Interview : Ez3kiel (05-2003)

Quels enseignements avez vous tiré du précédent album que vous pensez avoir appliqué sur « Barb4ry »?

« Handle With Care » a été la première réelle tentative d’exploration de l’univers electro acoustique. Nous commencions à suffisamment maîtriser nos machines pour tenter d’en tirer partie de manière plus personnelle. Avant qu’ « Handle With Care » ne sorte, nous n’imaginions même pas être capables de produire un tel album. Avec le recul, nous le considérons comme un premier cri, celui de l’arrivée d’Ez3kiel aux yeux du public. Mais, comme nous le retenions depuis très longtemps, on a voulu ce cri fort, dense, et riche… Ca a été comme un exercice de style, ou un livre d’artiste sur tout ce qu’on pouvait et savait faire avec nos machines et nos instruments. Plus on avait d’idées sur un morceau, plus on les empilait, quitte à ce qu’elles s’annulent mutuellement. Nous sommes toujours très fiers de ce premier cri, mais pour le deuxième, nous voulions quelque chose de plus maîtrisé, homogène, et personnel. En gros, passer du premier cri impulsif à l’articulation d’un premier mot, « Barb4ry ».

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Vous avez encore frappé fort avec un visuel impeccable. Comment doit-on l’interpréter?

Pureté ou monstruosité? Sexe et age indéterminés? Réel ou cloné? Fascination ou répulsion? Machine ou humain? Autant d’interrogations qui laissent à chacun, non seulement sa propre interprétation de l’image mais aussi l’arrière-goût des choses qui plaisent tout en dérangeant. Le concept de la pochette est basé sur cette dualité, tout comme la musique et le nom de l’album.

Vous semblez cultiver une certaine image (orthographe du titre de l’album, du nom du groupe, graphisme…). A quoi cette volonté est elle due?

Pour ce qui est du texte, c’est parti d’un jeu avec la typographie (Ezekiel avec un E à l’envers sur les affiches). Ca a été validé par une contrainte informatique à cause d’un site ezekiel.com qui existait déjà. On a donc opté pour un 3 à la place du E pour appeler notre site ez3kiel.com. Et maintenant, c’est devenu une habitude qui s’illustre notamment sur « Barb4ry ». Nous avons la chance d’avoir une totale liberté sur tout ce que nous faisons, et étant donné qu’on gère toute la création, des cds au site en passant par les pubs et les affiches, on se permet quelques fantaisies comme écorcher les noms des morceaux, rendre imprononçable le nom du groupe, ou rendre incertaine la navigation du site pour les non-initiés… Pour ce qui est de l’image, depuis le début nous associons travail musical et graphique. Nous fonctionnons avec une formule très réduite (3 musiciens dont un graphiste). Au départ, cela passait modestement par les flyers ou les autocollants. Avec le temps, nous avons réussi à investir d’autres supports comme la video, internet et prochainement peut-être un DVD et un CDROM. Nous sommes convaincus qu’images et son fonctionnent de manière complémentaire et permettent de définir plus précisément l’univers que nous avons construit.

Vous êtes des artistes à part entière si l’on prend en compte votre côté pluridisciplinaire. De ce fait, que pensez vous apprendre que les autres groupes ignorent?

L’aspect pluridisciplinaire a un coût qui peut se chiffrer en temps, travail, et énergie. Là ou nous passons les trois quarts du temps à ne pas faire de musique mais des programmations, des vidéos, de la recherche et des essais sur les synchros images/son, la plupart des groupes répètent et progressent dans le jeu et la composition. Notre plus grande difficulté est de maintenir ce niveau de jeu en répétant peu. Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’un groupe apprend et que les autres ignorent ou n’ont pas eu la révélation. C’est juste un choix de partage de l’énergie et de la masse de travail. Chaque formation a un capital d’énergie qui lui est propre et le brûle comme bon lui semble. Nous avons la chance de gagner notre vie avec Ez3kiel, toute notre énergie est donc concentrée sur un unique projet mais nous avons fait le choix d’éclater les domaines d’investigation. Les conséquences sont « moins de temps pour le reste » à chaque fois que l’on rajoute un domaine, à moins de brûler encore plus d’énergie …

Dans quelle mesure vos travaux vidéos sur scène influent sur votre processus de composition?

