Interview – Concerts à Emporter, dix ans de bonne aventure

Si internet était déjà en pleine démocratisation au milieu des années 2000, il n’avait pas encore livré tous ses secrets, dont celui que concoctaient silencieusement Chryde et Vincent Moon avant – sans qu’on le sache – de changer à jamais l’approche de la musique live. Le but des deux acolytes à l’époque : ‘bousculer la façon dont les médias transmettent la musique et la façon dont on la filme (…), capturer un instant, filmer la musique comme elle est arrivée, sans préparation, sans artifices’. Dix ans plus tard, l’équipe des Concerts à Emporter a fait un long et beau chemin : au delà d’être devenue incontournable dans le circuit promotionnel d’un artiste, elle a imposé sa patte, mis définitivement la main sur l’exercice de la session acoustique, avant de voir plus grand et tenir tout autant ses promesses. Petite française arrivée sans crier gare, elle s’est aussi imposée à l’étranger en glanant la reconnaissance du public comme des professionnels, jusqu’à devenir plus largement une influence. Alors que La Blogothèque dévoile aujourd’hui sa toute dernière réalisation, celle pour le moins prestigieuse d’Alicia Keys arrivant à point pour un anniversaire, on fait le bilan avec Christophe – Chryde – Abric, son fondateur, qui s’est également fendu d’une sélection de ses meilleurs souvenirs, bien qu’il nous ait rétorqué ‘comment veux-tu ? On en a fait 800 !!!’.

Les Concerts à Emporter ont dix ans cette année. Pourquoi avoir eu l’idée de monter un tel projet ?

Christophe – Chryde – Abric : La Blogothèque est née avec l’arrivée des outils de blog, et l’envie d’en profiter pour partager notre amour de la musique autrement, plus librement et personnellement. Les Concerts à Emporter participaient à la même envie. YouTube naissait tout juste, les vidéocasts arrivaient sur iPod, il était donc possible de publier facilement ses propres films. J’ai très vite eu envie de faire une série, un programme récurrent avec une idée forte : faire jouer les groupes là où ils ne jouent pas habituellement, les faire interagir avec la ville. J’ai rencontré Vincent Moon en même temps, il a très vite accroché à l’idée qui correspondait à sa vision artistique. Il nous a fallu quelques mois pour convaincre des artistes de jouer le jeu, car c’était vraiment inédit pour l’époque. Un groupe a accepté, puis deux, et ça ne s’est jamais arrêté.

L’an passé, tu disais vouloir fêter ces dix ans en grande pompe. Que réservez vous donc ?

On a tout imaginé, on a beaucoup rêvé. Et puis on s’est rendu compte que nos envies étaient beaucoup de plans sur la comète, et d’autres projets nous ont pris beaucoup de temps et d’énergie à la Blogothèque. Alors on s’est dit qu’on allait juste faire quelques beaux Concerts à emporter, et un particulièrement classe et inattendu. C’est ce qu’on a fait avec celui d’Alicia Keys, qu’on a produit il y a quelques mois, que Colin Solal Cardo a réalisé, et qui sort cette semaine.

D’envergure française d’abord, les Concerts à Emporter ont vite gagné en réputation à l’étranger, jusqu’à être tournés au-delà de nos frontières. Est-ce quelque chose qui est venu naturellement, telle une reconnaissance, ou avez-vous travaillé à ce développement ? 

C’est venu naturellement. D’abord parce que la plupart des groupes que nous filmions étaient anglo-saxons : non seulement leurs fans se sont vite emparés des vidéos, mais les groupes eux-mêmes faisaient passer le mot à d’autres. Si Michael Stipe nous a contactés, c’est parce que nous avions filmé une session avec The Low Lows, dont un des musiciens jouait avec R.E.M. en tournée… Le concept était nouveau, et il y avait Paris. Nous avons ainsi vite accroché aux Etats-Unis et, très rapidement, après une petite année, des réalisateurs et des cadreurs américains nous ont écrit spontanément pour nous proposer d’en faire avec nous. Le premier a été Nate Chan, qui a ensuite monté Yours Truly. Puis, il y a eu Hope Hall qui est ensuite devenue la vidéaste officielle d’Obama en campagne puis à la Maison Blanche. Puis Arturo Perez et Derrick Belcham qui continuent de travailler avec nous. J’ai développé ces collaborations tandis que Moon a commencé à voyager non stop, revenant à chaque fois avec des vidéos incroyables plein ses valises et propageant ainsi la bonne parole dans de nombreux pays. Dans le même temps, de manière toute aussi naturelle, des sites reposant sur la même philosophie, sur une esthétique similaire, ont poussé un peu partout. L’idée même des Concerts à Emporter avait infusé la sphère musicale. C’était à la fois gratifiant et un peu étourdissant.

