Interview – C Duncan, en toute simplicité

Pour sa première à Paris (au Point Ephémère, dans le cadre du festival A Nous Paris Fireworks), C Duncan a définitivement conquis un public déjà largement acquis à sa cause depuis la sortie d »Architect‘ en fin de l’année dernière. Entouré de trois comparses sur scène, c’est bel et bien seul, jeune homme tout à la fois discret et affable, qu’il se présente le lendemain pour évoquer cette première expérience live dans la capitale, sa folle année 2015 et un deuxième album déjà dans la boîte ! Spoiler alert : il sera également question de death metal lors de cet entretien.

Pour commencer, j’aimerais qu’on revienne un peu sur le concert d’hier soir. Quelles sont tes impressions sur cette première scène parisienne ?

C Duncan : Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, car en Angleterre, de manière générale, les réactions des gens sont très tranchées : soit ils adorent, soit ils se désintéressent totalement de la musique et n’applaudissent que très peu. En plus, ma musique n’est pas très rock’n’roll, les gens ne sont pas là à danser et bouger dans tous les sens. Mais c’est toujours agréable de jouer dans des salles comme le Point Ephémère, car elles ont un petit côté ‘grunge’, on est proche du public… Oui, c’était très sympa de jouer ici.

Et tu as donc choisi de faire la tournée avec d’autres musiciens, alors qu’il me semble que tu as fait tes premiers live en solo.

Oui, quand j’ai commencé à faire des concerts, j’étais tout seul avec ma guitare et je chantais sur une bande enregistrée, mais ça faisait un peu karaoké. Et ça m’ennuyait que les gens viennent m’écouter chanter sur un enregistrement. Evidemment c’est beaucoup moins cher de tourner tout seul, mais c’est pas non plus très marrant. J’aime bien avoir de la compagnie en tournée, je suis déjà tout le temps tout seul quand j’écris et compose chez moi… Les musiciens qui m’accompagnent sont trois de mes meilleurs amis, et les avoir à mes côtés sur scène donne ce son plus live qui rend plutôt bien je pense.

La batterie notamment apporte quelque chose d’un peu plus rock à tes morceaux.

Le batteur est la dernière personne à nous avoir rejoints en tournée, et j’aime bien ce qu’il apporte sur scène. Sur l’album, il n’y a même pas de vraie batterie, mis à part quelques balais utilisés de temps en temps. Mais pour le reste, c’est essentiellement du programming.

Pour le public, ça permet aussi de ne pas avoir l’impression d’écouter une reproduction de l’album tel quel…

Exactement. Radiohead est l’un de mes groupes préférés et je les ai vus en concert à Glasgow il y a 7 ans. C’était incroyable, mais presque trop bon, j’avais l’impression que j’aurais pu rentrer chez moi et mettre le disque, ç’aurait été la même chose… J’aime quand les groupes font les choses un peu différemment sur scène. Parfois, certains choisissent par exemple de tourner avec un ensemble de cordes et ça apporte vraiment quelque chose de différent.

Vous avez accéléré un peu ‘Silence and Air’ et ‘Here to There’, non ?

Oui, en fait ça dépend de la réaction du public… On a accéléré le tempo, mais parfois c’est juste pour caser le plus de chansons possibles dans le set ! (rires) Blague à part, certaines chansons sont plus sympas en concert si elles sont un peu accélérées, parce que nous ne sommes que quatre et qu’on ne peut de toute façon pas reproduire tous les petits détails sonores présents sur l’album.

Pour continuer, que dirais-tu d’une interview à la carte, dont tu serais un peu l’architecte ? Je te propose une liste de thématiques et tu choisis ? (Il porte son choix sur ‘musique classique’ pour débuter) Tes deux parents sont musiciens classiques, comment c’était à la maison ?

J’ai véritablement baigné dans la musique. Ma mère tenait un magasin où elle vendait des partitions quand j’étais très jeune. Des gens venaient à la maison, jouaient sur toutes sortes d’instruments. A six ans, j’ai voulu apprendre le piano car un voisin en avait un et j’adorais jouer dessus. On a donc acheté un piano et j’ai pris des cours. Et petit à petit, je me suis de plus en plus intéressé à la musique, mes parents m’ont encouragé dans cette voie, mais sans pour autant me forcer. Si on voulait faire de la musique, nos parents faisaient en sorte de nous payer des cours, mais ils n’ont jamais insisté pour qu’on en fasse. Le plus important pour eux était qu’on fasse ce qui nous plaisait avant tout. Mon frère par exemple est dans les nouvelles technologies, rien à voir avec la musique… Et puis à l’adolescence, j’ai eu ma période rebelle et j’ai commencé à écouter beaucoup de métal et de hard rock. J’en écoute toujours beaucoup, mais à l’époque je n’écoutais vraiment que ça. Slayer, Opeth…

Je suis fan d’Opeth également…

Moi aussi, j’adore l’équilibre entre l’obscurité et la lumière chez eux. Emperor également… Puis à 15 ans, j’ai commencé à écouter Radiohead, Björk, et c’est là que j’ai compris que c’était ce que je voulais faire. La suite, c’est l’université et le Conservatoire pour apprendre la composition. J’aurais bien fait un PhD également (équivalent du doctorat, ndr), mais je ne voulais pas continuer à étudier à Glasgow, et partir étudier ailleurs aurait coûté trop cher… Mais c’est quelque chose que je garde en tête pour plus tard.