Tout doit être réalisé très vite. Pour la tournée Barb4ry, nous n’avons eu réellement qu’un peu plus de deux mois pour la préparer. Nous nous sommes divisés en deux clans: deux pour réadapter les morceaux studio pour le live, et un pour créer les images vidéo et la com de l’album. Comme les deux se sont faits plus ou moins en parallèle, les images ont d’ abord été imaginées sur les morceaux de l’album en attendant que ceux du live soient finalisés. Puis, au dernier moment, le montage est refait sur les véritables versions. En ce sens, on ne peut pas dire que les images ont influencé la musique. Ca a plus été comme un mariage forcé entre les deux avec pour seule obligation le fait qu’il fallait que ça marche tout de suite car nous n’avions pas le temps pour nous retourner. Mais indirectement, même si, dans les faits, on ne distingue pas nous même de manière évidente comment l’image influe sur le son, nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour savoir, sans avoir à le préciser, comment composer pour que chacun de nos univers puisse interagir avec celui des deux autres.

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Les images vous viennent-elles en composant ou imagez vous vos compositions?

En général, nous pensions que les morceaux les plus atmosphériques étaient les plus propices aux images. Mais avec les essais, nous nous sommes rendus compte que même un morceau très déstructuré et agressif pouvait tout aussi bien soutenir les vidéos. Il faut juste trouver le point commun à développer entre les deux. Avec ce parti pris, chaque morceau est susceptible d’avoir des images lorsque nous composons, mais le choix se fait bien après, lorsque la partie musicale du studio est bien terminée.

Que nous réserve Ez3kiel visuellement pour cette tournée à venir? Etes-vous sur un nouveau concept?

Cette tournée est dans la continuité de celle d' »Handle With Care », avec des nouveaux morceaux, des nouvelles images, et des nouvelles machines. Nous aimerions développer une nouvelle configuration qui nous permettrait d’utiliser les images de manière plus interactive, et de mélanger ainsi l’esprit du site au live. Mais cela nécessite de digérer à nouveau pas mal de technique et demandera encore quelques temps.

« Barb4ry » comporte quelques invités de marque. Comment les choisissez-vous? Comment se présentent ces opportunités?

Le système de collaboration musicale est une constante que l’on a adopté dés le premier maxi. Nous choisissons souvent des artistes qui n’ont rien à voir avec le milieu musical dans lequel nous évoluons, pour la plus simple raison qu’ils amènent une pièce de leur univers que jamais nous n’aurions trouvé dans le notre. Ce sont des coups de coeur croisés sur la route ou entendu sur un cd. La démarche pour les contacter reste des plus conventionnelles, et nous avons eu la chance jusqu’à présent d’essuyer peu de refus. Un cas à part reste la participation d’Angelo Moore sur le dernier album. Nous l’avons enregistré dans ses loges à la fin d’un concert des Fishbone. Tout s’est fait très vite et de manière improvisée, le contact comme les présentations. Il a accepté immédiatement de déclamer un texte, et nous l’avons mis en musique le lendemain.

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Envisagez vous des collaborations concrètes avec des artistes d’horizons différents comme le hip hop par exemple?

Le hip-hop nous attire énormément. Comme le dub, il offre des fondations très solides pour accueillir toutes sortes de déviances musicales. Le hip-hop instrumental (de Dj Shadow au label Anticon) est même parvenu à être tout aussi intéressant que les versions avec des vocaux. Nous adorerions travailler sur un projet hip-hop avec de véritables rappeurs. Peut être pour 2005??? Pour 2004, nous avons un projet axé sur l’univers des berceuses (2 temps 3 mouvements) qui se fera en collaboration avec un groupe appelé La Traband. Ce sont les musiciens qui ont travaillé, entre autres, sur les spectacles du chorégraphe Philippe Decouflé.

