Interview : Dubmatix (06-2007)

Né dans une famille où la musique était reine, Jesse King aka Dubmatix a aujourd’hui tissé des liens solides avec la musique jamaïcaine qu’il réinvente depuis des années au sein de son studio de Toronto « The Dub Factory », où les grands noms du genre ne cessent de défiler… Après un premier album apportant une réelle vague de fraîcheur au dub, nous avons profité de la sortie de son deuxième « Atomic Subsonic » pour poser quelques questions au Canadien, qui nous livre avec sympathie sa façon d’appréhender le dub et la création artistique…

« Atomic Subsonic », ton deuxième album, est sorti au printemps dernier et a été très bien reçu par la critique. Comment s’est passé l’enregistrement de cet opus?

Dubmatix: Dès que « Champion Sound Clash » est sorti, j’ai tout de suite commencé à travailler sur de nouveaux morceaux. Au total, j’ai enregistré environ quatre-vingt titres et j’ai sélectionné ceux qui me paraissaient les meilleurs pour « Atomic Subsonic ». J’ai également organisé quelques sessions d’écoute avec ma femme, mon bassiste Gabe « Monkey » Rowland et Version Xcursion, pour avoir des avis extérieurs

Dubmatix logo

Alors que ton premier opus « Champion Sound Clash » était plus électronique, dans « Atomic Subsonic » tu sembles davantage revenir aux racines du dub et du reggae. Comment expliques-tu cette évolution?

Album “Atomic Subson de Dubmatix

Ce premier album était effectivement une fusion de plusieurs styles qui tendait plus vers l’électro-dub. J’ai vraiment apprécié travailler sur cet album et il m’a ouvert de nouvelles portes. Il m’a notamment permis de rencontrer plusieurs artistes et chanteurs que j’ai pu ensuite associer à l’enregistrement d' »Atomic Subsonic ». Finalement, travailler avec des artistes chantant dans différents styles de reggae m’a aidé à façonner le son d’ensemble. Déjà en travaillant avec Freddie Mcgregor, je savais qu’il fallait un son roots, pareil pour le morceaux de Treson. Je voulais aussi introduire dans cet opus le style toasté de Raffa, qui m’a permis de produire un son early dancehall (fin seventies-début eighties).

Mais la plupart du temps, je pars avec un riddim et j’invite un chanteur dessus. L’étape suivante consiste à mettre en valeur le chant pour finaliser le morceau. Mais cela m’arrive aussi de reprendre les voix et de les ajouter à un riddim totalement différent pour partir avec quelque chose de nouveau. Pour « Atomic Subsonic », j’ai vraiment cherché à garder les meilleurs riddims et ceux qui s’accordaient le mieux. Au final, la plupart étaient plus roots qu’électro. Je ne me force jamais à privilégier un style plutôt qu’un autre, je laisse simplement le rythme décider pour moi. Si j’écoute une chanson un mois plus tard, qu’elle continue à me faire bouger la tête et que j’ai envie de monter le son, alors je sais que je tiens quelque chose de bien.

Malgré tout, tu continues à mêler différentes influences dans ta musique, notamment électro et hip-hop, comme dans « My Selecta ». Penses-tu que le dub a besoin de cette collision de styles?

Ce qu’il y a de fantastique dans le dub, c’est qu’il a énormément de facettes. Un titre comme « My Selecta » n’est qu’une version du dub parmi d’autres, mon interprétation. Je pense vraiment que dans chacun de mes disques il y aura toujours au moins un ou deux morceaux dans ce style… J’adore le dub originel de King Tubby, qui m’a énormément influencé, mais j’écoute aussi de nombreux artistes qui font des choses très différentes. Le dub est devenu une base, un point de départ pour beaucoup d’artistes, mais chaque artiste lui fait prendre une nouvelle direction et forge ainsi sa propre interprétation du genre. C’est vraiment un style de musique incroyable, qui n’a pas d’équivalent. Quand j’expérimente de nouveaux styles et de nouveaux rythmes, comme la drum & bass, je conserve toujours la base dub/reggae, soit par les bass lines, les skanks, les cuivres ou les voix. Peu importe lesquels mais chaque morceau que je produis doit contenir au moins deux de ces éléments.

Ton père est le célèbre pianiste Bill King, qui a notamment travaillé avec Janis Joplin dans les années 70. Comment t’a-t-il initié à la musique?

Mon initiation a commencé dès que j’ai été en âge de marcher. J’ai passé d’innombrables heures dans les studios d’enregistrement, les clubs et sur la route avec mon père. Je regardais et écoutais tous les musiciens avec lesquels il jouait. J’ai vraiment été entouré par la musique mais je pense que le rythme du reggae a vraiment touché une corde sensible en moi, et c’est pourquoi je suis profondément impliqué dans ce style aujourd’hui.

Plus précisément, quand et comment as-tu découvert le dub et le reggae?

Mon père a joué parmi les premiers groupes de reggae de Toronto au début des années 70. Il a joué notamment avec Pablo Paul (qui lui-même faisait partie des Cougars), et il était très ami avec Jackie Mittoo. Ma mère en était une grande fan également, donc entre la musique que j’entendais à la maison et mon père que j’entendais jouer dans les clubs, j’ai eu l’occasion d’en écouter très tôt dans ma vie. Ma réelle passion pour le dub et le reggae a commencé quand j’avais environ 15-16 ans. A partir de 18 ans, je ne voulais jouer que cela, et c’est ce que je fais encore aujourd’hui. J’ai joué dans des groupes de rock, de blues, de pop, mais aucun ne m’a donné l’inspiration profonde et durable que m’a donné et me donne le reggae.