Et tu as fini par signer chez Fat Cat Records !

J’ai envoyé des demos à Fat Cat et One Little Indian. Fat Cat m’a répondu un mois après, ils voulaient écouter d’autres morceaux, je n’en revenais pas… En plus, c’est un label que j’adore sur lequel ont signé des groupes que j’écoute beaucoup comme Sigur Ros par exemple. Puis quelqu’un a trouvé l’un de mes morceaux sur mon site et l’a joué sur BBC Radio 6, la plus grosse station pour la musique alternative… Indéniablement le truc le plus chanceux qui me soit arrivé ! Ensuite tout s’est enchaîné.

Question suivante ? (Il choisit ‘notoriété et Mercury Prize’). Il y a un an personne ne te connaissait et, du jour au lendemain, tu te retrouves dans tous les tops de fin d’année. Ca fait quoi d’être C Duncan aujourd’hui ?

A vrai dire, ce n’est pas si différent de l’année dernière… Je vis dans une bulle étrange, je ne sais pas vraiment combien de personnes écoutent ma musique. Evidemment c’est le meilleur job du monde ! Je suis très fier que des gens écoutent et aiment ce que je fais. Bon, je n’en suis pas au stade où on me reconnaît dans la rue, mais tout ça est très excitant ! De pouvoir tourner comme ça, découvrir toutes ces villes… J’ai un air ravi depuis quelques mois et je pense que je l’aurai toujours dans cinq ans ! (rires)

Tu travaillais encore dans un café l’année dernière, non ?

L’album est sorti en juillet en Grande-Bretagne, je suis parti sur une grosse tournée, et puis je suis retourné au travail. Mais en novembre, j’ai su qu’une longue tournée m’attendait et les premières royalties ont commencé à tomber, juste de quoi vivre. J’ai donc choisi d’arrêter de bosser pour me concentrer sur les concerts et l’enregistrement du deuxième album. Mais au moment de composer ‘Architect’, c’était bien d’avoir ce cadre. De toute façon, il fallait que je bosse, je n’avais pas d’argent. Sur mes jours de repos, j’étais très inspiré et je composais beaucoup. Cette situation me convenait bien. Et puis le dernier café où j’ai bossé était situé dans une galerie d’art, un grand bâtiment dédié aux artistes, et j’ai pu échanger avec eux. Il y avait aussi des musiciens qui fréquentaient l’endroit, donc c’était cool.

Enfin vient la sélection au Mercury Prize…

Oui, là aussi un des trucs les plus fous qui me soit arrivé ! Il faut savoir que pour participer et avoir une chance d’être dans la shortlist des nommés, le label doit présenter son artiste et payer 300 livres (environ 386 euros, ndr). Fat Cat n’avait jamais eu de chance, aucun nommé dans la compétition, et ils avaient donc décidé de ne pas le faire l’année dernière avant de finalement changer d’avis. Là encore, c’est un gros coup de chance…

C’est Benjamin Clementine qui l’a emporté, mais ça devait déjà être énorme pour toi au niveau reconnaissance de faire partie des artistes sélectionnés ?

Exactement ! En plus il y a ce truc un peu fou avec le Mercury Prize qui peut être soit une bénédiction, soit une malédiction. Certains gagnants tombent dans une sorte de trou noir après ça car il y a énormément d’attentes autour d’eux par la suite. Benjamin Clementine, par exemple, n’est pas du tout populaire en Grande-Bretagne. Juste parce que son style ne trouve pas son public chez nous… C’est quelque chose de très british ! En tout cas, avec le Mercury Prize, plus de gens se sont mis à écouter ce que je faisais, la BBC a bien suivi aussi, c’était incroyable. C’était aussi la première fois que je me retrouvais sur un tapis rouge. C’est tellement bizarre, avec tout ce cérémonial… Tout est parfaitement calibré, 15 minutes ici pour des interviews, 15 minutes là pour des photos, vraiment très spécial.

Next question ? (Il choisit ‘Glasgow et l’architecture’) De toute évidence, ta ville est une source d’inspiration pour toi puisqu’elle est même présente sur les pochettes de tes EPs et de l’album que tu as toi-même dessinées.