Vous êtes souvent qualifiés d’un des groupes français les plus intéressants mais on vous voit rarement dans les médias. Incompréhension de leur part? Volonté de votre part de vous protéger?

On ne peut pas dire que nous ayons voulu nous protéger de quoi que ce soit envers les médias. Peut être que ce sont eux qui veulent nous protéger? Ez3kiel s’est fait connaître de scènes en scènes, de bouche à oreille. Il ne nous reste qu’à espérer qu’un jour l’oreille des médias nous entende aussi.

Une telle maîtrise et une telle originalité doit sûrement susciter l’intérêt des majors. Avez vous eu déjà quelques approches de ce genre? Ce genre d’aventure vous tente t-elle? Craignez vous un manque de liberté qui vous serait fatal?

Comme pour les medias, nous n’avons pas crié suffisamment fort lors de nos premières productions pour parvenir aux oreilles des majors qui, jusqu’à présent, nous laissent nous égosiller entre nous dans notre coin. A vrai dire, nous ne sommes pas à la recherche d’une signature chez une major pour qui la musique que l’on fait ne correspond à aucun secteur ni aucun public bien défini. La seule maison de disque à nous avoir fait confiance dés le début (il y a 3 ans) reste Jarring Effects envers qui nous sommes profondément reconnaissants. Venant de la scène dite « underground », nous sommes encore plus satisfaits de notre parcours qui repose sur le système de la musique indépendante, et nous sommes persuadés qu’actuellement les choses les plus novatrices se passent dans ce secteur.

Vous avez longtemps été associés à la scène dub française. Pensez-vous vous en éloigner avec ce nouvel album? Cette appartenance a t-elle été lourde à porter?

La scène dub française (electro-dub) est réellement apparue il y a trois ans alors que des groupes comme Zenzile, High Tone, Lab°, MeiTeiSho, et Improvisators Dub ont montré qu’on pouvait s’appuyer sur les bases du dub traditionnel pour rebondir dans des directions totalement différentes. Et vu la qualité du résultat, ces groupes ont donné ses lettres de noblesse à ce que l’on appelle maintenant l’électro-dub. Cette scène n’a rien à envier à la scène étrangère que ce soit au niveau des concerts ou au niveau des albums. Chaque groupe a su trouver une place qui lui est propre, et a contribué à sa manière à enrichir de nouveaux horizons le paysage musical français. Qu’on nous associe à cette scène est très gratifiant. Même si nous ne faisons pas que du dub, c’est l’ouverture, l’état d’esprit de cette scène qui sont sollicités quand on parle d’électro dub.

Vous semblez être en perpétuelle exploration musicale. Vous êtes vous fixé un point ultime? Quelles sont les limites que se fixe Ez3kiel? Quelle voie comptez vous encore explorer?

Nous fonctionnons de manière relativement traditionnelle pour la conception de l’album. Il y a une phase de recherche où nous savons ce que nous ne voulons pas faire, mais ne savons pas ce que nous voulons… On part tous les trois dans des directions parfois contradictoires et, petit à petit, on construit notre vocabulaire sonore, la ligne directrice prend forme, et au final on alimente de tous les côtés pour soutenir le propos de l’album. Le point ultime, c’est quand on aspire à des arrangements et des harmonies et qu’on ne sait pas lire une partition. Le plus gros du travail fait sur « Barb4ry » réside dans l’intégration des éléments acoustiques classiques (piano, violon, orgue de barbarie…). Ca a été la première tentative avec l’aide d’invités. Depuis, Joan s’est mis au solfège et au piano, Matthieu au violon. Et le prochain projet investira l’univers des berceuses.

Horsmis votre tournée, avez-vous des projets dans les mois à venir?

Les priorités avant d’attaquer « 2 temps 3 mouvements » (album cdrom-berceuse) vont être de réaliser un clip, de faire évoluer le site, et peut-être de préparer un maxi.

Ez3kiel et l’étranger. Des projets?

Il y a quelques dates, mais au compte goutte. Peut-être plus tard si les albums sont un jour distribués à l’étranger.

Le mot de la fin…

Merci au public et à la presse indépendante qui nous soutiennent depuis le début.

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