Interview – Douglas Dare, sage poète de la mue

Le songwriter anglais Douglas Dare était de passage dans une église parisienne pour sa tournée au côté de Lubomyr Melnyk. L’occasion de revenir avec lui sur son premier album ‘Whelm’ sorti il y a un an. Naviguant entre harmonies classiques et chansons à texte, Douglas Dare est aussi poétique en live que sur son disque, et plonge dans des rêves bercés par les flots d’une mer à la fois suave et agitée.

Tu es sur le Label anglais Erased Tapes et pourtant tu ne fais pas tant de musique contemporaine. Comment classifierais-tu ta musique?

Douglas Dare: Si je dois être honnête, je dirais que je fais de la pop. J’avais peur de ce mot, mais ‘Pop’ veut juste dire ‘popular music’. Je m’inspire beaucoup de musique classique, et on peut dire que tout ça est alternatif. On peut donc qualifier ma musique de ‘pop classique alternative’? Ca peut être le nom général, mais ça change tous les jours selon comment je la ressens et comment je la décris. Disons que je suis un songwriter, c’est plus simple, et c’est comme ça que j’aimerais que l’on me perçoive.

Tu as commencé par composer de la musique instrumentale. Comment en es-tu arrivé au songwriting?

Ma mère est professeur de piano, mais elle ne m’a pas appris de manière classique et traditionnelle. J’ai toujours été attiré par cet instrument, je m’asseyais devant et j’essayais de jouer. Elle se mettait près de moi et me donnait des leçons, mais ça ne marchait pas. On a donc arrêté, et j’ai continué tout seul, mais elle a été comme un guide tout au long de mon apprentissage. J’ai commencé à chanter très jeune, vers neuf ans, mais je ne savais pas du tout utiliser ma voix, donc j’ai décidé de continuer à juste jouer du piano pour les autres. Quand je suis entré à l’université à Liverpool, j’ai rencontré des songwriters, et ça m’a tellement inspiré que j’ai voulu en devenir un moi-même. C’est à la fac que j’ai commencé à prendre des cours de chant et à écrire mes premières chansons.

On entend beaucoup de musique française du 19ème siècle dans ton album. Tu te considères comme un joueur de musique classique?

Je sais qu’il y en a beaucoup. J’adore ça, je m’inspire beaucoup des compositeurs classiques et c’est formidable d’avoir ça dans les doigts. Debussy et Haendel sont mes deux préférés. Du moins ce que j’aime le plus jouer. Mais je n’ai jamais accompli le parcours du conservatoire, les concours, je n’en suis donc pas un.

Tu as composé de la musique pour un court métrage (‘Dorset by night’). Continues-tu à écrire de la musique pour film?

J’aimerais faire ça tout le temps. Dans le futur j’espère. Le plus rapidement possible. Composer de la musique instrumentale, c’est mon premier truc. Je compose aussi de la musique pour des films muets.

Tu fais des ciné-concerts?

Ce n’est pas vraiment des ciné-concerts. Je pose de la musique sur des films muets. Mais pas de burlesque. C’est plus mélancolique, un peu esprit musique classique justement. Le premier sur lequel j’ai travaillé, c’était ‘Voyage dans la Lune’ de Georges Méliès.

Parlons de ton premier album ‘Whelm’ sorti il y a un an. Quand on l’écoute, on a l’impression que tu as ajouté des poèmes à la musique. Dirais-tu que tu composes de la musique classique contemporaine pour ensuite y mettre des paroles?

Avec ‘Whelm’, j’ai d’abord écrit les paroles. Donc, dans ce sens, c’est un peu l’inverse, comme si j’avais écrit des petits poèmes pour ensuite écrire la musique.

Donc dirais-tu que ‘Whelm’ est un album de poésie?

Je ne dirais pas vraiment ça. Je dis ça pour une bonne raison: j’ai tellement à apprendre encore avant de pouvoir me considérer comme un poète… Mais écrire mes chansons comme des poésies m’a beaucoup aidé. Ca m’a permis d’avoir confiance en mes paroles, et de me dire qu’elles pouvaient raconter des histoires. Tout semble juste, chaque propos de chaque mot. J’ai justement choisi d’écrire les paroles en premier pour être sûr que chaque chanson ait un sens propre.

