Interview – Chassol, boulimique du réel

Boulimie: désir ardent et répétitif d’obtenir ou de faire quelque chose. Pour le prodigieux Christophe Chassol, cette définition est à ranger du coté de la vertu plus que de la pathologie. Tout à la fois compositeur, chef d’orchestre, multi-instrumentiste et enseignant, difficile de synthétiser en quelques lignes l’impressionnant parcours de cet à peine quarantenaire. Au delà du contenant – déjà quatre albums à son actif et pas moins d’une dizaine de collaborations – c’est le contenu qui fait de Chassol un artiste inclassable. Son crédo: l’harmonisation du réel ou son incapacité vertueuse à dissocier l’image du son, en mêlant les films de ses voyages aux compositions qu’il crée chez lui. Tentative de décryptage en moins de quinze minutes dans les coulisses de la Ferme Electrique, avec un Christophe tout sourire et tout juste sorti de sa sieste.

Interview réalisé en collaboration avec Frédéric Gendarme.

‘Big Sun’ est sorti en début d’année. Depuis, comment s’occupe Chassol?

J’ai fait plein de trucs, j’ai continué ce que je fais d’habitude, c’est à dire de la musique à l’image. J’ai fait beaucoup de musiques de film, j’ai écrit des projets, j’ai rencontré des gens, et j’ai surtout fait des concerts. J’ai aussi fait la musique de ‘Lamb’, un film éthiopien de Yared Zeleke qui était à Cannes cette année pour la ‘Quinzaine des réalisateurs’.

On a lu aussi que tu projetais d’aller au Japon. Peux tu nous dire ou en est ce projet?

Ah oui, et bien on est allé au Japon pour jouer à l’origine, et il est vrai que je projette de faire une résidence la-bas, mais rien n’est sur pour le moment. Déjà, je regroupe mes idées pour le prochain film, mais ce sera peut-être autour du Japon, ou peut-être pas. La tournée qu’on a fait là-bas entre Tokyo, Osaka et Yokohama était assez fantastique, surtout que j’ai pas mal envie de bosser autour de l’animation…

Et comment a réagi le public japonais?

Et bien cool, franchement. Ça m’a réconcilié avec le Japon avec qui je n’étais pas en super termes.

Tu dis toi-même que tu ne fais pas une ‘musique facile’. Comment perçois-tu, d’album en album, l’évolution de la presse à ton égard? Je pense notamment aux classements des 100 personnalités qui font la culture selon les Inrocks, ou tu es en couverture?

Je pense que j’ai dis ça au moment du premier album, mais après j’ai arrêté de le dire car je ne le pense plus. C’est vrai que, pendant un moment, je trouvais que ce n’était pas évident pour le milieu de recevoir des morceaux de ce type, au format éclaté, qui ne sont pas des chansons… Mais finalement, je pense que la chance que j’ai eu, c’est de sortir un album sur un label de pop (ndlr: Tricatel) grâce à Bertrand Burgalat. Si je l’avais sorti autre part, ça n’aurait pas eu le même écho, je pense. Sur un label de jazz ou de musique contemporaine, ça n’aurait pas eu le même accueil, ou ça n’aurait pas touché les même gens. Je ne sais pas… Aujourd’hui, je pense que j’ai un peu plus perfectionné le processus avec les images, et c’est de plus en plus fluide, de plus en plus construit, donc je comprends que ça puisse se lire plus facilement.

Quand tu joues par dessus des vidéos de discours politiques, comme celles que tu as fait pour Obama et Taubira, est-ce qu’il y a une sorte de sous-texte engagé, ou est-ce que c’est juste ton ressenti sur le moment que tu mets en musique?

Alors il y a un peu tout qui se mêle. Pour Obama et pour Taubira, c’est vraiment deux choses différentes. Obama, c’était en 2012, j’avais cette envie d’harmoniser un discours depuis longtemps, et quand j’ai vu son intervention, j’ai trouvé que c’était complètement le stéréotype du discours de réélection ou le gars vend son pays à ses futurs réelecteurs, et que le mec est hallucinant d’acting. Bon, je ne suis pas dupe du jeu d’acteur, mais quand le mec te dis – (ndlr: il se met à reprendre un passage du discours de Barack Obama) – et bien voilà ça me va ce genre de parole!
Pour Taubira, il y a plus une démarche politique. Déjà, c’est une femme noire, ministre de la justice, donc c’est un statement en soi. Ensuite, les attaques qu’elle a subi, ça m’a bien fait marrer. La guenon par exemple. Donc oui, il y avait une démarche plus directement politique.