Qu’écoutes-tu en ce moment?

Vibronics, Alton Ellis, Lieutenant Foxy, Version Xcursion, plein de vieux reggae roots… Beta Simon, Burning Spear, Mad Professor et beaucoup d’autres… Autant que je peux en écouter!

Aujourd’hui, tu es considéré comme le représentant de la scène dub au Canada. Que penses-tu du succès que connaissent actuellement le dub et le reggae dans ton pays, mais aussi en Europe?

Ces dernières années au Canada, la scène dub/reggae s’est développée très vite. Il y a plein de très bons artistes, d’émissions de radio et de plus en plus de concerts qui se mettent en place. En Europe, on a l’impression que le dub et le reggae sont partout. La première fois que nous avons tourné en Europe au début de l’année, on a été étonné de voir à quel point les gens aimaient ça, à n’importe quel endroit. De la grosse capitale comme Paris aux petites villes, il y a toujours des fans. C’est très agréable de voir de plus en plus de gens qui se mettent au reggae et au dub. Je pense qu’avec toute la musique qu’on entend sur les radios commerciales et les chaînes musicales qui devient vite vieille et dépassée, cette musique, avec toutes ses ramifications, représente quelque chose de vraiment frais pour beaucoup de gens. D’ailleurs, c’est un des seuls styles de musique de la planète qui te fait toujours sentir t’élever.

Comment se déroulent tes tournées en France et en Europe?

Nous avons signé sur le label parisien Silencio Records, et, à l’occasion de la sortie d' »Atomic Subsonic », ils ont organisé quelques dates en France en mars dernier pour la promo du CD. Avec Silencio et Nocturne, Fred de Music’Action nous a mis sur quelques dates pour faire la première partie de Groundation aux côtés de DJ Scratchy. Les concerts se sont très bien passés, avec de très bons retours du public. Nous sommes récemment retournés en Hongrie, en Allemagne et en France pour une tournée de trois semaines et nous reviendrons également en août, en commençant par le Reggae Sun Ska Festival.

Tu vois passer dans ton studio, « The Dub Factory », beaucoup de grands artistes jamaïcains, comme Anthony B, Freddie Mcgregor ou Fred Locks. Comment se sont faites ces connexions?

Il y a eu en effet beaucoup de très bons chanteurs qui sont passés au studio « Dub Factory » (mon studio personnel où je produis tous mes sons): Tanya Mullings, Raffa Dean, Howie Smart, Fredlocks, Kwabena Reuben, Lady Shelly, Ammoye, Kulcha Ites, Treson et beaucoup d’autres…
La plupart du temps, je rencontre ces chanteurs par le biais d’un ami ou d’un autre artiste. Grâce à Version Xcursion, j’ai rencontré Treson qui m’a présenté Tanya Mullings. Elle-même m’a fait rencontrer Bobby Treasure, un producteur jamaïcain qui travaille avec Anthony B et Freddie, et qui, du coup, m’a mis en contact avec eux! Je dois beaucoup à Version Xcursion qui m’a fait rencontrer d’excellents chanteurs canadiens d’origine jamaïcaine comme Treson, Ammoye & Kulcha Ites.

Comme tu l’évoquais tout à l’heure, tu as toujours défendu les fondations du reggae et du dub. Que penses-tu de la nouvelle génération d’artistes jamaïcains, qui a parfois tendance à s’éloigner de ces racines?

Ce qui est surprenant avec le reggae c’est qu’il peut prendre des formes très différentes, se fondre dans différents moules, probablement plus que n’importe quel autre style de musique, même si le jazz et l’électro, par exemple, ont eux-aussi leurs sous-genres. Le reggae en a énormément: le ska, le dub, le rocksteady, le roots, le dancehall, le ragga, le steppa… mais surtout on retrouve ses fondations dans l’âme de toutes ces branches. Peu importe le sous-genre, tu peux toujours identifier les racines dub ou reggae. C’est un battement qui vient du coeur qui conduit le rythme et te fait bouger. En ce qui concerne les artistes jamaïcains d’aujourd’hui, chacun conserve ce monument dans le style qu’il a choisi. C’est une période vraiment fructueuse pour le genre et j’espère le voir se développer jusqu’à ce qu’il atteigne un public très large et qu’il commence à convertir les masses.

Quels sont tes projets pour les mois à venir?

Je viens juste de finir de travailler avec Tanya Mullings sur son nouvel album qui va sortir sur VP Records. L’opus comprend notamment des featurings avec Morgan Heritage, Tanto Metro, Mega Banton et Bobby Digital. En juin et juillet, je vais commencer à travailler sur de nouveaux morceaux pour le prochain album de Dubmatix, tout en continuant un travail de mix et de remix pour quelques artistes canadiens. Je travaille également en ce moment avec Murray Man (UK) et aussi avec Lieutenant Foxy, sur un projet commun qui sera présenté cet été au Reggae Sun Ska Festival. Nous serons ensuite en tournée trois semaines en août, puis en octobre prochain.

C’est la tradition chez Bokson, tu as le mot de la fin…

Big up à mon bassiste Gabe « Monkey » Rowland, à Silencio Records, Nocturne, Music’Action, et Lieutenant Foxy. Keep the vibes level and the bass loud!

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