dans ce que j’écoute le plus, il y a beaucoup d’Antibalas, de Budos Band, et de Fela bien sûr.

Pour reparler de l’originalité du groupe, il y a d’abord ton chant, qui se rapproche à de nombreuses reprises du spoken word. Pensez-vous creuser cet aspect dans vos prochaines productions?

C’est déjà pensé! On est en train de répéter pour le prochain album (rires). Alors il va y avoir un peu plus de sonorités mandingues dedans. Et puis, on sentira beaucoup plus l’influence hip-hop/spoken word, il y a des morceaux qui vont vraiment sonner comme ça. On cherche vraiment à peaufiner des directions déjà présentes dans « Natural Juice ». Là, on a le temps, parce qu’on a commencé à y travailler l’année dernière et on pense enregistrer ça début 2009.

« Natural Juice » contient de nombreux featurings, avec Tony Allen, Mike Ladd, Kady Diarra et Segun Damisa, malheureusement aujourd’hui disparu. Comment se sont passées ces rencontres?

Pour Kady Diarra, qui est une griotte du Burkina, ça a été simple. On a fait deux trois festivals où on s’est croisé, ça a bien accroché et donc on lui a proposé de venir chanter avec nous, mais avec son style griot. Du griot sur l’afrobeat! Après Tony Allen, ça a été simple aussi. Il était en vacances à Vias. Notre guitariste a été le voir en concert et lui a proposé de venir une après-midi en studio pour enregistrer. Donc il s’est posé, il a fait son morceau et après il a fait « Vous en avez un autre?… » (rires). Donc on s’est lancé dessus et puis ça a fini à 3-4h du matin chez lui dans un mobil home, en train de parler politique africaine! Finalement ça a été assez spontané, de la même façon que Segun Damisa… On l’a croisé à Bordeaux, puisque son groupe était basé là-bas. Il a vu qu’on passait là-bas, il a vu « afrobeat » donc il est venu voir. Après on l’a invité au studio. Et lui pareil, il est venu à fond, il a chanté, il a fait plein de trucs, il s’est régalé… Et puis je crois, en y repensant, qu’il voulait laisser des marques parce qu’il était au courant qu’il était malade, mais il n’a rien laissé transparaître du tout… Et donc c’est des morceaux qui sont très précieux, autant pour sa famille que pour nous…

Au-delà des groupes d’afrobeat, qu’écoutes-tu en ce moment?

Alors, j’écoute vraiment de tout, j’ai du mal à me fixer! J’écoute beaucoup de hip-hop, forcément, style Mos Def etc. Mais aussi du hip-hop plus abstract, Antipop Consortium, le label Anticon, Dizzee Rascal… Des trucs vraiment barrés quoi! Mais parfois c’est pas la musique, c’est autre chose… C’est pour ça, ça peut être de tout. Tu vois par exemple Pauline Croze, j’ai adoré. J’ai adoré sa voix, sa sensibilité, les mots qu’elle place qui me marquent à chaque fois… Et puis j’écoute beaucoup de funk aussi, mais un style particulier, c’est-à-dire le funk d’avant les 70’s. Pas les trucs trop funk disco quoi! (rires)

Quels sont les projets en cours pour Fanga?

Pour l’instant, on est vraiment penché sur le prochain album. C’est vraiment notre priorité surtout qu’on veut faire l’album « no regret »! Et puis bien sûr, toujours peaufiner la scène, parce que faire un album ça veut dire travailler des morceaux sur scène. On voit toujours les deux en perspective. Parce qu’en fait on travaille comme ça, on va d’abord faire les morceaux, les rôder sur scène, mais ce sera pas ce qui va être enregistré! On voit d’abord ce qui fonctionne avec le public, et puis après il faut qu’on bosse ça différemment, avec des sons différents, vu qu’on peut se permettre plein de choses aussi en studio.

C’est la tradition chez Bokson, tu as le mot de la fin…

Un proverbe africain qui dit: « Tant que la grenouille n’a pas goûté à l’eau chaude, elle ne sait pas qu’elle vit dans l’eau froide » (rires).

Ecoutez un extrait ici.

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