Tu te dis pas encore poète, pourtant tu as édité un livre…

J’ai fait un livre de neuf poèmes extraits de l’album. Je voulais qu’on puisse apprécier les mots séparément. Dans les disques, tu as les paroles, mais je voulais que les gens les lisent d’une autre manière. Ce n’est pas le même objet. J’ai organisé une lecture à Londres ou j’ai lu tous les poèmes un par un. En les écrivant, je voulais être fier de mes textes sans la musique. Il fallait que les deux soient indépendants l’un de l’autre. D’ailleurs, la lecture m’a permis de voir comment les gens réagissaient aux textes.

Et alors?

Les gens ont bien réagi. Alors, dans ce sens, ‘Whelm’ est en effet un album de poésies. Mais je ne suis pas un poète, je suis un songwriter.

J’ai l’impression que le piano est un peu le maestro de cet album malgré l’importance des textes et de la voix…

Tous les morceaux sont centrés autour du piano. J’ai écrit tous les morceaux sur cet instrument, sauf ‘Caroline’ que j’ai composé à la guitare. Même si je ne suis pas un bon guitariste, des fois, écrire sur un autre instrument permet de voir la musique d’une façon différente.

Tu as grandi près de la mer, et ton album sonne comme une ballade sur la côte. On y sent une très forte présence de l’eau…

Je n’étais pas parti pour écrire un album inspiré par l’eau ou par la mer. C’est après l’avoir écrit, et en cherchant un titre, que j’ai réalisé combien il était connecté à l’eau. L’eau se ressent dans beaucoup de chansons, mais tu ne peux pas t’empêcher d’être inspiré par le lieu où tu as grandi et où tu vis, par les gens qui t’entourent. Ca se passe naturellement. Même si au milieu de chaque chanson il y a des histoires, il n’y a rien de personnel. L’eau est très présente sans que je le veuille, mais je me suis fait une raison.

Il semble que tous les instruments et la voix coagulent ensemble et s’entrechoquent les uns entre les autres. C’est peut être le minimoog qui donne cette impression de fluidité…

C’est important de dire que, à part le musicien qui joue des cuivres, l’album a été joué et enregistré par seulement deux personnes. Mon batteur Fabian Prynn, et moi. On n’a pas compliqué les choses. Et souvent, la limitation est la clé de la pureté. Ne pas avoir plusieurs options t’aide à faire quelque chose de plus concis, de plus approprié, de plus raffiné, de plus naturel. Si on avait été quatre ou cinq dans le projet, on aurait sûrement ajouté des choses. J’ai improvisé sur un minimoog, et quand Fabian a pressé le disque, je ne savais même pas que ça allait finir dessus. Finalement, ça a marché. La simplicité est la clé, mais c’était de toute façon la seule option qu’on avait: on a seulement quatre mains.

Vous travaillez déjà sur un prochain album?

Oui, toujours tous les deux. Mais on veut l’enregistrer dans un autre lieu, avec des instruments différents. Le plus important est que le son ne soit pas le même que celui de ‘Whelm’. Pour le moment, on teste les nouvelles chansons sur la route.

Tu es sur le label anglais Erased Tapes qui dialogue entre la musique classique et contemporaine. Si on dessine une ligne, où te situes-tu entre les deux?

Avant de signer sur Erased Tapes, je ne me voyais pas musicien classique. Je suis parti en tournée avec Olafur Arnalds, Nils Frahm, Lubomyr Melnyk, et Peter Broderick. Je connais bien tous ces musiciens maintenant. J’ai tourné avec Frahm et Arnalds avant d’enregistrer mon disque, et ça m’a permis de me sentir bien par rapport à la musique classique. Quand j’étais plus jeune, je ne l’assumais pas trop, ce n’était pas assez ‘cool’. Je crois que je me place plus du côté pop et du côté moderne, probablement plus que d’autres musiciens sur Erased Tapes. C’est très prestigieux d’être entouré de toute cette musique classique.

Que penses-tu de la place de la musique classique contemporaine en 2015?

Tout est une question de cycles, même dans la musique contemporaine. Par exemple, Queen, dans les années 80, utilisait la musique classique. Je pense que les artistes continueront de faire vivre les musiques effacées et populaires même si elles sont moins visibles. Je pense qu’il n’y a pas de musique classique dans la pop en ce moment. Les musiques disparaissent et reviennent, tout n’est qu’une question de cycle. On va donc sûrement se retrouver de nouveau avec du disco.

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