Le départ de Vincent Moon en 2009, et de sa façon très personnelle de filmer, a t-il été un coup dur à encaisser ? Reste t-il impliqué dans le projet aujourd’hui, même à distance ?

Le départ n’a pas été soudain. Vincent Moon a très vite ressenti que le monde de la musique occidentale était un peu étroit pour son insatiable curiosité, et il n’aimait pas frayer avec le show business. Il a commencé à voyager, à être de moins en moins à Paris, et à s’intéresser à d’autres musiques, d’autres façons d’être ensemble, de communier. Heureusement, les Concerts à Emporter n’étaient plus depuis longtemps l’affaire d’un duo comme dans ses deux premières années. J’avais autour de moi une équipe curieuse, motivée, amoureuse de la musique, et quelques réalisateurs très doués et capables de prendre le relais. Je pense particulièrement à Colin Solal Cardo, qui fut l’un des premiers à prendre le relais et qui a réussi à développer une esthétique propre tout en restant fidèle à l’esprit. Aujourd’hui, je suis fier d’avoir réussi à fédérer une équipe qui fait des Concerts à Emporter un programme cohérent et fort, mais qui laisse chaque réalisateur exprimer sa sensibilité. Quant à Vincent Moon, il n’est plus impliqué dans la Blogothèque ou les Concerts à Emporter. Nous sommes amis, nous échangeons beaucoup, nous avons même fait une projection ‘souvenir’ à Londres, mais ses projets sur les rituels, ses performances live lui prennent bien assez de temps. Je suis abasourdi par le travail qu’il a fourni ces dernières années, par la richesse de ce qu’il a filmé. Son travail dans son ensemble, aussi bien ce que nous avons fait tous les deux que ce qu’il a fait depuis, représente une oeuvre monumentale. Quelque chose de réellement important. Les Concerts à Emporter nous ont permis de grandir, chacun dans une direction, et chacun respecte celle prise par l’autre.

Concrètement, qu’est ce que l’influence revendiquée par beaucoup de La Blogothèque vous a apporté par la suite ?

D’un point de vue personnel, juste tout. Elle a changé ma vie. Elle m’a appris un nouveau métier, elle a abouti à la création d’une boîte, elle m’a permis de réinventer ma vie et d’exprimer une vision. Pour La Blogothèque, c’est une immense fierté. Comme je le disais, c’est incroyablement gratifiant. C’est la plus belle des reconnaissances que de voir des gens avoir envie de créer grâce à vous, de voir des artistes faire appel à vous. Cela va avec son lot de copycats qui ne sont pas tant dans l’inspiration que dans le calque. Mais globalement, c’est assez magique.

Il y a eu pas mal d’évolution au fil du temps: du branding, des commandes… N’avez vous jamais craint de perdre l’âme originelle des Concerts à Emporter qui trouvaient avant tout leur charme dans l’imprévisible, et les rencontres entre les artistes et un public pas forcément prévenu ni acquis à leur cause ?

Toujours. Tout le temps. C’est une crainte naturelle, et un facteur à prendre en considération dès lors que vous créez quelque chose de fort et nouveau : il y aura forcément un moment où cela s’émoussera, où ce sera moins frais… Mais nous en avons toujours été conscients, et ça nous a aidé. Je pourrais presque remercier certains, qui nous ont accusé d’avoir perdu notre âme dès le trentième Concert à Emporter et qui nous ont ainsi tanné le cuir. Mais nous avons foi dans notre énergie, dans notre amour pour ce qu’on filme. C’est cette passion qui nous a permis de passer le cap. Quant aux commandes, au branding, je ne pense pas que cela ait vraiment nui. Notre travail, notre marque étaient si forts que nous n’avons pas de compromis à faire.

Certaines sessions se rapprochent beaucoup du vidéo clip désormais. Y trouvez vous le même plaisir ? Etait ce une volonté de s’affranchir du minimalisme des Concerts à Emporter et d’élargir le champs des limites ?