J’ai toujours peint, j’adore ça. Quand je ne fais pas de musique, je peins. Donc autant lier les deux à l’occasion de la sortie de l’album. Et c’est vrai que je dois beaucoup ça à Glasgow où j’ai toujours vécu. C’est une ville assez étonnante, très étrange. Tout le monde va à Edimbourg pour les châteaux et parce que c’est une très belle ville, mais Glasgow, c’est autre chose. Tu peux très bien passer d’immeubles modernes sans charme à de jolis endroits en deux minutes, puis tu marches cinq minutes et tu te retrouves dans des coins qui craignent vraiment, genre scène de crime ! (rires) Donc Glasgow m’inspire autant par le fait d’y vivre que par le fait de vouloir s’en échapper. L’album parle beaucoup de ça, d’évasion… Car Glasgow est si froide, si grise et si humide. Parfois il faut savoir s’en échapper en pensées. J’ai mes habitudes dans certains quartiers de la ville où j’ai beaucoup travaillé sur l’album, ‘Architect’ est donc un peu un mélange de tout ça. Et pour finir, la typographie utilisée pour l’artwork a été créée par Charles Mackintosh qui était un architecte très connu, né à Glasgow, et dont j’adore le travail … Toutes mes passions sont donc réunies dans cet album.

Tu aurais pu choisir l’architecture au lieu de la musique ?

J’y ai pensé, mais je n’ai pas vraiment de sens pratique. C’est plus le côté artistique qui m’inspire, pas le côté technique… Etre architecte, c’est aussi être un ingénieur, et je n’aurais pas du tout été bon à ça.

Trouves-tu encore le temps de peindre avec toute la place que prend la musique dans ta vie aujourd’hui ?

Eh bien à vrai dire, comme le deuxième album est fini, j’ai pu reprendre la peinture dernièrement quand je n’étais pas en tournée. Je travaille actuellement sur l’artwork du disque. Cette fois, ce sera plutôt une représentation d’un intérieur et non une vue aérienne de Glasgow, mais toujours avec ce côté très linéaire et symétrique, et certainement plus lumineux.

On continue… (Il choisit le thème ‘Cocteau Twins’)

Cocteau Twins, le meilleur groupe du monde !

L’Ecosse s’y connaît en matière de pop et de rock alternatif, entre The Blue Nile, Mogwai, The Jesus and Mary Chain, Primal Scream et beaucoup d’autres… Parle-nous de la découverte des Cocteau Twins et la première fois que tu as entendu la voix d’Elizabeth Fraser.

Lorsque j’étais à l’université, l’un de mes profs était obsédé par les Cocteau Twins, et c’est là que je les ai découverts. Je n’avais jamais entendu quelque chose comme ça… C’est la musique la plus rêveuse, la plus étonnante que j’ai jamais entendue. Tout de suite je me suis dit : ‘Je ne comprends pas ce qu’elle raconte‘, mais de toute évidence, ce qu’elle disait n’était pas le plus important. Tu te fais tes propres paroles, car Liz Fraser chante d’une manière si particulière. Tu te concentres aussi plus sur la musique, et puis tu reviens à la voix, qui est un instrument à part entière dans le groupe… C’est drôle parce que les Cocteau Twins viennent de la ville la plus grise qui soit en Ecosse, Grangemouth. C’est très pollué, vraiment horrible. On comprend mieux pourquoi leur musique est si rêveuse, c’est là aussi un moyen d’échapper à toute cette grisaille.

On peut carrément dire qu’ils ont inventé la dream pop…

Oui, tout à fait ! Récemment, l’un des membres du groupe m’a contacté car j’ai repris un de leurs titres pour le nouvel EP (‘Pearly-Dewdrops’ Drops’, ndr) et il aimerait travailler avec moi. J’étais comme un fou !

Tu peux nous en dire plus ?

En fait, je ne sais pas encore trop de quoi il s’agit, mais ce serait plutôt pour travailler avec des artistes signés chez Bella Union (le label créé en 1997 par Simon Raymonde et Robin Guthrie, deux des trois membres de Cocteau Twins, ndr). Simon aimerait qu’on envisage des choses, et autant te dire que je suis assez excité à l’idée de travailler avec lui.

Last but not least : le prochain album. Il est donc déjà terminé ?

J’avais demandé au label de me laisser tranquille entre les deux tournées l’année dernière. En gros, je leur ai dit : ‘Ne me contactez pas pendant deux mois, à moins d’avoir vraiment une urgence, je veux enregistrer un nouvel album‘. Et j’ai réussi à enregistrer une chanson par semaine, alors que pour le premier album c’était plutôt une chanson par mois ! J’ai pris des habitudes, je sais notamment comment ma voix sonne une fois enregistrée. Pour ce disque, les chansons sont un peu plus downtempo, plus électroniques.

Et tu as encore tout fait tout seul chez toi, comme pour ‘Architect’ ?

Oui, et j’ai acheté du nouveau matériel pour tester d’autres choses. J’aime travailler seul, mais il se peut que pour le prochain album j’aille en studio, que je sois accompagné de musiciens ou d’un ensemble de cordes. On verra.

Quand est-ce qu’on aura la chance d’entendre ça ?

Sans doute en septembre ou en octobre. J’ai pensé qu’il valait mieux sortir un deuxième album rapidement, comme ça les gens ne m’auront pas oublié entre-temps !

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