Donc, tu les as réalisés pour des raisons bien différentes?

Musicalement, c’est pour les même choses, les mêmes recherches qui sont de trouver l’objectivité d’une mélodie de la vie réelle. C’est à dire, la vraie mélodie de la vie, mettre une basse constante en dessous, faire le bon choix des accords pour savoir si je mets de la lumière ou si j’assombris le propos.

Après avoir collaboré avec Sébastien Tellier et Frank Ocean dernièrement, est-ce que tu envisagerais à l’avenir de faire un album collaboratif en invitant plusieurs artistes ou un seul?

Pas spécialement non. Ce n’est pas quelque chose que j’envisage, et ce n’est pas quelque chose à laquelle je réfléchis. Après, tu vois, sur le premier disque qui est une collection de morceaux qui vont de 1996 à 2011, il y a un peu de tout, des trucs que j’ai fait en orchestre, des morceaux que j’ai fait seul en électronique, des morceaux de musiques concrètes. J’ai donc de toute façon l’impression d’avoir déjà fait des choses en collaboration.

Est-ce qu’il y a un style de musique qui te laisse froid?

Oui, il y en a plusieurs, la variété française par exemple que je n’aime pas du tout, et l’eurodance aussi (rire). Non, je ne sais pas, il y a pas mal de trucs que je n’aime pas trop, mais je ne saurais pas te dire puisque je n’écoute pas. Bon, la réponse comme ça à priori, ce serait le métal, mais je ne peux même pas te le dire parce que je crois que j’aime l’énergie qui s’en dégage.

Avec le recul, quel est ton regard sur la trilogie que tu as composé? Envisagerais-tu d’en faire un quatrième? Si oui, as-tu déjà un voyage en tête?

Ce qu’il y a, c’est que moi je ne considère pas que c’est une trilogie. Je ne sais pas pourquoi on s’est mis à dire que c’en était une… Sûrement parce qu’il y en a trois (rire). Non, mais j’essaye de parfaire mon violon, j’essaye de faire la meilleur forme au sens possible, et j’essaye de me fabriquer les objets que j’ai envie d’écouter et de regarder à quatre heures du mat’, chez moi, tout seul.

Tu parlais dans une interview d’imiter la virtuosité des rappeurs. Quel rapport tu as avec le hip hop?

Imiter? Je voulais imiter? Je ne pense pas que j’ai dit ça! A mon avis, j’ai dit que je voulais peut être m’y attaquer, qu’elle me plaisait, ou que je voulais l’harmoniser. Mais pas l’imiter! Non, la virtuosité en générale me plait, car je trouve que c’est une façon de se dépasser, c’est une espèce d’effort, même si je déteste cette notion, ou celle de mérite qui est un concept de droite. Mais l’effort, la rigueur, ça permet de te dépasser, et c’est une marque de respect vis à vis de la musique. Essayer de passer des traits musicaux, d’arriver à jouer parfaitement quelque chose tous ensemble, c’est beau à voir sur scène. Après, ce n’est pas un but, c’est un outil quoi! Un outil pour pouvoir faire des phases originales, marrantes, impressionnantes. Voilà, ça, j’adore!

Ce soir, tu joues entouré de quelques fleurons de la scène française. Est-ce que tu prêtes attention à ce qui se fait au niveau hexagonal?

Ah, et bien il y a un groupe qui joue ce soir, que j’adore, et qui me touche beaucoup, c’est Aquaserge. J’aime beaucoup Julien Gasc, j’ai d’ailleurs arrangé un morceau pour lui récemment. Je me reconnais dans leur musique. Sinon, je ne connais pas tout, mais j’ai vu les mecs de Zombie Zombie hier qui étaient cools, j’aime bien mon amie Léonie Pernet, Jeanne Added aussi. J’ai rencontré récemment ce gars, Flavien Berger, qui est hyper gentil. J’aime bien ce qu’il fait de manière générale. D’ailleurs, j’aime bien le label Pan European qui sont des mecs de ma génération…

Je ne sais pas si tu as entendu parler de Jacques?

Et bien, écoute, on m’en a parlé parce qu’il y a un type qui s’appelle Charles Carmignac qui joue dans Moriarty, et qui m’a proposé un projet ou il confie à trois compositeurs – en l’occurrence Flavien Berger, ce type Jacques, et moi-même des sons – des sons qu’il a enregistré à Radio France pour écrire un morceau.

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