C’est peut-être le clip qui a commencé à s’inspirer de l’esthétique des sessions ! De notre côté, il y a plusieurs choses : tout d’abord une volonté forte chez les réalisateurs de faire des images plus belles. Ensuite, oui, une volonté d’élargir notre champ d’action. Et puis surtout, l’envie d’aller chercher quelque chose qui nous excite. Nous continuons à filmer des groupes à l’ancienne, avec une guitare, dans la rue d’à côté (avec Okay Kaya, Isaac Gracie, Lucy Dacus…), et nous continuons à aimer ça. Mais quelquefois, on a envie d’autre chose, tout en restant fidèle à nos principes. C’est cette équation qui est intéressante.

Avec le temps, vous vous êtes imposés comme la marque de fabrique des sessions acoustiques. Est-ce difficile de se renouveler quand on est sans cesse sollicité et que la routine est naturellement cassée par la diversité des artistes qui y participent ?

Ça a été une question très importante que nous nous sommes posés il y a quatre ou cinq ans, quand nous nous sommes rendus compte que, pour beaucoup d’artistes, nous étions devenus la routine. Les sessions font aujourd’hui partie du parcours promo de tout musicien indé, ils sont sur-sollicités et… sur-préparés. Ça a été un bon choc. C’est alors que nous avons profité de notre statut pour en demander plus, être plus exigeant, et chercher à faire les pas de côtés qui nous permettaient de nous démarquer.

Quelle est la plus grosse difficulté une fois que le rendez vous est pris avec un artiste ? Trouver le lieu ? Répondre à certaines exigences de sa part ? 

Ça a évolué avec le temps. Aujourd’hui, je dirais que c’est de brider l’idée qu’il se fait du Concert à Emporter, réussir à le faire sortir de sa zone de confort. Le truc le plus fou, c’est que c’est souvent avec les petits artistes que c’est difficile !

Une de vos sessions les plus célèbres est celle d’Arcade Fire. Pourtant, il semble que le groupe ait souffert pour arriver au résultat, il a même dit ne plus vouloir réitérer l’expérience. Peux-tu revenir sur ce moment ?

L’histoire est vraiment trop longue à raconter. Ce fut l’un des tournages les plus longs et excitants à préparer, et sans doute l’expérience la plus forte de ma vie. Et le groupe a été fantastique, dès le moment où Win Butler a dit ‘on le fait‘. Donc non, Arcade Fire n’a pas souffert pour arriver au résultat, et c’était quelque chose d’assez naturel pour eux, même si nous les avons poussés à aller encore plus loin que d’habitude. Ensuite, ils ont recruté Vincent Moon pour travailler sur un film ensemble, et ça ne s’est pas bien passé. D’où ces commentaires. Mais je n’étais pas impliqué, et je me garderai donc de commenter cette partie.

Est-il arrivé qu’une session tourne à la catastrophe ? Par exemple que l’environnement (le public notamment) ou autre en ait totalement ruiné une ?

Je me souviens d’un petit folkeux timide que l’on avait filmé place de la Bourse et qui a fui (vraiment FUI) dès qu’on a croisé une personne. Je me souviens aussi de ce Concert à Emporter de Lana Del Rey que nous n’avons jamais publié parce que son management avait tout mis en scène, au point de tuer tout naturel. De Devendra Banhart qui voulait chanter doucement sur les Champs Elysées, mais a chanté si doucement que même nos micro cravates ne captaient pas sa voix. Et l’on vient de filmer une session catastrophique sur le moment avec Car Seat Headrest mais qui, au final, se révèle très forte grâce à la tension sur place.

En regardant les archives, il semble que pas mal d’artistes ne veuillent pas se confronter à l’inconnu, préférant jouer leur morceau dans un endroit calme, sans personne autour d’eux. Quels sont leurs arguments pour se justifier dans ce cas ?

Quels que soient ces arguments, on les respecte. Il peut être très timide, ne pas penser que sa musique se prête à une ‘confrontation’. Le but d’un Concert à Emporter n’est pas de jeter un artiste dans la rue ou de le faire se sentir mal à l’aise. C’est d’essayer de conjuguer une musique et un environnement inédit.

Les poussez-vous à prendre des risques ? Les trouves-tu parfois trop perfectionnistes, trop précautionneux, sachant que le contraire aboutit souvent aux meilleurs films ?

Oui. Ils sont souvent un peu trop perfectionnistes et précautionneux, ils se mettent même parfois trop la pression parce que c’est un Concert à Emporter. Donc il faut souvent les pousser pour qu’ils sortent de leur zone de confort. Mais quand nous poussons un artiste à aller plus loin, à faire quelque chose qui l’effraie, c’est que nous sentons que c’est possible. Je pense que les deux où nous avons poussé le bouchon très loin, c’est quand Moon a poussé Sufjan Stevens à jouer sur le toit d’un bâtiment, et quand j’ai poussé le chanteur de Bloc Party à chanter pour nous alors qu’il fumait tranquillement une clope à l’extérieur d’un bar.

La Blogothèque, c’est aussi les Soirées de Poche. Pourquoi avoir offert ce dérivé aux Concerts à Emporter ?

Parce qu’à un moment, on avait envie de partager le plaisir que nous avions à passer un moment privilégié avec un artiste. On avait envie d’avoir du public, de créer ces bulles de bonheur, mais avec du monde dedans.

Comment se dessine l’avenir de la Blogothèque ? A quoi aimerais-tu que ressemblent les dix prochaines années ?

La Blogothèque est aujourd’hui une vraie société de production, que j’ai montée avec mon vieil ami Matthieu Buchsenschutz. C’est déjà plus que je n’aurais pu imaginer en créant le blog il y a 13 ans. Et ce qu’il y a de bien, c’est que les perspectives excitantes ne manquent pas. Nous nous diversifions, nous faisons de la fiction, de l’humour, j’ai produit mon premier documentaire long format sur le Montreux Jazz Festival… Et nous continuons à monter des projets fous sur la musique. Je suis confiant parce que notre équipe est faite de gens vraiment passionnés, qui restent fidèle à la philosophie originelle : être authentique, spontanés et un peu fous. Ensuite, pour les dix années à venir… J’espère que la Blogothèque continuera à m’aider à ne pas me sentir vieux (rires).

 

ALICIA KEYS – Paris, 2016

Parce que c’était inimaginable, et que ça a été au delà de nos rêves. Qu’on soit capable, après dix ans, de créer ce genre de moment, de faire ces images et ce son incroyable, et d’obtenir d’une artiste qui n’a rien à prouver qu’elle se mette à nu… Je suis fier. Juste fier.

ARCADE FIRE – Paris, 2007

C’est mon expérience la plus intense, le projet le plus fou, qui fut long, difficile à monter, mais s’est intégralement décidé en une folle après-midi. C’est un film qui résume ce pourquoi on a créé ça à l’origine. Indépassable.

BEIRUT – Paris, 2007

C’est sans doute le Concert à Emporter le plus aimé. Tout le monde nous en parle, tout le temps. C’est normal, il est la spontanéité, l’évidence même.

TENNISCOATS – Tokyo, 2010

C’était un jour gris au Japon, dans un quartier d’une tristesse infinie. Mais il y avait les Tenniscoats, qui avaient tout compris. Elle chantait sa comptine, elle jouait avec tout, les grilles, les trains, les marches d’escalier. On la suivait comme on pouvait, alors qu’elle tissait sa dentelle sans cesser de sourire.

PATRICK WATSON – Paris, 2009

Patrick Watson et son groupe sont parmi les musiciens les plus doués et les plus drôles que je connaisse. Ce jour là, ils ont joué 7 heures de suite pour nous. Quatre Concerts à Emporter et une Soirée de Poche. Et dans cette vidéo en particulier, Moon est au sommet de son art.

DOMINIQUE A – Paris, 2015

Parce qu’on a beaucoup filmé Dominique, et que ça nous a toujours paru fragile et précieux. Mais cette fois là, c’était splendide et naturel. Et puis on a fait un travelling avec un skate board dans le Musée d’Orsay.

PHOENIX – Versailles, 2013

On a filmé Phoenix. Dans le parc du Château de Versailles. A l’aube. Avec un drone. En plan séquence. Dois-je vraiment expliquer pourquoi je l’aime ?

TOBIAS JESSO JR – Paris, 2014

Il est d’une simplicité sans nom, mais on est capté par tout : la musique, les grimaces de Tobias, la petite Nana qui lui fait de l’oeil, le vieux affalé sur le bar… Pur et parfait.

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